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LA
RÉFORME SOCIALE
EN FRANGE
II
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L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de repro-
duction à rétranger. — Cet ouvrage a été déposé au ministère de
rintérieur (direction de la librairie) en janvier 1872.
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LA
RÉFORME SOCIALE
EN FRANCE
DÉDUITE
DE L'OBSERfiTION COHPiBiB DES PEUPLES EDROPÉENS
PAR
M. F. LE PLAY
Inspecteur général des mines
Commissaire général anx Expositions universelles de 185S , 186S et 1867
Auteur des Ouvriers européens , de V Organisation du travail, ie Y Organisation
de la famille, etc.
aUiTRISMS ÉDITION, REYUB ET GORRIGÉB
Je passai ma jeunesse à TOyager... J'avais
toujoTirB un extrdme désir d'apprendre à dis-
tinguer le vrai d'avec le faux, ponr voir
olah* en mes actions et marcher avec assu-
rance en cette vie.
(Desoabtbs, Discours de la Méthode.)
TOME DEUXIÈME
TOURS
ALFRED MAME ET FILS, LIBRAIRES-ÉDITEURS
PARIS, DENTU, LIBRAIRE
PALAIS-ROYAL, 49, GALERIE d'ORLÉANS
1872
Tons droits réservés
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scrc.^r^.9.^
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LA
RÉFORME SOCIALE
o»{o
CHAPITRE IV
LE TRAVAIL
fiCs politiques venlent, en un État bien
réglé , plus de maîtres es arts mécaniques
que de maîtres es arts libéraux.
(Cardinal de Richelieu, Teitament poli-
tique , Ire partie , ch. ii , sect. 10. )
S 31
LE TRAVAIL EST LE PRINCIPAL AUXILIAIRE DE LA VERTU; MAIS LA
RICHESSE, FRUIT DU TRAVAIL, EST SOUVENT L'AUXILUIRÈ DU
VICE.
Conformément à la loi établie dans le Livre
saint ^, l'homme ne peut se procurer que par le
travail, c'est-à-dire par un effort de ses organes
accompli avec une intelligente volonté, les pro-
1 « Chaque jour de ta vie, tu demanderas ta nourriture au tra-
« vail. » {Genèse, m, 47.)
11 1
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2 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
duits nécessaires à la conservation de son exis-
tence.
Depuis les premiers âges de l'histoire, les races
humaines offrent trois catégories qui se distin-
guent profondément par la nature de leurs tra-
vaux. Les sauvages, races inférieures (§51) er-
rant sur de vastes espaces, exploitent les produits
spontanés du sol par la chasse , la pêche ou les
cueillettes. Les pasteurs, élevés beaucoup plus
haut dans Tordre intellectuel et moral, vivent,
sous la tente, de Texploitation des troupeaux, en
parcourant des steppes fertiles. Les sédentaires
enfin s'établissent dans des demeures fixes, et se
livrent à des travaux plus soutenus, plus pro-
ductifs que ceux des nomades, l^orsqu'il adopte
la vie sédentaire , l'homme complique de plus en
plus le régime du travail. Il soumet peu à peu
les forces vitales à son empire ; il s'approprie le
sol , les plantes et les animaux ; et il fait concou-
rir à ses fins l'action des agents naturels. A l'ori-
gine, il se contente d'employer à l'état brut les
produits de la localité où il est établi. Bientôt il
se procure par voie d'échange les produits des
autres régions : et il fait subir aux matières dont
il dispose, dans la nature intime aussi bien que
dans la forme, des modifications qui équivalent
presque à une création. L'homme enfin exerce
d'une manière encore plus formelle le pouvoir
créateur : il s'applique à des œuvres qui n'em-
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§ 31. — LE TRAVAIL ET LA RICHESSE 3
pruntent presque rien à la matière, et qtii tirent
leur principale valeur du sentiment et de la pen-
sée. Sous ces influences, la prospérité d'une race
est pai'fois devenue pour les autres un sujet d'ad-
miration, quand chaque progrès de l'intelligence
et de la matière a été complété par un progrès
équivalent dans l'ordre moral (§2).
C'est ainsi que, par l'asservissement du monde
physique et par la culture des forces intellec-
tuelles et morales , les sociétés humaines déve-
loppent successivement les industries pastorales,
agricoles, forestières, minérales et manufactu-
rières, le commerce, la colonisation et les pro-
fessions libérales. Elles peuvent alors s'accumuler
en masses denses sur un espace déterminé, dans
un état croissant de bien-être ; car cette réunion
d'aptitudes agissant dans un milieu stable, y crée
par quantités presque indéfinies des ressources
inconnues aux peuples nomades. C'est dans cette
agglomération intelligente que consiste essentiel-
lement l'œuvre de la civilisation % qui est, à vrai
dire, le régime du travail fécondé par l'intelli-
gence et par la vertu.
Le travail est , après les trois institutions fon-
damentales (ch. I à m), le mobile qui élève le
2 J'essaie de déHnir ce mol vague , dont remploi altère singu-
lièrement la clarté de la langue de Descartes. J'espère que nos
lettrés le supprimeront quand ils reviendront à leur mission prin-
cipale^ la distinction du vrai et du faux.
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4 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
mieux rhumanité vers l'ordre moral : il implique
une fatigue du corps ou de l'esprit, fort pénible
pour ceux qui n'y sont pas plies de longue main ;
en sorte que l'homme ne s'habitue à un travail ré-
gulier qu'en domptant, avec une volonté soute-
nue, ses instincts sensuels et la propension, pour
ainsi dire animale , qui le porte d'abord à éviter
tout effort pénible. Cette réaction continuelle de
l'âme sur les organes physiques est au fond la
meilleure culture de la vertu ; c'est du moins celle
qui est le plus accessible à toutes les conditions.
L'amour du travail est l'une des grandes forces
de l'homme civilisé, et l'une des causes de l'em-
pire qu'il exerce sur le monde physique. Les
résultats du travail qui transforment journelle-
ment la surface de notre planète sont eux-
mêmes la plus évidente manifestation de cette
autorité.
Au reste, la Providence reproduit dans cet
ordre de phénomènes l'harmonie qui apparaît
dans l'œuvre entière de la création : elle fait de
l'apprentissage de la profession , comme de l'ini-
tiation à tous les devoirs sociaux, un effort pé^
nible , afin de relever, dans l'estime des hommes,
la perfection morale qui est pour eux le but su-
prême. En même temps, elle veut que la pratique
soutenue du travail et de la vertu soit la source
des jouissances les plus vives et les plus durables
qu'on puisse goûter dans la présente vie. L'habi-
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§ 31. — LE TRAVAIL ET LA RICHESSE 5
tude du travail attache les hommes à la religion ,
mieux que ne le font les loisirs de la richesse.
Au milieu des traits excellents que présente l'or-
ganisation religieuse de l'Angleterre (§ 11), on
voit poindre çà et là, parmi les classes supérieures
de ce pays, des symptômes de tiédeur. Les témoi-
gnages de ferveur, les entreprises de propagande
et notamment les prédications faites sur la voie
publique, émanent presque toujours de dissidents
appartenant aux classes moyennes. Ces dissi-
dents, voués avec acharnement à l'exercice d'une
profession, considèrent le culte du dimanche
comme la vraie diversion au labeur des autres
jours.
Le travail, sous toutes ses formes, n'est pas
seulement une des grandes sources de l'ordre
moral : il est en outre un des principaux moyens
de progrès intellectuel. On a souvent dit, à tort,
que les travaux usuels , en absorbant les loisirs
nécessaires aux exercices scolaires, abaissaient
beaucoup le niveau des intelligences. Il importe
sans doute, comme je l'expliquerai au chapitre
suivant (§ 47), qu'une certaine dose d'enseigne-
ment scientifique et littéraire soit jointe à l'ap-
prentissage de chaque profession. Mais, en exa-
gérant cette thèse comme le font aujourd'hui les
orateurs en quête de suffrages populaires, on
tombe dans une dangereuse erreur. Considérés
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6 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
en eux-mêmes, les travaux usuels constituent
un excellent moyen d'instruction (§ 32) ; et, lors-
qu'ils s'exercent dans une société inspirée par la
religion et ennoblie par la famille-souche, ils con-
fèrent aux simples artisans une haute valeur in-
tellectuelle.
Une société tire sa force de l'ordre intellec-
tuel, et surtout de l'ordre moral, beaucoup plus
que de l'ordre matériel ; en sorte que le travail ,
même peu fructueux, est plus utile que la ri-
chesse. Le peuple qui, par un privilège funeste,
pourrait subsister sans travail serait, par cela
même, frappé de décadence. N'a-t-on pas ob-
servé de tout temps l'influence fâcheuse exercée
sur les nations équatoriales par un climat qui,
multipliant les productions spontanées , rend le
travail à la fois moins nécessaire et moins at-
trayant? Par les mêmes motifs, les classes diri-
geantes d'une nation perdent leur ascendant en
devenant oisives. Ainsi, en France, la noblesse
commença à décliner, dès que l'institution des
armées permanentes l'eut dispensée du service
militaire; elle tomba dans la corruption, quand
le mauvais exemple des cours de François I«^ et
de Louis XIV l'eut détachée des résidences ru-
rales, des travaux agricoles et des devoirs du gou-
vernement local ( § 52 ) .
Le travail étant l'une des sources du bien-être
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§ 31. — LE TRAVAIL ET LA RICHESSE 1
matériel et de la perfection morale, il y a un inté-
rêt public à adopter toutes les mesures qui créent
ou perpétuent les habitudes laborieuses. Les so-
ciétés antiques ont souvent atteint ce but en im-
posant formellement aux hommes la pratique
d'une profession, et en réprimant au besoin par
la force les résistances personnelles. Les sociétés
modernes gardent plus de ménagement envers
les personnes; elles tolèrent, par exemple, l'oi-
siveté , comme les autres vices qui ne troublent
point la paix publique. Elles ne se bornent pas
cependant à demander aux mœurs et à l'opinion
l'appui nécessaire pour triompher des propen-
sions à la paresse ; elles les combattent encore
par des institutions positives. C'est ainsi notam-
ment que, par de bonnes lois de succession
(§ 22), elles appuient l'autorité paternelle, et
favorisent la transmission simultanée du travail
et de la vertu.
Gomme je l'ai fait remarquer (§ 28), la nais-
sance des jeunes générations renforce chaque
jour la propagande du vice. La vieillesse et l'âge
mûr, plies au travail par le sentiment des obliga-
tions sociales , ont pour fonction essentielle d'in-
culquer les mêmes habitudes aux jeunes gens, en
réprimant chez eux l'instinct des jouissances sen-
suelles et de l'oisiveté. Ce résultat reste toujours
incertain sous le régime du Partage forcé. La jeu-
nesse riche y trouvé le droit de gaspiller dans un
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8 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
coupable repos les ressources accumulées par les
aïeux ; en sorte que les salutaires influences du
travail se conservent seulement chez les pauvres,
qui sont le moins en situation d'en tirer des consé-
quences utiles pour eux-mêmes et pour la société.
Ce funeste régime a encore l'inconvénient d'atta-
cher au travail l'idée de contrainte, et de présen-
ter l'oisiveté comme une condition enviable. A ces
divers titres, le Partage forcé est pour notre pays
la cause d'un affaiblissement aussi infaillible que
le serait une conquête attribuant à un peuple en-
nemi le pouvoir de désorganiser périodiquement
nos foyers et nos ateliers.
Le but suprême du travail est la vertu et non la
richesse ; et je comprends de plus en plus que l'in-
telligence de cette vérité contient en germe toute
la science sociale.
- L'écueil de la richesse est indiqué par les faits
contemporains (§8), aussi bien que par les en-
seignements de l'histoire; et il est signalé par
l'Écriture sainte en termes énergiques ^
Sans doute la richesse, fruit du travail et de la
3 Jésus lui dit : Si vous voulez être parfait, allez, vendez ce
que vous avez, et le donnez aux pauvres, et vous aurez un trésor
dans le ciel; puis venez et me suivez. — Alors Jésus dit à ses
disciples : Je vous dis en vérité qu'il est bien difficile qu'un riche
entre dans le royaume des cieux. — Je vous le dis encore une
fois, il est plus aisé qu'un chameau (ou un câble) passe par le
trou d'une aiguille, qu'il ne l'est qu'un riche entre dans le royaume
des cieux. (S. Matthieu, xix, 21 , 23 et 24.)
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§ 31. — LE TRAVAIL ET LA RICHESSE 9
tempérance, est par elle-même un élément de
bien-être et de prospérité : elle peut développer
chez l'homme de nouvelles aptitudes; elle lui
donne de nouvelles forces pour soumettre le
monde physique à son empire. Sous ces divers
rapports, elle est un des signes les plus appa-
rents d'une civilisation perfectionnée. Enfin,
quand elle reste unie à la vertu, elle devient,
pour la race où se produit cette union , une cause
infaillible de supériorité (§8, note 4).
Malheureusement la richesse amène le résul-
tat inverse quand elle se développe rapidement.
J'ai en vain cherché dans l'histoire une société
qui , dans ces conditions , ait pu conserver à la
vertu une influence souveraine. En permettant
aux hommes de se soustraire à l'obligation du
travail journalier, elle les expose aux inspirations
de l'oisiveté, des passions brutales et des appétits
sensuels. Elle les conduit ainsi à chercher, dans
la consommation égoïste des biens transmis par
les aïeux, les satisfactions que ceux-ci avaient
trouvées dans la création de l'épargne destinée
à assurer le bien-être de leurs descendants.
Dès qu'elle a ainsi créé les mauvaises mœurs
et l'égoïsme , la richesse engendre bientôt l'indif-
férence pour les maux du prochain. L'antago-
nisme naît alors du contact entre les pauvres
voués à la misère et les riches livrés à toutes les
jouissances du luxe. Ces funestes influences s'é-
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\0 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
tendent de proche en proche , de la vie privée à
la vie publique. Peu à peu les classes dirigeantes
deviennent incapables de rempUr leur devoir :
bientôt elles perdent les forces morales, sans les-
quelles on ne peut imprimer aux subordonnés
une utile impulsion; enfin elles désorganisent
la société en pervertissant par leur exemple les
femmes, les jeunes gens et les classes inférieures.
C'est cet enchaînement de causes et d'effets qui,
du progrès même, a fait si souvent sortir la déca-
dence. C'est ainsi qu'aux mauvaises époques les
esprits ont été conduits à l'idée pernicieuse de la
chute fatale des nations (§4)*.
La richesse cesse donc d'être bienfaisante si
les lois et les mœurs ne conjurent point ces dés-
ordres , si le sentiment du devoir ne croît pas
dans la même proportion que la fortune , si les
plus riches et les plus puissants ne sont pas en
même temps les meilleurs et les plus dévoués.
Les institutions qui se développent dans ce sens,
donnent aussitôt à une nationalité une impulsion
féconde. Dans ces conditions, en effet, les peuples
jouissent du plus grand des biens, de la paix pu-
blique fondée sur l'entente mutuelle de toutes les
classes; car ils ne contestent jamais le pouvoir
aux autorités qui pratiquent les devoirs imposés
par la reUgion, la propriété et la famille. Et c'est
ainsi que notre vieille constitution s'est mainte-
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§ 32. — LES ARTS USUELS ET LES ARTS LIBÉRAUX 11
nue, pendant des siècles, avec le principe noblesse
oblige. L'ère de régénération qu'on voulait inau-
gurer en 1789 ne sera définitivement ouverte
que le jour où l'esprit du devoir sera restauré
chez les classes dirigeantes.
Je me fonde sur ces enseignements de l'his-
toire, corroborés par les faits contemporains,
pour étabhr dans cet ouvrage plusieurs principes
fondamentaux de la réforme sociale. J'en déduirai,
dans ce chapitre , certaines règles qui doivent à
l'avenir classer dans l'estime des hommes les di-
verses professions.
S 32
LES ARTS USUELS RÉUSSISSENT MOINS QUE LES ARTS LIBÉRAUX A
ÉLEVER LE NIVEAU INTELLECTUEL DES TRAVAILLEURS; MAIS ILS
LES PRÉSERVENT MIEUX DE LA CORRUPTION.
Les travaux des peuples civilisés offrent deux
grandes subdivisions : les uns, que j'appellerai
arts usuels, consistent dans la production, les
élaborations successives , le transport et la vente
des objets matériels ; les autres, que je nommerai
arts libéraux y comprennent les œuvres, pour la
plupart immatérielles , ayant pour but le gouver-
nement, la religion , la justice, la guerre, la mé-
decine , l'enseignement ou la culture des beaux-
arts, des lettres et des sciences.
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12 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
Les professions libérales exigent plus que les
professions usuelles la possession d'aptitudes
éminentes. Cultivées par quelques hommes d'é-
lite, elles donnent mieux la mesure du dévelop-
pement intellectuel et moral que rhumanité peut
atteindre : elles jettent plus d'illustration sur ceux
qui y réussissent; remplies avec perfection, elles
rendent des services plus signalés. A ces divers
titres, elles ont été souvent classées au premier
rang par l'opinion publique ; et celles qui se rat-
tachent au gouvernement et à la religion étaient
même devenues, sous l'ancien régime, l'apanage
héréditaire de certaines familles privilégiées. Ce-
pendant cette prééminence n'est point complète-
ment justifiée, même pour le passé ; et beaucoup
de motifs conseillent d'estimer à un plus haut prix
l'influence que les professions usuelles exercent
sur la prospérité des nations.
En premier lieu, on ne peut méconnaître le
rôle important que les hommes voués à ces der-
nières professions jouent dans le mouvement so-
cial, puisque c'est leur travail qui soutient et qui
fait vivre les arts libéraux. Le savant, le prêtre,
l'homme d'État, qui ont pour mission spéciale
d'augmenter le trésor des connaissances humai-
nes, de propager la vertu, de faire régner l'ordre
et la justice, tirent, en définitive, leur subsis-
tance de l'agriculteur, du manufacturier ou du
commerçant, qui créent, élaborent ou transpor-
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§ 32. — LES ARTS USUELS ET LES ARTS LIBERAUX 13
tent pour eux les produits du sol, de l'air et dès
eaux.
En second lieu, les travaux de l'agriculture , de
l'art forestier, des mines et des manufactures,
bien qu'ils aient pour unique but la production
des objets matériels, n'en constituent pas moins
des méthodes fort efficaces pour la culture de l'in-
telligence et de la raison. Ils ont contribué plus
sûrement que les philosophies de l'antiquité, du
moyen âge et de la Renaissance à acheminer l'es-
prit humain vers la vérité ; et, tandis que les éco-
les transmettaient jusqu'au commencement de ce
siècle une théorie fausse sur la nature intime des
corps, Fagriculture et la métallurgie pratiquaient
sans hésitation, depuis un temps immémorial,
des réactions, chimiques qui en étaient la réfuta-
tion formelle ^ L'importance scientifique des ate-
Uers agricoles et manufacturiers est devenue évi-
dente, même pour les esprits les moins attentifs,
depuis qu'il s'est établi une intime corrélation
entre les procédés de leurs praticiens et les lois
générales de la géométrie, de la physique, de la
t J'ai été guidé par cette vérité dans tous mes travaux ; aussi
ai -je placé en tête de mon principal ouvrage sur la métallurgie
cette pensée d'un illustre Suédois : a Les arts métallurgiques ne
« livrent pas seulenient à l'homme des produits utiles : ils sont,
« pour la science pure , un moyen d'expérimentation aussi fécond
« que la chimie avec ses fourneaux et ses appareils... La science
« des fondeurs remporte sur beaucoup d'autres sciences, parce
« qu'elle ne se compose que de données certaines fournies par
« la pratique des ateliers » Swedenborg , Regnum Subterraneum,)
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14 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
chimie et des sciences naturelles. Mais, aux épo-
ques mêmes où ces dernières sciences n'étaient
point encore constituées, l'intelligence n'en pre-
nait pas moins une part considérable dans l'exer-
cice des arts usuels.
Les praticiens de l'agriculture, de la métallur-
gie et de plusieurs autres professions ont formé ,
dans l'antiquité et dans le moyen âge, le premier
noyau de ces savants qui ^e dévouent aujourd'hui
avec tant de succès à la méthode expérimentale.
S'ils ne pouvaient exprimer, comme ces derniers
le font maintenant, les lois du monde physique ,
ils en avaient souvent une intuition fort nette ; et
ils réussissaient très-bien à les mettre en action.
Depuis quarante siècles, les ateliers de travail
s'approprient, avec une sûreté d'invention qu'on
ne saurait trop admirer, les lois générales que
la science commence à peine à conquérir ; et il
existe encore , en agriculture et en métallurgie ,
une multitude de méthodes à propos desquelles
la théorie scientifique ne saurait s'élever au ni-
veau de la pratique.
Qu'on ne dise pas d'ailleurs que ces fécondes
inventions ont été le résultat du hasard. La médi-
tation et le travail ont eu autant de part à la créa-
tion de chaque méthode agricole ou manufactu-
rière qu'à la conception des poèmes les plus
fameux. Dès qu'on entre dans l'examen des phé-
nomènes spéciaux aux ateliers agricoles et indus-
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§ 32. — LES ARTS USUELS ET LES ARTS LIBÉRAUX 15
triels, on reconnaît bientôt que ces grandes con-
quêtes des arts usuels ont été le fruit d'un système
d'expérimentation et de raisonnement aussi effi-
cace, aussi recommandable, que l'est aujourd'hui
celui de nos chimistes et de nos physiciens. Peut-
être même est- il vrai de dire que le succès exi-
geait, à certains égards, une plus grande dose
d'application et de sagacité. Ayant consacré vingt
années à faire l'investigation des méthodes mé-
tallurgiques de l'Europe, j'ai souvent constaté
que les ouvriers d'élite qui se transmettent la
tradition de l'art, aperçoivent nettement des ré-
actions chimiques encore ignorées du monde
scientifique ^ Ces intelligences, en apparence
rudes et incultes , reçoivent de la pratique même
de la profession un admirable développement.
Les personnes qui s'exagèrent l'influence <ie
l'enseignement donné aux enfants dans les écoles
primaires (§ 47), égarent l'opinion publique en
affirmant que les classes ouvrières privées de ce
genre de culture restent plongées dans un état
2 Plusieurs lois nouvelles qu'il m'a été donné de découvrir, et
de faire admettre dans l'enseignement classique de la chimie
et de la métallurgie , m'ont été surtout révélées par l'étude des
phénomènes qui se produisent depuis un temps immémorial dans
les ateliers. Voir, entre autres, les deux ouvrages suivants : Mé-
moire sur le rôle que joue le carbone dans la réduction des corps
oxydés, pour servir au perfectiounement de la théorie métallurgique
{Annales des Mines , 1841). Description des procédés métallurgiques
employés dans le pays de Galles pour la fabrication du cuivre, 1 vol.
jn-8«j Carillau-Gœury, Paris, 1848.
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16 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
relatif d'abrutissement et d'ignorance. Elles re-
viendraient de cette erreur, si elles vivaient quel-
que temps en contact intime avec le personnel
d'une multitude d'ateliers d'ancien régime qui
subsistent encore en Europe ; elles verraient clai-
rement que, dans beaucoup de professions, le
travail manuel implique une excellente culture
de l'intelligence et de la raison ^. On est donc au-
torisé à dire que, dans l'ordre intellectuel aussi
bien que dans l'ordre moral (§ 31), les arts usuels
sont pour les masses un excellent moyen de pro-
grès.
Les arts usuels se prêtent fort bien à la perpé-
tuité des familles-souches ; car ils n'exigent que
des aptitudes générales qui se rencontrent tou-
jours chez l'un des fils ou chez l'un des gendres
d'une maison féconde. Sous ce rapport ils se clas-
sent au-dessus des arts libéraux ; et je montrerai
plus loin (§ 40) que les qualités du savant, de
l'artiste, de l'orateur, du prêtre et de l'homme
d'État, étant exceptionnelles, ne peuvent guère
se perpétuer dans les générations successives
d'une même famille.
3 Amené dans toutes les usines métallurgiques de l'Europe par
le besoin d'apprendre mon métier de professeur, j'ai constaté
avec étonnement que les vrais éléments de l'art restent souvent
inconnus des chefs préposés à l'administration des ateliers. Je me
suis assuré, dans la plupart des cas, que je ne pouvais utilement
réclamer de ce personnel dirigeant que la permission de me mettre
à l'école des ouvriers.
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§ 32. — LES ARTS USUELS ET LES ARTS LIBERAUX 17
Ainsi les professions usuelles, fortifiées par
l'extension des rapports commerciaux et par la
Liberté testamentaire, fournissent de plus en plus
des familles stables aux nations modernes. Les
professions libérales, au contraire, alors même
qu'elles étaient organisées sous des régimes de
Conservation forcée, n'ont guère classé en per-
manence , dans la hiérarchie sociale , que des fa -
milles de robe. ou d'épée (§ 40).
Les arts usuels résistent mieux que les arts li-
béraux à l'influence corruptrice de la richesse;
et l'on remonte aisément par l'observation aux
causes de cette supériorité.
Une famille vouée à l'agriculture et à l'indus-
trie, dès qu'elle néglige un instant ses devoirs
professionnels , voit aussitôt la décadence appa-
raître ; car elle produit moins , et se prive des
avantages que le travail seul peut donner. Pour
peu que l'oisiveté persiste, la déchéance de là
famille devient irrémédiable ; mais loin de se pro-
pager par l'exemple, cette déchéance est pour les
autres familles un enseignement salutaire. De
jeunes rivaux, excités par l'intérêt et l'amour-
propre , redoublent d'efforts, et s'approprient la
clientèle que leur abandonne la négligence du
voisin. Incessamment stimulé par l'aiguillon de la
concurrence, le corps des travailleurs, par un
mouvement spontané, se tient donc toujours au
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18 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
complet. Dès lors, les bonnes mœurs s'y main-
tiennent nécessairement, à moins qu'une cause
extérieure ne vienne affaiblir les énergies et les
vertus nationales.
Il en est autrement des familles et des person-
nes adonnées aux professions libérales, et notam-
ment aux fonctions supérieures du gouvernement
et de la religion. Ces personnes peuvent, dans
la plupart des constitutions sociales, négliger
leurs travaux , sans qu'il en résulte aussitôt pour
elles une déchéance ou un dommage; souvent
même c'est en oubliant ou en violant leurs de-
voirs qu'elles réussissent le mieux à accroître
leur fortune , et à multiplier leurs jouissances
égoïstes. Tout concourt d'ailleurs à rendre con-
tagieux le mal qui surgit au milieu des classes di-
rigeantes. Les hommes oisifs ou vicieux ne reçoi-
vent pas pour les fautes qu'ils commettent une
punition immédiate ; ils ont même intérêt à pro-
pager la corruption, afin que leurs propres vices
causent moins de scandale ; enfin , agissant par
l'exemple sur des masses dociles à leur impul-
sion, ils répandent de proche en proche les mau-
vais instincts dont les meilleures sociétés ne sau-
raient détruire le germe. Après avoir dégradé leurs
propres familles, ces hommes funestes agissent
bientôt sur celles qui s'étaient élevées à la fortune
par le travail et la vertu. Dans cette œuvre de dés-
organisation, ils ont comme auxiliaire naturel une
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s 32. — LES ARTS USUELS ET LES ARTS LIBERAUX 19
jeunesse avide de nouveauté, instinctivement re-
belle à l'autorité des parents, attirée par l'irré-
flexion et la fougue de l'âge vers les jouissances
sensuelles.
Également portées au luxe et à la nouveauté ,
les femmes accélèrent cette décadence des mœurs,
dès que l'exemple des hommes les autorise à
mépriser la tradition. Cette fâcheuse influence
des femmes riches livrées à l'oisiveté apparaît de
loin en loin dans l'histoire. Elle s'est surtout ma-
nifestée chez les Romains de l'Empire et chez les
Italiens de la Renaissance. En France, elle s'est
reproduite à deux reprises, au xvi® et auxviii® siè-
cle ; elle s'exerce plus que jamais dans le milieu
social où se sont créées récemment tant de for-
tunes rapides (§8). A la vue des désordres de
notre temps, je ne sais si le cynisme des femmes
en rébellion contre les lois de la famille est plus
à redouter que les habitudes contractées par plu-
sieurs de celles qui croient encore respecter ces
lois (§26).
Les arts usuels sont toujours à l'état rudimen-
taire dans les civilisations inférieures ; tandis que
quelques arts libéraux y peuvent être cultivés
avec perfection. C'est ainsi qu'au milieu de races
dégradées , on a vu surgir souvent des hommes
qui ont montré de grandes aptitudes pour la re-
hgion, la guerre ou le gouvernement, qui ont
donné à ces races une place dans l'histoire en les
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20 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
élevant à la connaissance de Tordre moral et en
leur inculquant le respect et l'obéissance envers
les vraies supériorités sociales. L'influence de ces
hommes, et, en général, des célébrités adonnées
à la poésie ou aux autres arts libéraux a été , dans
ces conditions, presque toujours bienfaisante; car
la culture des professions libérales implique au
moins un premier degré de supériorité. Elle a été
rarement nuisible ; car la classe dirigeante , alors
même qu'elle était envahie par une corruption
précoce , ne pouvait guère tomber au-dessous de
ses subordonnés.
Mais chez les sociétés qui se perfectionnent,
les arts usuels acquièrent plus de prépondérance
et se distinguent moins, sous ce rapport, des arts
libéraux. En développant leur intelligence et en
s'élevant dans l'ordre moral , les personnes vouées
aux professions usuelles deviennent capables,
autant que celles qui cultivent les professions li-
bérales , d'exercer certaines branches du gouver-
nement des sociétés; et, comme je l'ai fait re-
marquer ci-dessus , elles offrent plus de garanties
contre la corruption. Parvenues à cette hauteur,
les nations choisissent avec succès , pour gouver-
ner les localités (§57), les hommes appartenant
à certaines professions privées que l'opinion pu-
blique classe sous ce rapport au premier rang. Ces
fonctions locales, données avec discernement,
illustrent les familles qui en sont jugées. dignes;
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§ 32. — LES ARTS USUELS ET LES ARTS LIBÉRAUX 2t
et elles contribuent à perpétuer les traditions
d'honneur et de vertu. C'est également dans ces
familles que les nations bien avisées se plaisent
à recruter le personnel du gouvernement central
(§66).
Les nations s'exposent, au contraire, à la déca-
dence lorsqu'elles donnent dans l'État la prépon-
dérance à des castes oisives ou à des personnes
exclusivement adonnées aux professions libé-
rales. Nos pères ont fait la triste expérience de
cette vérité pendant le dernier siècle de l'ancien
régime (§ 9) , lorsque la corruption, émanant de
la cour et du haut clergé, s'était étendue peu à
peu aux financiers , aux riches bourgeois , aux sa-
vants, aux lettrés et aux magistrats. Heureuse la
France si, en cédant aux généreuses impulsions de
1789, elle eût mieux aperçu la cause première de
ses maux (§§ 6 et 9) ; si elle eût cherché de préfé-
rence, dans les classes vouées aux travaux usuels,
les éléments de la réforme sociale; si elle eût choisi
le personnel du nouveau gouvernement , comme
celui de ses héroïques armées , parmi ses vieilles
races d'agriculteurs , de bourgeois et d'artisans !
Quels services notre nation n'eût-elle pas rendus
à l'humanité, si elle avait été alors plus éclairée sur
les principes du classement social; si, dans les
clubs, dans les assemblées révolutionnaires, et
surtout dans la Convention, les hommes de travail
n'eussent été trop souvent dominés par une ma-
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22 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
jorité de fonctionnaires imbus des tendances ty-
ranniques de l'ancienne administration, de prêtres
renégats, de légistes et de lettrés dont l'esprit et
le cœur avaient été pervertis par l'ancien régime !
33
DANS LES ARTS USUELS, LA PETITE INDUSTRIE EST MOINS APTE
QUE LA GRANDE A ENRICHIR LES NATIONS ; MAIS ELLE ASSURE
MIEUX L*INDÉPENDANCE DES FAMILLES.
Les meilleures constitutions ne se bornent pas
à améliorer incessamment le régime du travail :
elles tendent aussi à conjurer les mauvaises in-
fluences émanant des oisifs et des riches. Je viens
de montrer que, pour atteindre ce but, elles doi-
vent désormais s'appuyer moins sur les profes-
sions libérales que sur les professions usuelles.
J'ai maintenant à expliquer que ces dernières sont
loin de concourir toutes également à la prospé-
rité des nations. A ce point de vue , on doit les
distinguer en deux catégories : la petite industrie,
qui conserve surtout les mœurs; la grande in-
dustrie , qui est plus spécialement propre à créer
la richesse en perfectionnant les méthodes.
La petite industrie atteint ses vraies propor-
tions lorsqu'elle est exercée par les familles- sou-
ches, à personnel nombreux, qui sont le fonde-
ment des sociétés bien organisées (§ 30). Elle
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§ 33. — LA PETITE ET LA GRANDE INDUSTRIE 23
dispense alors chaque maison de chercher du
travail au dehors , et de s'adjoindre des étrangers
en qualité d'auxiliaires. Le moyen âge, qui a su-
bordonné ses tendances aux besoins de la famille,
a voulu surtout lui assurer l'indépendance. En
poursuivant ce but, il a donné à la petite industrie
une stabilité inébranlable et souvent même un
grand éclat. Il a créé des races admirables de
paysans qui, en France, ont été partiellement
détruites par le code civil (§§ 20 et 23), mais qui,
dans les temps d'épreuve , fournissent encore aux
autres Européens leurs principales ressources.
C'est également du moyen âge que datent ces
groupes d'artisans , à la tête desquels ont long-
temps brillé les tisserands de laine , de soie et de
lin de l'ItaUe et des Pays-Bas. Malgré les révolu-
tions introduites depuis un siècle dans le régime
des travaux usuels , malgré le dangereux entraî-
nement qui a multiplié sans mesure les grandes
usines (§49), au mépris de plusieurs sages tra-
ditions du moyen âge , la petite industrie manu-
facturière conserve en Europe une place considé-
rable. Elle y est largement représentée par les
communes industrielles de la Russie *, par les
exploitants de produits forestiers et les entrepre-
neurs de transports de la Norwége , par les fon-
deurs et les forgerons en communauté de la
1 Les Ouvriers européens, p. 85.
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24 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
Suède *, de la Lombardie et de la Vénétie *, par
les producteurs allemands et français d'une mul-
titude d'objets de métal, de cuir et de bois , par les
nombreux artisans qui fabriquent ou réparent
dans toute l'Europe le matériel de ferronnerie *
nécessaire à l'agriculture et aux foyers domesti-
tiques, et, en général, par les terrassiers, les
maçons, les charpentiers et les autres ouvriers
qui entreprennent à prix fait les travaux de con-
struction. Enfin je citerai les boulangers^ parmi
les chefs de métier qui, sous le régime de liberté ,
défendent le mieux leur art contre les envahisse-
ments de la grande industrie.
Le catalogue de l'Exposition universelle de
1862 a mis en évidence pour notre pays les classes
de produits qui s'élaborent dans de petits ateliers;
il a montré que , dans la plupart des industries ,
surtout dans celles qui s'inspirent des beaux-arts,
du goût ou de la mode , les travaux sont principa-
lement exécutés par des ouvriers travaillant dans
leur propre foyer pour une clientèle de fabricants,
de marchands ou de consommateurs. Enfin la
dernière enquête de la Chambre de commerce de
Paris a mis cette vérité plus clairement en «lu-
mière, en constatant que, sur les 101,000 fabri-
2 Les Ouvriers européen?, p. 97. =:: 3 Ibidem, p. 133. =
4 Ibidem, p. 260. = ^ Comparaison des grandes et des petites
boulangeries (Rapport, déjà cité, sur les commerces du blé , de
la farine et du pain, p. 89).
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§ 33. — LA PETITE ET LA GRANDE INDUSTRIE 25
eants établis dans cette ville, il y en a 62,000 qui
travaillent seuls ou avec le concours d'un com-
pagnon et d'unr apprenti.
Les familles attachées à la petite industrie se
distinguent, en général, par leur moralité, par
leur sage esprit d'indépendance , par leur appli-
cation soutenue au travail; elles conservent et
augmentent sans cesse le bien-être conquis par
leurs aïeux, sans fournir de recrues au paupérisme
(§ 49). A ces divers titres , elles sont plus propres
à conserver les traditions de vertu et à maintenir
régalité des conditions qu'à créer de grandes ri-
chesses. Les jeunes gens qui restent au lieu natal
ne dépassent guère un certain niveau que tous
les efforts individuels tendent à conserver; mais
ceux qui vont, en grand nombre, s'établir au mi-
lieu de sociétés offrant plus de ressources au dé-
veloppement de l'activité humaine , ou se prêtant
mieux à l'accumulation de la richesse et à l'iné-
galité des conditions, ne tardent pas à s'y faire
des situations honorables ^; enfin ceux qui possè-
dent d'éminentes aptitudes s'y élèvent bientôt aux
premiers rangs. Les mœurs fermes et pures ac-
quises de bonne heure à l'école de la famille don-
nent à ces jeunes émigrants une supériorité irré-
sistible dans la lutte qu'ils ont à soutenir contre
la jeunesse moins énergique du pays d'adoption.
6 Les Ouvriers des deux mondes, t. IV, p. 283.
II r
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26 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
Soit qu'elles restent chez elles, soit qu'elles se
répandent au dehors, les populations qui se li-
vrent à la petite industrie donnent aux contrées
voisines l'exemple du travail et de la vertu; mais
elles ne sauraient exercer l'ascendant que don-
nent l'exécution de grandes entreprises ou une
haute culture de l'intelligence. Les supériorités
naturelles y sont comprimées par l'organisation
même de la société; et elles ne se développent
qu'en s'absorbant dans des civilisations plus
brillantes.
Tel est le rôle que jouent les Galiciens en Es-
gagne , les Asturiens et les Basques ^ au Mexique
et au Pérou, les Auvergnats en France, les Écos-
sais en Grande-Bretagne , les Lucquois en Italie ,
les Bohèmes en Autriche , les Westphaliens dans
l'Allemagne du Nord, les gens de Viatka en Rus-
sie, les DalécarUens en Suède. Quant à celles de
ces races qui constituent des provinces auto-
nomes ou des États , notamment dans les petits
cantons allemands de la Suisse , dans le Tyrol et
dans la Norwége, elles n'ont dans la civilisation
générale qu'une situation subordonnée ; elles font
régner chez elles le bien-être matériel et l'ordre
moral; elles aiment la paix, et n'inquiètent guère
leurs voisins par des prétentions à la supréma-
tie. Mais, préoccupées exclusivemei^t de leurs
7 Les Ouvriers européens, p. 187.
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§ 33. — LA PETITE ET LA GRANDE INDUSTRIE 27
intérêts immédiats , elles n'apportent aucun con-
cours aux grandes œuvres qui honorent l'huma-
nité; elles tardent même souvent à s'assimiler
les plus utiles conquêtes des peuples initiateurs.
Les novateurs qui détruisent les grandes auto-
rités sociales, sous prétexte de créer l'égalité des
conditions, et qui en même temps veulent domi-
ner leurs voisins par les idées , sinon par les ar-
mées ou les flottes , sont donc travaillés par deux
aspirations contradictoires. Dans cette fausse voie,
ils ne rencontrent ni la gloire que les Français
acquirent au xvii® siècle, ni la stabilité sociale que
conservent les petits cantons de la Suisse*.
La grande industrie réunit, sous l'autorité d'un
patron exploitant un vaste ensemble de travaux ,
beaucoup de familles qui contribuent à l'œuvre
commune en qualité de domestiques , de journa-
liers, de tâcherons ou de tenanciers. Cette accu-
mulation de forces productives s'accroît dans des
proportions presque indéfinies, avec l'intelUgence
des classes dirigeantes , sous les régimes sociaux
qui imposent la concentration de la richesse , et
encore mieux sous ceux qui laissent la liberté aux
8 Depuis 1864, j'ai signalé sans relâche cette vérité à nos gou-
vernants et à ceux qui , chez nous , tentaient d'arriver au pouvoir
en flattant les mauvaises passions des classes inférieures {t Orga-
nisation du travail, § 59). Ces efforts sont restés stériles; mais
les événements de 1870 et de 1871 ont montré combien ils étaient
opportuns.
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28 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
citoyens. Le moyen âge, pour organiser sur de
solides bases la famille à tous les degrés de la
hiérarchie sociale, s'est aidé avec succès de la
grande industrie rurale ; les principes féconds de
la résidence permanente des grands propriétaires,
de l'émancipation personnelle des travailleurs et
de la culture par métayage créèrent peu à peu,
en France, une excellente constitution agricole
qui ne cessa de se développer jusqu'à l'époque
des guerres de rehgion. Désorganisée chez nous
par Louis XIV, restaurée çà et là, depuis quelques
années , par plusieurs hommes intelligents, con-
servée , au contraire , et sans cesse perfectionnée
en Suède, en Allemagne, en Lombardie et en
Angleterre par des propriétaires à résidence per-
manente (§ 34), la grande culture est plus que
jamais représentée, en Europe, par de magni-
fiques établissements.
Notre pays se trouve, sous ce rapport, en ar-
rière de ses émules; et, comme les réformes les
plus fécondes sont celles qui se propagent par
l'exemple , nous ne saurions être trop reconnais-
sants envers les hommes qui se dévouent per-
sonnellement à créer dans nos diverses régions
agricoles des spécimens parfaits de grandes
exploitations rurales ®.
9 11 est juste de rappeler que Napoléon III a donné cet exemple
en créant huit domaines, dont les quatre premiers ont été con-
quis sur des déserts stériles, savoir:
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§ 33. — LA PETITE ET LA GRANDE INDUSTRIE 29
. Les mémorables inventions qui ont constitué le
nouveau système manufacturier (§37) ont, pour
Domaine des Landes de Gascogne . . .
Id. de la Sologne (Loir-et-Cher) .
Id. du Camp de Châlons (Manie) .
Id. du Marais d'Orx (Basses-Pyrénées)
Id. de Pompadour (Corrèze) . . .
Id. de Rambouillet (Seine -et -Oise)
Id. de Vincennes (Seine) ....
Id. de Pouilleuse (Seine -et -Oise) .
7,165 hectares.
3,330
3,000
1,165
400
300^
225
75
15,660
Total. . .
Mais il est en même temps nécessaire d'indiquer pourquoi les
possesseurs de grands capitaux n'ont point été enclins à imiter,
sous ce rapport, les beaux exemples donnés par l'Empereur pen-
dant toute la durée de son règne. C'est que les particuliers n'a-
vaient pas , touchant la transmission des biens , la liberté accordée
au souverain.
En vertu d'une loi spéciale du second Empire, les biens ci-dessus
indiqués formaient le domaine privé du Souverain ; et, à ce titre, ils
pouvaient être légués avec une entière liberté par testament. Dans
le régime ab intestat, ils devaient être intégralement transmis
à l'héritier de la couronne. En défrichant des déserts au prix de
grands sacrifices, l'Empereur pouvait donc espérer que le souve-
nir du bien qu'il a fait resterait lié à son nom et à sa race. Au
contraire , notre régime de succession interdit cet espoir aux
riches particuliers qui voudraient se dévouer aux mêmes œuvres.
Sous le régime impérial, la nation française admettait que sa
prospérité était liée à la transmission intégrale de la souveraineté
dans une seule famille. Elle devait donc assurer à cette famille
la force qui résulte des deux régimes stables (§18), savoir : de
la Liberté testamentaire, de la transmission intégrale des biens
de la Couronne , sous un régime de Conservation forcée.
D'un autre côté, les scandales qui ont été communs au
XVIII* siècle , et qui ne sont point encore rares de notre temps ,
ont propagé l'opinion que l'intérêt pubUc ne se lie aucunement à
la transmission intégrale de la propriété dans les familles riches.
Il est donc naturel que le principe de la Conservation forcée ne
s'étende pas à ces dernières.
Mais il est contraire à la rais|on et à la justice , comme à la pra*
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se CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
la première fois, appliqué en dehors de l'agricul-
ture le régime de la grande industrie. La repré-
sentation la plus énergique, sinon la plus re-
commandable, qu'on en puisse citer aujourd'hui,
se trouve dans les manufactures et les usines
métallurgiques de l'Occident : il n'est pas rare
d'y voir un chef habile et entreprenant grouper
sous sa direction des milliers de familles.
Les hommes qui dirigent avec succès de vastes
entreprises agricoles ou manufacturières, se dis-
tinguent par deux séries de qualités. D'un côté ,
ils ont les aptitudes que réclament l'établissement
de puissants engins de production, la mise en
œuvre d'immenses quantités de matières , le per-
fectionnement continu des méthodes de travail et
l'incessante extension des débouchés. De l'autre,
ils possèdent des habitudes d'ordre et d'assiduité,
un jugement sûr, l'amour de la justice, et cette
intuition exacte des rapports sociaux dont ne
sauraient se passer ceux qui exercent l'autorité
sur leurs semblables.
îîes vertus sont nécessaires aux chefs d'indus-
trie qui se préoccupent exclusivement du soin de
leurs intérêts : elles le sont plus encore , et elles
prennent un caractère particulier de perfection
tique des peuples libres et prospères , que notre loi refuse aux
agriculteurs le seul stimulant qui pourrait les déterminer à suivre
Texemple de Napoléon III. Ce stimulant, que rien ne peut rem-
placer, est l'espoir de lier indissolublement le sol et la famille,
l^râce à la Liberté testamentaire , par la pratique de la vertu.
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§ 33. — LA PETITE ET LA GRANDE INDUSTRIE 31
chez ceux qui, s'inspirant de la pensée religieuse,
font marcher de front l'élévation de leur propre
famille avec le progrès matériel et moral des po-
pulations placées sous leur dépendance. La solli-
citude pour les subordonnés est la vertu distinc-
tive des classes véritablement supérieures. Elle
fait naître sous tous les régimes l'afTection des
ouvriers. Dans les constitutions libres, elle crée la
permanence volontaire des rapports qui lient ces
derniers aux patrons (§ 50, note 21) : aussi a-t-elle
toujours été, et sera-t*elle plus que jamais àl'avenir
le fondement d'une bonne organisation sociale.
Cette permanence de rapports est scrupuleu-
sement respectée par les classes inférieures, qui
y trouvent leurs principales garanties de bien-
être. La rupture, lorsqu'elle se produit, a tou-
jours pour origine la corruption et surtout l'ab-
sentéisme des patrons. Ce genre de désordre
date chez nous de la fin du xvii® siècle ; et il s'est
depuis lors constamment aggravé. Dans toutes les
sociétés qui ne sont point soumises à ces mau-
vaises influences, dans les domaines ruraux
comme dans les manufactures, la grande indus-
trie a pour rôle essentiel de créer le patronage
(§50). Elle contribue à maintenir l'harmonie
sociale chez les peuples stables et prospères. Elle
fournit le moyen d'accomplir la réforme chez
ceux où se sont développés les fléaux de l'an-
tagonisme social et du paupérisme (§ 49).
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32 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
L'un des principaux rôles de la grande indus-
trie agricole, manufacturière ou commerciale, est
de former le personnel capable de remplir cette
haute mission; et c'est à l'existence de cette classe
éminente qu'il faut attribuer la stabilité et les
progrès de l'Angleterre (§ 54). Les chefs de la
grande industrie, quand ils prennent part au
gouvernement du pays , y font preuve de talents
supérieurs : habitués à entreprendre de grandes
choses en dirigeant leurs affaires privées, ils sont
tout préparés à envisager d'un point de vue élevé
les intérêts publics. Les peuples voués à la
grande industrie s'inspirent souvent de senti-
ments égoïstes ; et ils deviennent alors oppres-
seurs dans leurs relations avec les autres peuples.
Mais, au milieu de ces écarts, ils gardent la pré-
pondérance quand ils conservent les bonnes
mœurs ; parce que seuls ils peuvent créer l'ému-
lation internationale , et inculquer aux hommes
les grandes quaUtés du cœur et de l'esprit.
Ainsi, il n'y a point d'influence internationale
sans la grande industrie; mais il n'y a pas de
vertu durable , et partant pas de stabilité sociale ,
sans la petite. Les grandes nations s'égarent par
conséquent, lorsqu'elles s'apphquent exclusive-
ment à créer de hautes situations agricoles ou
manufacturières. Elles doivent, en outre , fonder
leur puissance sur des races nombreuses de pay-
sans et de petits artisans urbains ou "ruraux. Elles
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§ 33. -T. LA PETITE ET LA GRANDE INDUSTRIE 33
n'ont point d'ailleurs , sous ce rapport, à contra-
rier la nature des choses : il suffit que la distri-
bution des deux genres d'industrie soit conforme
à la répartition habituelle des talents et des ri-
chesses. Les nations qui ont voulu développer à
tout prix la grande propriété et la grande indus-
trie en recourant au droit d'aînesse, n'ont point
eu à se féliciter de leur entreprise ; car elles ont
toujours été envahies par la corruption. Celles
qui veulent jouer un rôle dans l'histoire ne sau-
raient se passer de ce moyen de prépondérance;
mais elles ont alors à conjurer la corruption qui
en émane. A cet effet, elles doivent disposer des
réserves de travail et de vertu qui se conservent
surtout dans la petite industrie. Une nation vi-
sant seulement à la richesse et à l'éclat peut, à la
rigueur, se résumer en une capitale peuplée de
familles menant une vie somptueuse , et consa-
crant leur fortune à la poursuite d'entreprises
lointaines ou à l'encouragement des arts libéraux.
Mais cette puissance et cette splendeur, si elles
n'ont pas pour fondement une organisation ferme
de la petite industrie , dégénéreront, à la longue,
en oisiveté et en débauches. L'État assis sur ces
bases aura , tôt ou tard , le sort de Garthage et de
Venise.
La distinction que j'ai établie au paragraphe
précédent entre les deux grandes divisions du
travail se reproduit donc entre les deux catégo-
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34 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
ries de professions usuelles. Exposée aux écueils
de la richesse, la grande industrie est, plus que
la petite, accessible à la corruption. Aussi, tout
en lui attribuant une part croissante d'influence,
les bonnes constitutions sociales s'efforcent-elles
de conjurer, autant que possible, cette cause de
désorganisation. Elles y parviennent par deux
moyens principaux. En premier lieu, lorsqu'elles
emploient, dans l'intérêt public, les qualités que
fait éclore la grande industrie, elles confèrent les
honneurs et les avantages sociaux, non à la ri-
chesse, mais aux fonctions utiles qui ont déter-
miné l'élévation des familles. C'est ainsi, par
exemple, qu'en France, au xv® siècle, les magis-
tratures locales étaient attribuées aux proprié-
taires fonciers qui se soumettaient à l'obligation
d'une résidence permanente au milieu des popu-
lations rurales*^. En second lieu, les meilleures
constitutions sociales de notre époque s'appli-
quent à grandir l'influence de la petite industrie,
où se conservent le mieux les habitudes de tra-
vail et de vertu ; elles se mettent ainsi en mesure
de suppléer, avec le concours d'une classe mo-
rale et énergique, aux défaillances que produit
souvent l'accumulation de la richesse , dans les
familles de la grande industrie. Les écoles dites
démocratiques qui, par leurs exagérations, ont
10 Voir ci-dessus (§23, note 7) l'histoire d'une famille rurale
qui a lentement grandi dans cette situation.
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!l 33. — LA PETITE ET LA GRANDE INDUSTRIE 35
tant contribué de nos jours à égarer les esprits,
apprécient donc justement, sous ce rapport, les
causes de la prospérité d'une nation.
En résumé, chaque progrès de la société, chez
les peuples appelés à jouer un rôle prépondérant,
amène, en ce qui concerne le classement des pro-
fessions, deux modifications principales. Les pro-
fessions usuelles acquièrent en partie l'influence
qui, sous le régime antérieur, était attribuée trop
exclusivement aux professions libérales. La grande
industrie se développe librement, sans détruire
la petite industrie ; et celle-ci prend une organi-
sation plus solide, en se fondant sur la propriété
individuelle, et sur la famille-souche.
Je m'autoriserai en partie de ces conclusions
pour établir au chapitre vii les principes du gou-
vernement des sociétés modernes : il est donc
opportun de les justifier plus complètement en
présentant, dans les paragraphes suivants, quel-
ques appréciations sur ce qu'on pourrait appeler
le rôle social des deux catégories de professions.
Je ne considérerai, bien entendu, que les princi-
pales spécialités; et j'insisterai , avant tout, sur
l'agriculture, qui est sans cesse l'objet des éloges
pompeux de nos hommes d'État et de nos écri-
vains, mais qui est loin d'avoir chez nous l'im-
portance qu'elle mérite.
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36 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
S 34
l'agriculture, liée a la famille - souche , EST l'art usuel
QUI s'identifie le mieux avec l'intérêt général
L'agriculture, complétée par quelques arts
ayant comme elle pour objet Texploitation des
richesses naturelles du sol, de l'air et des eaux,
suffit, à la rigueur, pour donner à une nation une
prospérité permanente; tandis que les autres
branches d'activité n'ont jamais fourni à aucune
société de solides fondements.
L'agriculture produit surtout le blé, c'est-à-dire
la matière alimentaire par excellence , celle qui ,
après le lait, réunit le plus complètement les élé-
ments indispensables au corps humain*. C'est
ainsi que le blé s'assimile en grande quantité le
phosphore, élément essentiel des os, dont il
n'existe dans la plupart des 'sols que des traces
imperceptibles. Cette merveilleuse concentration
des matériaux du corps humain, dont la science
commence à peine à révéler les mystères, est évi-
demment l'œuvre préparatoire des grandes accu-
t Sur les blés des diverses régions {les Ouvriers européens y
p. 31 ). — Sur la difficulté qu'éprouvent les peuples civilisés à
maintenir au niveau de leurs besoins la production des céréales
(Rapport, déjà cité, sur les commerces du blé, de la farine et
du pain, p. 276).
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§ 34. — L'AGRICULTURE 37
mulations d'hommes ; elle a toujours été menée
de front avec la formation de sociétés denses et
prospères.
L'agriculture offre seule aux familles-souches
(§ 30) un moyen permanent de travail et de sub-
sistance; elle se prête avec une admirable élasti-
cité à toutes les convenances de la petite ou de la
grande industrie ; elle s'organise spontanément,
selon l'état intellectuel ou moral des familles, et
selon les rapports si divers qui peuvent exister
entre elles. Elle établit entre la famille, le sol, les
plantes et les animaux une harmonie qui com-
plète les jouissances du foyer domestique, en dé-
veloppant dans les cœurs l'amour du pays natal.
Elle fournit aux hommes presque tous les objets
nécessaires à l'existence ; elle leur assure ainsi la
véritable indépendance en les mettant à l'abri de
la corruption qui émane, à certaines époques, des
classes urbaines. Enfin les intérêts de la propriété
agricole s'identifient intimement avec les intérêts
généraux du pays ; et c'est à ce titre que les meil-
leurs propriétaires ruraux constituent partout la
classe la plus digne de remplir les fonctions pu-
bliques.
L'agriculture a été pour les sociétés humaines
le principal moyen de multiplication, d'indépen-
dance et de progrès moral. Plus que toute autre
branche d'activité, elle caractérise la vie natio-
nale. Elle est, dans l'ordre matériel et dans le ré-
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38 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
gime du travail , la force qui complète le mieux
Tœuvre de la création.
Au reste, la prééminence de l'agriculture sur
les autres arts a été si souvent proclamée chez les
anciens * et chez les modernes qu'elle peut être
érigée en axiome. Même au xviii® siècle , à cette
époque funeste où s'accréditèrent tant d'erreurs,
sous l'influence de courtisans corrompus par l'oi-
siveté, l'administration publique se croyait tenue
de témoigner officiellement de son respect pour
l'agriculture. Mais la tradition du travail agricole
se désorganisait de plus en plus à chaque généra-
tion : elle ne se maintenait guère que chez la petite
noblesse condamnée à la résidence rurale par la
médiocrité de sa fortune. La régénération de l'a-
griculture fut souvent réclamée , au milieu de
cette décadence, par les économistes; elle s'est
même accompUe de nos jours sur quelques points
du territoire , à la faveur des perfectionnements
introduits dans la connaissance des phénomènes
physiques et dans l'établissement des voies de
communication.
Cependant , quand on va au fond des choses ,
on s'aperçoit bientôt que si l'agriculture a profité
de l'impulsion imprimée, selon l'esprit de ce
temps, à l'ensemble du monde physique, elle
2 « Parmi les arts productifs, il n'y a rien de meilleur que l'a-
« gricuUure, rien de plus fécond, rien de plus agréable, rien de
<( plus digne d'un homme libre. » ( Cicero, De Officiis, lib. I, c. xliii.)
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§ 34. — L^AGRICULTURE 39
reste directement frappée de toutes les atteintes
portées, depuis le xvi^ siècle, à Tordre moral. Les
progrès qu'on signale avec tant de retentissement
dans les livres et dans les concours officiels , ont
plus d'apparence que de réalité ; ces admirables
travaux exécutés sur certains domaines sont l'œu-
vre personnelle de quelques hommes dévoués à
leur art, et non celle d'une famille incorporée au
sol ; ces prétendues réformes ne sont donc, pour
la plupart, que des palliatifs ou des accidents.
Viciée dans son principe plus que les autres pro-
fessions usuelles, l'agriculture ne sera réorgani-
sée chez nous que lorsque la société reposera de
nouveau sur la religion, la famille et la propriété,
et lorsque ces fondements éternels seront réédi-
fiés sous le régime de la liberté (§ 8).
L'état d'infériorité dans lequel l'agriculture est
retenue par l'ensemble de nos institutions poli-
tiques et sociales, est mis en relief par un trait
caractéristique des mœurs actuelles, par la ten-
dance qu'ont chez nous les agriculteurs à quitter
leur profession. Sous ce rapport, il existe un con-
traste frappant entre la France moderne et les
autres grands États européens, où les citoyens,
sans cesser d'être agriculteurs et sans être privés
du repos nécessaire à la vieillesse , peuvent s'é-
lever dans la province ou dans l'État au plus haut
degré d'influence.
Les rares familles de grands propriétaires qui
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40 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
se sont perpétuées jusqu'à nos jours sur leurs do-
maines, en conservant avec les populations les
excellents rapports établis au xvi® siècle, sont, à
la mort des chefs de maison, soumises à des crises
périodiques, et exposées par là à une inévitable
destruction. Cette influence dissolvante agit plus
énergiquement encore sur les familles récem-
ment portées vers l'agriculture par l'attrait qu'of-
fre la possession de la terre aux hommes enrichis
dans les autres professions. Comme je l'ai expli-
qué ci-dessus (§ 20), le propriétaire d'un domaine
rural n'a pas, chez nous, le pouvoir de s'attacher
un héritier-associé ; il sacrifierait d'ailleurs injus-
tement l'intérêt de ce dernier à celui des autres
enfants. Ceux-ci, en effet, après avoir joui, depuis
qu'ils ont quité le foyer paternel, de tous les fruits
de leur propre travail, viendraient, à la mort de
leur père, réclamer une part des améliorations
faites depuis l'époque de leur départ : le travail
consacré à ces améliorations et à la subsistance
des vieux parents aurait donc été accompli en
pure perte par l'héritier ^ Cette injustice flagrante
de nos lois de succession entrave, à tous les degrés
de l'industrie agricole, la continuité du travail et
des traditions domestiques.
Les mœurs privées s'opposent presque autant
3 Voir, ci -dessus (§22), les efforts faits en 4803, par Portalis,
pour combattre les dispositions qui furent alors , malgré lui , in-
troduites dans le code civiL
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§ 34. — L'AGRICULTURE 41
que les lois à la conservation des familles agri-
coles ; et le principal obstacle se trouve dans les
habitudes de luxe contractées par la classe riche
la plus influente. La difficulté vient surtout des
jeunes gens et des femmes qui, ne pouvant trou-
ver hors des villes la satisfaction de besoins com-
pliqués, refusent de se plier aux habitudes sim-
ples de la vie rurale. De là il résulte que tout
homme distingué qui aura le choix des meilleures
alliances s'il se livre à une profession urbaine, s'il
entre dans la bureaucratie (§63), ou même s'il
vit dans l'oisiveté, sera généralement repoussé
s'il annonce l'intention de résider sur un domaine
rural. Cette propension des jeunes filles de notre
génération exercera sur notre constitution sociale
une influence funeste , tant qu'une nouvelle im-
pulsion ne sera pas donnée aux esprits par les
classes dirigeantes.
Une autre cause de la désertion de nos plus
belles campagnes est la fausse opinion qui, malgré
le langage conventionnel des lettrés et des fonc-
tionnaires, classe, en fait, l'agriculture au dernier
rang des professions. Les pères de famille qui s'en-
richissent par l'agriculture n'ont pas eux-mêmes
conscience de leur propre dignité. Ils croient re-
lever la situation sociale de leurs enfants en les
engageant dans toute autre carrière. Ils leur don-
nent de préférence ces professions bourgeoises
qui continuent de notre temps l'ancien régime
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42 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
des charges vénales, ou ils les établissent dans
les situations dites libérales (§32), fondées sur
l'étude du droit, de la médecine, des lettres, des
sciences et des arts.
A ces causes de découragement, si fatales aux
possesseurs de domaines ruraux, viennent se
joindre celles qui naissent de l'instabilité actuelle
de leurs rapports avec les domestiques ou les sa-
lariés qu'ils emploient. Ces ouvriers, en effet,
sont placés eux-mêmes sous les influences qui
égarent la société tout entière : ils sont attirés
dans les villes par les avantages qu'on y accu-
mule depuis deux siècles, et qu'on recherche
maintenant plus que jamais ; ils croient d'ailleurs
s'élever dans la hiérarchie sociale en abandon-
nant, pour une autre profession, le travail de la
terre.
Cette émigration des ouvriers agriculteurs est
également provoquée par un sentiment juste et
réfléchi : elle est une conséquence directe de l'in-
stabilité qui règne dans la constitution même des
familles préposées à la direction des ateliers ru-
raux. Les populations sentent qu'elles ne peuvent
plus trouver, auprès de foyers domestiques pé-
riodiquement désorganisés par la loi de succes-
sion, la sécurité qui est l'unique compensation
de l'existence sévère imposée par la vie agricole.
L'instinct de la conservation les porte à fuir un
terrain qui tremble sous leurs pas.
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§ 34. — L'AGRICULTURE 43
Avec le temps, cette situation devient intolé-
rable pour les agriculteurs qu'une bonne orga-
nisation sociale devrait surtout encourager, pour
ceux qui appliquent des ressources considérables
et des talents supérieurs à l'amélioration de leurs
propres domaines. Il ne faut donc pas s'étonner
s'ils cherchent pour leurs enfants, dans d'autres
carrières , des succès plus faciles avec une exis-
tence plus agréable , et si , quand arrive la vieil-
lesse, ils renoncent à une industrie qu'un de
leurs fils ne doit point continuer.
Ayant visité dans les pays étrangers la plupart
des domaines ruraux signalés à l'estime publique
par les talents de leurs propriétaires, j'ai con-
staté que cette renommée n'était pas pour ceux-ci
l'unique source de satisfaction et de bien-être. Les
chefs d'établissements agricoles trouvent surtout
leur récompense dans une vie calme , dans une
prépondérance fondée sur l'ensemble des insti-
tutions politiques et sociales , dans le pouvoir de
maintenir au foyer domestique les traditions de
travail et de vertu; et, pour tout résumer d'un
mot, dans le sentiment de la perpétuité de leur
œuvre. Rarement, dans le cours de ces études,
il m'a été donné de jouir en France d'un tel spec-
tacle, même depuis que nos gouvernements ont
organisé un système de distinctions honorifiques
en faveur de ceux qui se dévouent au progrès de
l'agriculture. Après avoir admiré les champs, les
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44 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
prés et les bestiaux de nos domaines améliorés ,
j'ai voulu savoir si leurs laborieux propriétaires
jouissaient d'avantages plus enviables que les ré-
compenses des concours officiels ; s'ils trouvaient
le bonheur au foyer domestique, avec la coopéra-
tion dévouée de leurs femmes et de leurs enfants;
s'ils pouvaient se livrer à leurs travaux avec une
légitime indépendance devant les pouvoirs collec-
tifs de la commune, de la province et de l'État ; si,
enfin, ils devaient sûrement transmettre à leurs
descendants le fruit de tant d'efforts et de médi-
tations. Presque toujours, je dois le déclarer, ces
enquêtes , après avoir mis en relief le mérite de
l'agriculteur, m'ont révélé les douleurs du père de
famille et le découragement du citoyen ; et, quand
la confiance ou l'amitié ont été la suite de ces
premières relations , j'ai souvent entendu le pro-
priétaire exprimer le vœu d'échapper par la vente
de son domaine aux inconvénients de sa situation.
La plupart des causes que je viens d'assigner
à la désertion des campagnes affectent à la fois la
grande et la petite culture : notre régime de suc-
cession exerce particulièrement cette influence
générale, tout en pesant sur l'une et l'autre à des.
degrés fort différents. Il convient donc d'étudier
séparément et de comparer la situation faite par
nos lois, d'une part aux petits propriétaires culti-
vant leur héritage de leurs propres mains, de l'au-
tre aux grands propriétaires exploitant leur do-
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§ 34. — L'AGRICULTURE 45
maine avec le concours d'un certain nombre de
domestiques, de journaliers et de tenanciers.
Nos économistes et nos hommes d'État ont
souvent été frappés de l'instabilité de notre ré-
gime agricole. Ils ont aperçu les inconvénients
qui en résultent pour la grande culture ; mais ils
semblent s'être persuadé que la petite propriété
profite de tout le mal fait à la grande. Plusieurs
écoles politiques et sociales qui, depuis 1793, ont
souvent exercé chez nous une autorité prépondé-
rante, s'accordent à considérer comme un pro-
grès la destruction de la grande culture. Cette
opinion est à la fois pour elles le résultat d'un fait
et d'une théorie : elle se fonde sur le rôle déplo-
rable qu'ont joué au xviii^ siècle les grands pro-
priétaires français; elle repose surtout sur les
doctrines qui , exagérant un excellent principe ,
proclament qu'on peut baser exclusivement la
puissance de notre pays sur l'état de bien-être
et même sur certains privilèges des classes ou-
vrières.
Une considération fort simple montre la faus-
seté de ces opinions. Les législateurs qui, en 1793,
comme en 1803, ont voulu détruire les anciennes
classes de grands propriétaires, n'ont pas adopté
le moyen employé pour l'Irlande par le Parlement
anglais (§ 20); ils n'ont point soumis à un régime
différent la classe qu'ils voulaient abattre et celle
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46 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
qu'ils voulaient élever. En créant le régime qui
devait peu à peu détruire la grande propriété, ils
n'ont point organisé au profit de la petite un sys-
tème conservateur : ils ne lui ont même pas laissé
le bénéfice des coutumes qui la protégeaient de-
puis un temps immémorial. Plus enclins à dé-
truire qu'à conserver, non moins passionnés,
mais plus justes que les législateurs révolution-
naires dés pays étrangers, ils ont fait passer la
propriété rurale tout entière sous le niveau du
Partage forcé. La conséquence non prévue, et
cependant nécessaire de ce système, devait donc
être la désorganisation simultanée des races de
nos grands propriétaires et de nos paysans. Les
faits que je vais exposer prouvent même que
l'œuvre de destruction commencée en 1793 pèse
plus spécialement sur la petite propriété.
Au milieu de situations variant à l'infini, les
petits propriétaires forment en France deux
classes principales, entre lesquelles il existe
beaucoup de contrastes.
La première classe est celle du paysan à fa-
mille-souche (§30), possédant un domaine trans-
mis intégralement de génération en génération,
cultivant cet héritage avec le concours d'un per-
sonnel nombreux, dispensé à la fois de prendre
des salariés à son service et de chercher pour
lui-même ou pour les siens du travail au dehors.
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§ 34. — L'AGRICULTURE 47
Cette classe a été constituée au moyen âge avec
une sollicitude particulière ; et elle conservait en-
core une grande énergie en 1789, bien qu'elle
supportât depuis un siècle le poids des vices de
la cour et du gaspillage financier. C'est elle qui
assura le recrutement des innombrables armées
de la Révolution ; et si les hommes de guerre de
notre temps, en présence d'une population plus
nombreuse, n'ont pas trouvé les mêmes ressour-
ces, c'est que le Partage forcé de 1793, plus fu-
neste que les désordres de l'ancienne monarchie,
a presque complètement détruit ces vieilles races.
Les paysans à famille -souche se maintiennent,
au contraire, dans la majeure partie du Continent
européen à la faveur des coutumes : ils offrent
partout une base inébranlable aux sociétés qui
ont eu la sagesse de les conserver ; et ils suffisent
toujours au recrutement de leurs armées*.
Les paysans à famille-souche ont créé une or^
ganisation agricole toute spéciale qui se repré-
4 La réforme tentée en vain depuis 1789 restera impossible tant
que ces faits seront ignorés des gouvernants. La vérité qui s'en
déduit apparaît dans chaque monographie des Ouvriers européens
(1855); elle a été résumée à cette même place, en 1864, dans la
l'* édition de cet ouvrage; elle a été reproduite, en termes plus
énergiques, avant les désastres de 1870, dans l'Organisation du
travail (document e), et dans Inorganisation de la famille (§13,
note 9). Nos anciens gouvernants ont fermé les yeux à l'évidence
et nous ont acheminés vers la catastrophe. L'Assemblée nationale
de 1871 parait être plus clairvoyante {la Paix sociale. In., ii , 8)
mais jusqu'à présent elle n'est pas moins impuissante.
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48 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
sente, à peu près avec les mêmes caractères,
dans toutes les régions de l'Europe. Les terres
du domaine forment un ensemble bien agglo-
méré, au centre duquel sont établis l'habitation
de la famille ainsi que les bâtiments nécessaires
au logement des animaux et à la conservation des
récoltes. Lorsque le climat se prête à la culture
des arbres fruitiers, l'habitation est entourée d'un
verger herbu, soigneusement clos de haies vives,
de fossés ou d'arbres de haute futaie, et livré au
parcours des jeunes animaux et des volailles. Cette
disposition est favorable à l'éducation physique
des jeunes enfants de la famille ; elle est conforme
aux lois de la salubrité, surtout en ce qu'elle per-
met de combattre efficacement les épidémies.
Une prairie naturelle, également enclose, pro-
duit au printemps une partie des fourrages secs
nécessaires pour la nourriture des animaux pen-
dant l'hiver, et elle donne encore à l'automne un
pâturage abondant. La terre arable subdivisée, se-
lon le régime d'assolement de la contrée, en deux,
trois ou quatre champs, fournit, sans intervention
de jachères, les céréales, les fourrages artificiels,
les racines, les graines oléagineuses et les matières
tinctoriales. A ces productions viennent encore
se joindre, sous le riche climat de l'Europe méri-
dionale, l'huile d'oUve, la soie, les fruits secs, le vin
et les autres produits des cultures arborescentes.
Des taillis ou des arbres épars procurent les ma-
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§ 34. — L'AGRICULTURE 49
tériaux nécessaires à Tentretien des bâtiments et
du mobilier rural ou domestique ; ils donnent éga-
lement la provision de combustible pour le foyer
et le four à pain. Un petit vignoble ou, à son dé-
faut, les pommiers du verger et des haies assurent
à la famille, au moins pour la saison des grands
travaux, la provision de vin ou de cidre. Une
chènevière soigneusement entretenue et le trou-
peau de bêtes à laine livrent les matières pre-
mières du vêtement de la famille. Le jardin pro-
duit les légumes verts ou farineux, les tubercules,
les légumes-épices et les fruits-baies, accessoires
précieux d'une alimentation ayant pour bases les
céréales et un corps gras ^ Quelques plantes cul-
tivées dans le jardin ou croissant naturellement
•
5 Obligé , dans une matière aussi complexe , d'écarter les ques-
tions qui ne sont point indispensables au développement de mon
principal sujet, je me borne à signaler aux physiologistes la supé-
riorité de ce régime alimentaire , où la viande n'entre régulière-
ment qu'à répoque des grands travaux de la moisson. Cette supé-
riorité se révèle par l'énergie soutenue, la santé robuste, et sur-
tout la vieillesse saine et lucide^de nos paysans , comparées à l'ef-
fort excessif (hardwork) mais peu durable des ouvriers urbains de
Tilngleterre , gorgés de viandes et de spiritueux. Les exagéra-
tions de certaines écoles hygiéniques qui fondent exclusivement
l'alimentation sur les végétaux , le lait et les boissons chaudes
sucrées, sont , au fond, une réaction intelligente contre ces excès.
J'ai signalé dans un autre ouvrage, plusieurs fois cité {Rapport
sur les commerces du blé, de la farine et du pain , Paris , in-4o, 1860,
p. 247 ) la supériorité qu'ont dans l'art de la guerre les peuples
qui se contentent de cette nourriture simple. J'ajoute que cette
alimentation économique aide singulièrement les rejetons des
familles -souches à s'élever, par l'épargne, aux premiers rangs
de la hiérarchie sociale (§50).
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50 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
au pied des haies et dans les bois procurent les
médicaments indiqués par des recettes tradition-
nelles. Un rucher donne le principal condiment
des repas de fête et des tisanes; il fournit en
même temps, pour les solennités de famille et
les anniversaires religieux, un luminaire plus
distingue que la lampe alimentée pendant les
veillées d'hiver avec Fhuile du domaine. Près de
la maison se trouve la source, le ruisseau, le puits,
et à leur défaut le réservoir destiné à recevoir la
pluie ; c'est là que la famille puise Teau nécessaire
au ménage et à Fétable.
Le domaine d'un paysan à famille-souche n'est
pas seulement un atelier agricole. On y exécute
toujours les travaux de ménage, le blanchissage
du linge et l'entretien des vêtements ; on y exerce
diverses industries, telles que le tissage des ma-
tières textiles, la confection des vêtements, la
confection et l'entretien d'objets variés apparte-
nant à l'outillage , aux bâtiments et au mobilier.
Quelquefois enfin les familles prennent part à la
fabrication de certains produits manufacturés
(§37), qui ne sont plus destinés à la consomma-
tion domestique, et qui sont la base d'un com-
merce d'exportation. Ces travaux occupent la fa-
mille assemblée pendant les veillées d'hiver, et
souvent les bergers ^, pendant le temps consacré
6 Les Ouvriers des deux mondes, t. I, p. 138 et 156.
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§ 34. — L'AGRICULTURE 51
à la surveillance des troupeaux. Ils habituent la
famille à trouver en elle-même tous ses moyens
d'existence. Ils lui assurent ainsi la véritable in-
dépendance, celle qui se fonde, non sur une idée
systématique ou sur un texte de loi, mais sur la
nature même des hommes et des choses.
Cette organisation se retrouve dans toutes les
contrées de l'Europe ; elle se prête aux diverses
exigences du sol et du climat , ainsi qu'aux trans-
formations commandées par les progrès de l'art
agricole. La situation centrale de l'habitation et
des étables permet de retenir aisément sur le do-
maine la totalité des matières fécondantes qui y
sont produites. On ne voit pas, comme dans la
plupart des terres morcelées, les chemins et les
thalwegs recevoir directement les eaux pluviales,
et conduire en pure perte aux fleuves et à la mer
les principes les plus fertilisants du sol et de l'at-
mosphère. L'effort qu'ont à exercer les animaux
chargés des travaux de culture ou du transport
des fumiers et des récoltes, est réduit à la moindre
proportion. Les champs à céréales donnant un
emploi suffisant au travail d'une nombreuse fa-
mille, peuvent avoir chacun, même dans les asso-
lements les plus perfectionnés, une étendue de
trois à cinq hectares; cette étendue est assez
grande par conséquent pour que les méthodes
anciennes de labourage, de semailles et de ré-
colte s'exécutent dans les meilleures conditions ;
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52 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
elle répond également aux exigences dels charrues
à vapeur, des machines à semer ou à récolter et
des autres moyens d'action qu'emploie la nouvelle
agriculture.
Les petits domaines ruraux satisfont, dans ces
conditions , à toutes les nécessités de la technolo-
gie ; mais ils ne sont pas moins dignes d'éloges au
point de vue moral. L'autorité paternelle est ferme-
ment assise dans une habitation isolée : elle s'offre
aux enfants avec une majesté que ne balance
directement aucun autre pouvoir social. Chaque
famille est assez séparée des autres pour n'avoir
point à redouter les inconvénients qui naissent
de contacts trop intimes ; elle en est assez rappro-
chée pour jouir des relations d'amitié , qui pré-
parent les mariages et créent de bons rapports
sociaux.
Ce premier système de petite propriété exerce
une influence bienfaisante sur l'ensemble de l'or-
ganisation sociale et politique. Il établit une union
indissoluble entre les domaines ruraux et les fa-
milles ; et il perpétue ainsi une race de paysans
sobres et énergiques, rompus au travail et à l'é-
pargne, imbus de l'esprit national. Il donne à la
patrie de nombreux citoyens dont les uns , asso-
ciés d'abord à l'œuvre du père , la continuent di-
gnement après sa mort , et dont les autres assu-
rent le recrutement des professions urbaines , de
l'armée, de la marine et des colonies* Il inculque
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§ 34. — L'AGRICULTURE 53
aux jeunes générations les traditions d'obéissance
et de respect qui sont les bases de toute nationa-
lité puissante; il habitue les individualités les
plus éminentes au commandement et à la direc-
tion des affaires publiques. Ce même régime rend
les nations stables, en préservant la masse du
corps social de la corruption développée chez,
quelques-uns par l'abus de la richesse. Enfin,
fondant sur l'organisation même de la propriété
et du travail l'indépendance des chefs de famille ,
il produit sans effort la liberté civile et poUtique.
Malgré les théories d'histoire et les fausses idées
qui ont inspiré tant de constitutions écrites, la
liberté ^ règne en Orient comme en Occident ,
lorsque la population se compose de paysans à
famille-souche.
La seconde classe de petits propriétaires ru-
raux est soumise au régime des familles instables
(§ 24); elle offre, en ce qui concerne l'organi-
sation du domaine rm^al et les institutions publi-
ques ou privées, des conditions tranchant de tout
point avec celles que je viens de signaler. Ici, au
lieu de rester uniforme, le type présente autant
de variétés que de familles.
" C'est ici le lieu de rappeler que les habitudes de gouverne-
ment local sont plus développées dans les communes rurales , à
l'abrok, de la Russie (§§ 10 et 65) , formées de paysans à familles
stables , que chez plusieurs peuples à familles instables de l'Occi-
dent, qui se croient plus avancés dans les voies de la liberté.
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54 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
La classe des paysans à famille instable s'est
formée à une époque ancienne dans la Gaule et
dans les territoires contigus des Pays-Bas, des
États allemands , de la Suisse et de Tltalie ^. Elle
s'est conservée depuis lors , par la force de la tra-
dition, dans plusieurs de ces régions, notam-
ment dans celles qui sont comprises entre la
Seine et le Rhin^ Dans les autres régions de
l'Europe et dans la majeure partie de la France ,
les familles stables se sont solidement constituées
sous les régimes du fief et du testament ^^ Mais
en France, depuis 4793 (§ 23), ces familles,
comme leurs domaines , sont désorganisées sans
relâche par le code civil et condamnées à l'insta-
bilité^^
Les petites propriétés des familles instables,
celles que la Coutume a créées , et surtout celles
que multiplie de nos jours le code civil, offrent une
multitude de types. On suit aisément par la pen-
sée les nuances qui les distinguent, quand on s'est
d'abord rendu compte des deux termes extrêmes
entre lesquels elles se trouvent toutes comprises.
Le premier terme correspond à l'organisation
du domaine rural qui résiste le plus au partage
en nature entre les héritiers ; le dernier, à l'orga-
nisation qui s'y prête le mieux. Je vais donc les
8 V Organisation du travail (§ 12). ^^^^ 9 L'Organisation de la
famille (§ 6). = lO Ibidem, §§ 9 à 12. = H Ibidem, § 13, §§ 17
à 36.
dby Google
§ 34. — L'AGRICULTURE 55
décrire successiveraent , en signalant les princi-
pales combinaisons que provoquent la nature des
lieux j les propensions personnelles des héritiers ,
et, en général, les mœurs locales tendant à res-
treindre ou à accroître l'instabilité imposée par
la loi.
Le premier terme extrême est commun dans
les provinces françaises où régnait, avant la Ré-
volution, le régime des familles -souches. L'ob-
servation m'y a fait découvrir quatre cas corres-
pondant aux principaux incidents de l'action
destructive exercée sur la Coutume par notre loi
de Partage forcé.
Un premier cas se présente dans les montagnes
à pentes abruptes , à champs enclos et à cultures
arborescentes, où, d'une part, la division en na-
ture entraîne des pertes considérables pour les
héritiers, et où les occasions de vente à des capi-
talistes étrangers se présentent rarement; où,
de l'autre , le manque de communications rapides
a retardé l'invasion des idées et des intérêts qui
propagent ailleurs les habitudes du Partage forcé.
Constatant la déchéance sociale des individus qui
ont opéré la division du bien patrimonial , et sou-
tenues par la tradition locale, les familles intel-
ligentes et considérées maintiennent l'ancien ré-
gime de transmission intégrale. D'accord avec tous
les siens , le père donne, de son vivant, à un en-
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56 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
fant associé, tout son domaine, à la charge de
payer à chacun des autres enfants sa part d'héri-
tage. Pour aider cette combinaison , qui serait im-
possible dans la pratique rigoureuse du partage
égal , il attribue à l'associé , à titre de préciput et
hors part, la quotité disponible (§23). Toutes les
autres influences du milieu social y concourent
également. Cédant à l'opinion établie, les offi-
ciers publics dont le ministère est imposé aux
familles, admettent dans l'acte de donation une
estimation du domaine inférieure à la valeur vé-
nale des parcelles ; et ils allègent ainsi les charges
légales auxquelles l'associé ne pourrait suffire. Les
autres héritiers se prêtent à ces combinaisons :
ceux qui se marient fondent volontiers , à l'aide
de leur dot, de nouveaux établissements (§ 39);
ceux qui ont peu de goût pour le mariage restent
dans la maison, et lèguent à l'associé ou à son
successeur leur part d'héritage. Enfin ces habi-
tudes sont encore conservées dans les familles
par l'exemple et les conseils de ceux qui entrent
dans le clergé séculier '^
Cependant ces influences traditionnelles ne sau-
raient toujours se perpétuer; et la loi écrite
triomphe, à la longue, de la Coutume (§22). Les
gens d'affaires ont un intérêt direct à détruire , en
cette matière , l'entente des familles : ils s'ingé-
12 L'Organisation de la famille (livre II, §§ 19 à 33).
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§ 34. — L'AGRICULTURE 57
ment à faire naître , chez les héritiers peu intel-
ligents ou peu scrupuleux, des sentiments de cu-
pidité , et à s'assurer ainsi les profits des exper-
tises contradictoires, des licitations, et surtout des
procès que provoque la pratique du Partage forcé *^
Ce premier régime a pour siège principal la
chaîne des Pyrénées et les autres montagnes de
la France méridionale. Je signalerai plus loin les
inconvénients qui naissent de la création inces-
sante des domaines et des familles instables : ces
inconvénients contrastent visiblement avec les
avantages propres aux petits domaines stables, à
famille-souche , qui y dominent encore.
Le second cas est fréquent dans les pays de
plaines ou de collines confinant à la Méditerranée
et à la chaîne pyrénéenne. Les inconvénients éco-
nomiques du morcellement des domaines y sont
moindres que dans le cas précèdent; les ventes
par licitation entre héritiers y sont plus faciles ;
enfin un contact plus intime avec le reste de la
France y a donné plus de force aux idées et aux
13 V Organisation de la famille ( § 33 et 1«' Appendice). Le lec-
teur trouvera dans cet ouvrage une description de la lutte qui
règne dans les Pyrénées entre l'ancien et le nouveau régime.
11 comprendra, en s'y reportant, que je ne pouvais faire entrer
dans le cadre de cet ouvrage des faits aussi complei^es , et qu'il
serait urgent d'en propager la connaissance par des enquêtes spé-
ciales. Celles-ci mettraient tout d'abord en relief l'erreur qu'ont
commise nos législateurs , lorsqu'ils ont réglé , par une formule
uniforme , des intérêts variant à l'infini selon Torganisation de la
vie privée.
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58 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
intérêts qui propagent le Partage forcé. Les tri-
bunaux j bien que composés en partie de proprié-
taires pratiquant eux-mêmes la transmission in-
tégrale **, cèdent de plus en plus à la pression
exercée par les gens d'affaires.
Si le partage égal des héritages est, en ap-
parence , l'habitude du pays , il en est autrement
dans la réalité. Les pères de famille éludent
presque tous , en se concertant avec leur héritier-
associé , les dispositions de la loi. Pour atteindre
ce but, ils ont recours à des manœuvres com-
pliquées dont le caractère frauduleux tranche sin-
gulièrement avec l'honorabilité des personnes.
Cette réaction des mœurs qui ne se fonde plus ,
comme dans le cas précédent , sur des procédés
avouables, détruit souvent les bons rapports de
parenté ; bienfaisante au point de vue de la cul-
ture du sol , elle tend , au point de vue moral ,
à désorganiser la petite propriété. Il y a donc lieu
de regretter qu'elle soit devenue le trait dominant
des mœurs agricoles dans les coUines et les plaines
de la France méridionale.
Dans le troisième cas, le partage en nature des
domaines à habitation centrale reste toujours im-
praticable ; mais les intéressés réalisent aisément
leur héritage , en se partageant le prix offert par
des capitalistes pour le domaine paternel. Sous
14 Les Ouvriers européens, p. 217.
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s 34. — LUGRICULTURE 59
cette influence , la population entière s'est enfin
pliée à la contrainte exercée par la loi. Cependant,
comme les nouveaux acquéreurs ne peuvent tirer
parti de leur propriété qu'en l'affermant, l'an-
cienne race de petits propriétaires se trouve peu
à peu remplacée par une race de petits fermiers.
Parfois plusieurs domaines contigus , achetés par
un même capitaliste, peuvent être réunis avec
avantage en une seule exploitation ; et la petite
culture se trouve détruite en même temps que la
petite propriété.
Le plateau fertile connu sous le nom de pays de
Caux, confinant à la rive droite de la basse Seine
et au rivage de la Manche , offre l'exemple d'une
transformation de ce genre accomplie depuis la
révolution de 4793. Les petits et moyens do-
maines agglomérés , à habitations centrales et à
vergers enclos dits masures, qui, mêlés à quel-
ques grandes terres, constituent cette région agri-
cole, étaient pour la plupart , au xvi® et au xvii®
siècle , la propriété de petits nobles et de paysans
qui les cultivaient de leurs propres mains , et les
transmettaient intégralement, avec l'appui de la
Coutume de Normandie. Ce furent ces familles
fécondes et énergiques qui colonisèrent le Ca-
nada, où leurs descendants conservent religieuse-
ment les mœurs que nous avons perdues (§ 42) ^^ :
15 U (h^ganisalion du travail (§70); une grande nation -modèle
de noire temps.
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60 CHAPITRE IV LE TRAVAIL
ce furent elles également qui fournirent à nos
autres colonies de TAmérique et de l'Inde leurs
meilleurs émigrants. La décadence duxviii® siècle,
en attirant à la cour et dans les villes les plusriches
propriétaires , y avait dijà multiplié les fermiers;
depuis la révolution, le Partage égal, contre lequel
protestèrent vainement les députés de la Nor-
mandie^^, a étendu aux moindres domaines cette
désorganisation de la propriété rurale.
Les descendants des anciens propriétaires n'oc-
cupent plus maintenant qu'en qualité de feriniers
le sol possédé comme un titre de rente par les
riches maisons qui exploitent, sur la frontière de
cette région , dans les villes de Rouen , Louviers,
Elbeuf , Bolbec, du Havre , de Fécamp et Dieppe,
l'industrie manufacturière et le commerce ma-
ritime. Les ventes de domaines, renouvelées à
l'ouverture de chaque succession, conjurent les
morcellements ruineux : les récoltes continuent
à s'améliorer, malgré ces mutations périodiques;
et le trésor public s'emplit plus que jamais. Mais
cette transformation de la propriété a entraîné
immédiatement la disparition d'un ensemble de
16 Voir les opinions émises, le 12 mars 1791 , par Frondeville ,
Achard et Dandré , députés de la Normandie , pour combattre le
projet de loi , qui fut défendu surtout par le parti révolutionnaire
assisté des légistes Merlin et Tronchet. Celte loi , adoptée le 8
avril 1791, introduisit, dans les successions ab intestat, le principe
de l'égalité (§ 23). Le Partage forcé ne fut établi que par la loi
du 7 mars 1793.
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§ 34. — L'AGRICULTURE 61
sentiments et de rapports sociaux qui , dérivant
surtout de l'ordre moral , étaient au fond la prin-
cipale force du pays. Le paupérisme, avec ses
caractères les plus redoutables , s'y est introduit,
pendant que l'harmonie sociale et la fécondité
prenaient fin avec les antiques races de pro-
priétaires cultivateurs ^\
17 J'ai souvent recherché pourquoi les paysans propriétaires ont
été si facilement détruits en Normandie par le Partage forcé ^
tandis qu'ils ont résisté si énergiquemenl jusqu'à ce jour dans
plusieurs districts ruraux du Midi. Quelques causes spéciales se
joignent aux causes générales ci-dessus indiquées , pour expliquer
cette différence des résultats du régime légal qui pèse depuis
1793 sur les deux contrées. Les manufactures et le commerce
créent dans le Nord plus que dans le Midi des capitaux à employei-
en placements ruraux; les cultures essentiellement agricoles du
Nord se prêtent mieux que les cultures arborescentes du Midi à
rétablissement de fermages à rente très-fixe qu'on recherche dans
ces sortes de placements ; enfin, les propriétaires de Normandie,
habitués à se transmettre leurs biens dans le système de coaction
légale dit régime dotal, se trouvaient préparés à suivre tout autre
système qui leur serait imposé par la loi. Ils étaient d'ailleurs
depuis longtemps dressés par ce régime à subir la domination
des gens d'affaires : ces derniers avaient déjà dans le pays une
situation solide , et ils n'ont eu , pour ainsi dire , qu'à prendre
possession des nouvelles sortes de prébendes que le code civil
leur a attribuées aux dépens de l'agriculture. Il en a été autrement
dans le midi de la France. Le régime dotal y était plus tempéré
par la Liberté testamentaire ; et il y existe encore peu de capitalistes
en situation d'acheter les biens ruraux. D'ailleurs la transmission
intégrale des biens de famille s'y fondait sur la libre volonté des
citoyens, plutôt que sur l'intervention de la loi et des gens d'af-
faires : on y a mieux compris l'intérêt qu'avait la famille à con-
server sa liberté. Cet exemple est bien propre à démontrer que
les bonnes constitutions sociales se créent avec le concours volon-
taire des citoyens, plus sûrement qu'avec les régimes de contrainte
imposés par la loi.
r
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62 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
Enfin , le quatrième cas se présente dans les
contrées éloignées des foyers de commerce , où
les populations, ayant adopté les idées émanant
de la loi et ne trouvant point de capitalistes dis-
posés à acquérir les domaines, doivent à l'ou-
verture de chaque succession s'en partager les
lambeaux. Il est fréquent dans le Limousin, et
dans les autres régions du massif montagneux de
la France centrale.
Cette destruction des anciennes unités agricoles
offre beaucoup d'inconvénients. Elle entraine une
déperdition de forces sous le nouveau régime ,
où plusieurs familles concourent maintenant à
Tœuvre qui précédemment n'en réclamait qu'une
seule. Les nouveaux exploitants , n'ayant plus sur
leur propriété l'emploi complet de leurs bras ,
sont obligés de chercher du travail au dehors en
qualité de salariés; et ils subissent ainsi dans le
classement social une véritable déchéance.
L'héritier auquel sont attribués les bâtiments ,
en peut à peine faire emploi dans une exploitation
réduite ; tandis que les autres héritiers sont obli-
gés d'élever sur leurs lots de nouvelles construc-
tions. Ce capital amsi immobilisé sans profit pour
l'agriculture, est habituellement obtenu par voie
d'emprunt; et c'est Tune des causes qui, dans les
régions de petite culture , amènent la propagation
simultanée du Partage forcé et de l'hypothèque.
Lorsque, pour éviter ces constructions ruineuses,
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§ 34. — L'AGRICULTURE 63
les héritiers se partagent en nature l'habitation
et ses dépendances, ils donnent sur un écueil
encore plus dangereux. Les familles sont alors
condamnée à une sorte de promiscuité, source
permanente de désordre et de conflits. La
division des vergers, des prés et des champs
adaptés aux besoins d'une seule famille , fait
également naître un enchevêtrement désas-
treux d'intérêts : elle diminue la force productive
du sol en multipliant les clôtures ; elle interdit
l'emploi de ces ingénieuses machines qui ouvrent
une ère nouvelle à l'agriculture; enfin, en pro-
voquant la. création de nouveaux chemins de
service , elle frappe de stérilité une partie du
sol.
Ainsi, dans tous les cas où la Coutume, fondée
sur la nature du sol et du climat , avait organisé la
transmission intégrale des domaines agglomérés ,
le nouveau régime porte une fâcheuse atteinte
à la condition des petits propriétaires. Quand
l'ordre ancien se conserve en fait, le Partage
forcé inquiète les familles sur leur avenir , ou bien
il les pervertit en les obligeant à chercher leur
salut dans la fraude. Quand l'ordre ancien se dé-
truit, il fait déchoir les propriétaires en les rédui-
sant à la condition de tenanciers ou de salariés.
Ce déplorable régime, se combinant avec d'autnes
causes de décadence, explique, sans les excuser,
les préjugés qui, au grand danger de la paix pu-
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64 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
blique, condamnent injustement raccumulation
des épargnes ^^
Le second terme extrême à signaler dans l'or-
ganisation des petits domaines à famille instable
peut être observé en Occident dans plusieurs
districts ruraux qui , ayant adopté depuis long-
temps le partage en nature des héritages , se sont
appliqués à en rendre la pratique facile. Partout,
pour satisfaire à cette convenance , on a été con-
duit à des organisations uniformes que je propose
de nommer villages à banlieue morcelée.
Les populations soumises à ce régime agricole
s'agglomèrent avec leurs bestiaux dans une mul-
titude de bâtiments groupés au centre d'un ter-
ritoire de 800 à 4,200 hectares, pour lequel la
distance moyenne du village aux limites extrêmes
varie de 4,500 à 2,000 mètres. Les jeunes gens
ne se marient jamais dans la maison paternelle,
et vont même de bonne heure chercher du travail
au dehors ; en sorte que les habitations se ré-
duisent aux proportions strictement suffisantes
pour loger deux époux et leurs jeunes enfants.
Le bétail , toujours rare, ne réclame que des éta-
bles de petites dimension. Ces étables ne sont
point ordinairement une dépendance nécessaire
des habitations ; elles s'y réunissent cependant
18 L'Organisaiion du travail: Document j; comment un peuple
civilisé peut rétrograder jusqu'à l'état sauvage.
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§ 34. — L'AGRICULTURE 6S
au moyen d'un réseau de rues fort compliqué qui
se prête, sous ce rapport, à toutes les combinai-
sons qu'exige la composition variable des do-
maines. Le riche, outre son habitation, possède
plusieurs étables éparses; le pauvre s'installe
dans un bâtiment d'étable avec un porc et quel-
ques brebis. Les simples salariés, qui ne jouis-
sent point encore de leur lambeau d'héritage,
occupent, en qualité de locataires, les plus
chétifs bâtiments. Ainsi enchevêtrées et réduites
à ces proportions, les habitations d'hommes et
d'animaux se plient sans résistance à toutes les
exigences du Partage forcé et de l'agiotage rural'
Quant au territoire dépendant du village , il se
prête plus facilement encore à ces mêmes combi-
naisons. Lorsque la nature du sol, du climat et
des productions n'y résiste pas absolument, cette
banUeue est débarrassée des plantations, des clô-
tures, des fossés, et en général de tout ce qui
pouvait imprimer à un point quelconque un carac-
tère d'individuaUté ; elle est alors subdivisée en
parcelles qui se comptent par milliers. Celles-ci
conservent, dans le sens de la longueur, au
moins cinq décamètres; car c'est seulement à
cette condition que le travail des animaux de
labour, en se continuant sans interruption pen-
dant une minute, reste plus économique que
l'emploi de la bêche. Mais le morcellement
est , pour ainsi dire , sans limites dans le sens de
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66 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
la largeur qui se réduit parfois à l'espace de quatre
ou cinq traits de charrue. Nécessairement rebelle
à toute culture méthodique , cette organisation
reste cependant soumise à un certain art que
l'observation fait découvrir. Ainsi, pour diminuer
autant que possible la confusion et les conflits
qui résultent de l'exploitation simultanée de tant
de parcelles , les propriétaires se concertent avec
les autorités locales pour établir dans chaque ré-
gion l'uniformité des cultures , et même celle des
époques assignées aux charrois , aux récoltes et
au pâturage des bestiaux. Ces règlements prohi-
bitifs ont à leur tour pour résultat d'exagérer le
morcellement dont ils sont la conséquence forcée.
Chaque propriétaire, en effet, ne peut introduire
de la régularité dans ses travaux qu'en acquérant
des surfaces à peu près égale^ dans les trois ré-
gions d'assolement ^^. Il résulte de là qu'à chaque
licitation nouvelle, toutes les sections d'un do-
maine doivent se diviser en autant de parts qu'il
y a d'héritiers : ceux-ci, pour conjurer les chan-
ces d'inégalité dérivant de la diversité des sols,
se trouvent dès lors conduits à poursuivre, jusque
dans la moindre parcelle , l'application de ce sys-
tème.
19 L'assolement triennal, qui se maintient avec persistance dans
ce système agricole, comprend ordinairement : un grain d'au-
tomne, un grain de printemps et une jachère sur laquelle les
moutons de tout le village, conduits par le berger communal,
trouvent un maigre pâturage.
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§ 34. — L'AGRICULTURE 67
Cette tendance est à peine combattue par l'in-
térêt évident qu'aurait chaque propriétaire à
réunir autant que possible , par voie d'échange
ou d'achat , les parcelles contiguës ; .car cette
réunion , avantageuse seulement pour la culture ,
diminuerait dans cette organisation factice la
valeur vénale du soi. Les propriétaires les plus
intelligents , s'inspirant des principes qui dirigent
nos spéculateurs de bourse , recherchent avec
empressement les fonds qui sont d'une vente fa-
cile : c'est-à-dire ceux qui, se composant de par-
celles disséminées dans toute la banlieue, peuvent
être convoités, dans une vente à l'encan, par
toute la population. Ces ventes de biens sont
elles-mêmes un des traits les plus curieux de cette
singulière organisation : elles occupent une classe
spéciale d'entremetteurs qui excellent à stimuler
l'appétit de la propriété, non sans recourir aux
libations du cabaret. Faites pour la plupart à
crédit, les ventes ouvrent, en outre, aux prêteurs
d'argent une nouvelle source de profits. La mo-
bilité du sol, poussée jusqu'à ces limites, devient
aussi ruineuse pour les vrais travailleurs que lu-
crative pour les parasites qui vivent à leurs dé-
pens.
Les villages à banlieue morcelée ne se forment
guère que sous le régime du Partage forcé , dans
de vastes plaines dénuées de clôtures, de forêts et
de cultures arborescentes. Ils sont à peu près
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68 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
inconnus dans l'orient, le nord et le centre de
l'Europe. Ils commencent à se montrer dans le
Wurtemberg, le pays de Bade et le Palatinat. Ils
sont fréquents en Alsace et en Lorraine. Leur
type le plus caractéristique peut être observé
dans les plaines crayeuses qui s'étendent, en
Champagne, à l'est du plateau de la Brie ^.
Ces petits domaines ruraux , constitués en vue
d'un partage commode , ne subissent pas, à la
mort du père de famille , les secousses qui désor-
ganiseraient les domaines agglomérés. La licita-
tion d'un domaine morcelé est toujours facile,
soit que les héritiers partagent en nature les
bâtiments et les terres , soit qu'ils se les adjugent
à l'enchère , avec concurrence des autres habi-
tants du village. Mais les inconvénients qu'on a
conjurés pour l'époque du partage, se trouvent
à l'état permanent dans l'organisation même du
domaine. Ainsi, pour une même surface de terre
cultivée, les transports y sont huit fois plus consi-
dérables ** que sur les domaines agglomérés. Les
matières fécondantes , si bien mises à profit sur
• 20 Voir, pour des détails plus étendus sur cette curieuse orga-
nisation agricole : Les Ouvriers européens, p. 241 ; les Ouvriers
des deux mondes, t. I, p. 76, et t. IV, p. 37. = 21 Un calcul
géométrique démontre, en effet, que les domaines agglomérés
de 10 à 20 hectares transportent moyennement leurs instru-
ments, leurs fumiers et leurs récoltes à des distances de 120
à 170 mètres ; tandis que , dans les villages à banlieue morcelée
(de 800 à 1200 hectares) , ces distances moyennes s'élèvent, pour
tous les domaines, de 1C60 à 1300 mètres.
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§ 34. — L'AGRICULTURE 69
ces derniers, se dispersent improductivement
pendant de longs transports. Ces banlieues mor-
celées sont impropres à l'emploi des machines
agricoles , et par conséquent rebelles à toute cul-
ture perfectionnée. Dans les régions qui ne jouis-
sent pas d'une grande fertilité naturelle, ce
système de culture prive la terre de toute amé-
lioration ; car les règlements qui imposent l'uni-
formité du mode de culture, y soumettent les
cultivateurs les plus intelligents à l'esprit de
routine de la majorité. C'est ainsi que dans nos
plaines morcelées de la Champagne , les conseils
municipaux conservent avec ténacité, malgré
les tendances de la loi du 28 septembre 1791 ,
les jachères et la vaine pâture qu'on ne trouverait
plus aujourd'hui, en Europe, dans une seule
région à domaines agglomérés.
Cette déplorable constitution des banlieues
morcelées est loin d'offrir les avantages matériels
et moraux que se flattent d'obtenir les partis poli-
tiques qui, depuis 1793, poursuivent à tout prix
la division de la propriété rurale. On n'y trouve
point cette intime union de l'homme et du sol,
qui se montre si bienfaisante chez les familles-
souches , à domaines agglomérés. La propriété
des parcelles de terrain devient aussi mobile que
celle des valeurs de bourse; et déjà même on
voit les riches habitants de ces régions mener
de front les deux sortes d'agiotage.
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70 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
Ce régime ne produit guère l'égalité des condi-
tions : loin de réaliser cette pensée favorite des
niveleurs de 1793 , il a partout abaissé la condi-
tion des classes inférieures, en multipliant les
salariés. Le régime de la famille -souche (§ 30),
qui associe la population entière à la jouissance
de la propriété , conjure au contraire le dévelop-
pement des grandes inégalités sociales. Souvent
même l'égalité des fortunes vient compléter
l'égalité des conditions ; car, en l'absence de sa-
lariés, l'étendue de chaque domaine tend à se
mettre en rapport avec le nombre habituel des
bras de la famille. L'état d'équilibre produit à la
longue par cette influence ne peut guère être
détruit. L'héritier-associé est porté , par honneur
et par intérêt, à conserver intégralement le do-
maine patrimonial. Lors même qu'il prospère
' plus que ses voisins , il ne peut acheter leurs
domaines ; car il est obligé par la Coutume d' at-
tribuer à titre de dot ses profits aux frères , aux
sœurs , puis aux enfants associés à son exploita-
tion. Plus que toute autre institution, la famille-
souche neutralise donc l'effet des inégalités
naturelles : elle conserve, par exemple, aux cam-
pagnes de la Suisse et de la Norwége les habi-
tudes de liberté et d'égalité que la famille instable
n'a pu fixer dans nos districts ruraux (§ 62).
Nos petits propriétaires instables ont dès le
mariage une situation indépendante. En cas de
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§ 34. — L'AGRICULTURE 71
revers, ils n'ont rien à attendre de la parenté;
en cas de succès, ils n'ont envers elle aucune
obligation. Ce régime ne diminue donc point l'iné-
galité, qui tend, au contraire, à s'accroître par la
diversité des aptitudes individuelles. Tantôt l'ex-
ploitation rurale se compose d'une seule parcelle,
qui réclame à peine , chaque année , quelques
jours de travail du propriétaire; et celui-ci s'em-
ploie habituellement au service de ses riches voi-
sins. Tantôt elle atteint les proportions de la
grande culture ; et le propriétaire n'y peut suffire
qu'avec le concours d'un nombre considérable de
salariés.
L'assiette des domaines varie sans cesse, en
raison des qualités ou des défauts de chaque
famille , et des occasions fréquentes de vente ou
d'achat, amenées par les incidents de chaque exis-
tence. Les jeunes ménages issus d'une famille
aisée, adonnée au travail et à l'épargne, évitant,
grâce à un sens droit, les embûches des mar-
chands de biens , échappant par une stérilité sys-
tématique aux charges du mariage, poussent
rapidement leur fortune ; chaque année ils ré-
unissent de nouvelles parcelles à leur domaine,
qui s'accroîtra d'ailleurs , à la mort des parents ,
par l'adjonction d'une part d'héritage. Ceux, au
contrane, qui sortent de familles pauvres, qui
manquent de prévoyance et de discernement,
qui ne se soumettent qu'avec répugnance au
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72 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
travail, ou qui conservent la tradition des mariages
féconds, ne sortent pas de la condition de salariés ;
leur situation s'aggrave même quand, plus avan-
cés en âge, ils croient avoir Tobligation de sou-
tenir leurs vieux parents.
Ainsi se multiplient dans le nord de la France
ces propriétaires pauvres que les paysans enrichis
traitent assez durement , en les désignant volon-
tiers sous le nom de petites gens^. Ainsi se re-
crute, dans les campagnes, un paupérisme non
moins dangereux que celui des villes et des manu-
factures (§ 49). Par un enchaînement de con-
séquences peu remarqué jusqu'à ce jour et cepen-
dant inévitable, nos lois civiles entretiennent donc
aujourd'hui, par le Partage forcé, l'inégaUté entre
les petits propriétaires ruraux et les salariés,
comme elles la maintenaient autrefois , par le
droit d'aînesse et le privilège, entre les nobles
et les bourgeois. C'est parmi les propriétaires in-
digents des villages à banlieue morcelée que se
rencontrent les plus déplorables spécimens de
familles instables. La possession de quelque
22 J*ai souvent entendu , par exemple , les propriétaires enrichis
des villages du bassin de Paris qualifier ainsi les salariés qu'ils
emploient. Le sentiment qui inspire ces parvenus n'existe point
chez les propriétaires à famille -souche. Ce sot orgueil, inconnu
en Orient , se développe en France , à mesure que s'accroit l'in-
stabilité des familles. La classe des salariés est donc plus intéressée
que les autres à repousser les tristes doctrines qui glorifient le
nivellement forcé des conditions.
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§ 34. — L'AGRICULTURE 73
parcelle éloignée, impropre au jardinage , con-
tribue peu à leur bien-être ; et , en les retenant
dans la localité, elle les empêche de se créer
ailleurs une situation plus supportable.
Cette influence fâcheuse du Partage forcé , dé-
celée surtout par la mobilité du sol et l'instabilité
des familles, se retrouve, bien qu'avec une inten-
sité moindre , dans l'organisation des grands do-
maines ruraux.
Toute nation qui, comme l'Angleterre et la
France , dispose d'un sol riche , d'un climat fer-
tile , de ports fréquentés , et qui n'est pas com-
primée par un peuple conquérant, voit sans
cesse des individualités éminentes s'élever à la
richesse. A moins que la nature du sol ne re-
pousse absolument la grande culture, il se créera
donc, si les transactions sont libres, de grandes
situations territoriales. La France possède autant
que tout autre pays les conditions qui créent la
richesse; aussi a-t-elle trouvé, de tout temps,
dans la grande propriété , un élément de force
et de grandeur. Si nos races de grands pro-
priétaires sont réduites au degré d'impuissance
que nous observons aujourd'hui, c'est que Riche-
lieu et Mazarin, voulant à tout prix empêcher la
noblesse d'agiter l'État, lui ont enlevé en même
temps le moyen de défendre les libertés publiques
et privées; c'est que Louis XIV, le Régent et
Il 3
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74 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
Louis XV les ont corrompues par l'oisiveté et
les débauches de la cour ; c'est que les niveleurs
de 1793 les ont décimées par Féchafaud, et rui-
nées par la confiscation des biens; c'est enfin
que le Partage forcé affaiblit sans relâche , depuis
cette date funeste, ceux qui ont résisté à tant
d'épreuves ou qui ont tenté de reconstituer des
domaines.
Quant aux essais de régénération entrepris par
le premier Empire et la Restauration (§23), ils
ont été inspirés par des conceptions fausses,
et sont restés stériles. Le premier Empire a
même commis la faute de lier au privilège des
grands maj oyats l'obligation de la résidence à
Paris.
L'organisation de la famille n'exerce point sur
le grand domaine rural cette réaction directe et
exclusive que je viens de signaler pour la petite
propriété. Les grands propriétaires ne peuvent
guère cultiver en régie la totalité de leurs do-
maines. Ils ont à remplir, dans l'État et dans la
province, des devoirs qui absorbent la majeure
partie de leur temps et de leur sollicitude ; tandis
que le progrès intellectuel et moral de la popu-
lation leur fait chaque jour trouver plus d'avan-
tages dans le concours d'une excellente race de
tenanciers. Aussi peut- on constater, en com-
parant le centre et l'occident de l'Europe , que le
rôle, bienfaisant ou nuisible, des grands pro-
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§ 34. — L'AGRICULTURE 75
priétaires, dépend moins de leur coopération
personnelle au travail agricole que de leurs habi-
tudes de résidence ou d'absentéisme.
Le grand propriétaire résidant, que l'opinion
s'accorde à signaler comme le type le plus recom-
mandable, a son principal établissement au centre
même de son domaine. Il consacre à la localité
tout le temps que laissent disponible ses devoirs
publics; sa famille, ayant tout le développement
que comporte à ce niveau social la famille-souche
(§ 30), s'y établit elle-même en permanence. Il
exploite en régie , avec le concours de ses domes-
tiques , la partie du domaine contiguë à l'habi-
tation ; et il concède le surplus aux diverses caté-
gories de tenanciers signalées ci-après. Il annexe
habituellement à son domaine une usine centrale,
où s'élaborent sous une multitude de formes les
t)roduits bruts de la contrée, soustraits ainsi à la
nécessité de transports lointains. Il élève même
à son propre compte des ateliers ayant pour objet
le travail des métaux et du bois ; et il pourvoit
ainsi à l'entretien du matériel rural , et surtout
de ces ingénieuses machines qui ouvrent mainte-
nant des voies nouvelles à l'agriculture. Il se plaît
enfin à conserveries meilleures espèces de plantes
et d'animaux, ou à importer celles qui jouissent
en d'autres pays d'une juste renommée. C'est
dans ces conditions que se perpétuent, en Angle-
terre et en Allemagne, les belles races de chevaux
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76 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
qui ne pourront jamais être régénérées chez nous,
tant que durera le régime du code civil ^,
L'habitation du grand propriétaire est le lieu
de réunion accoutumé de toutes les classes de la
population ^* , qui y trouvent toujours , selon la
condition propre à chacune d'elles , accueil cor-
dial , conseils et services, protection et assistance.
Largement pourvue de toutes les ressources que
donne une grande situation sociale, mais re-
poussant le luxe qui ne se rattache pas à de vrais
besoins intellectuels et moraux, elle offre en per-
manence une hospitalité généreuse aux étrangers
d'élite qui y apportent les idées , les sentiments
et les mTeurs des civihsations les plus perfec-
tionnées. Une nombreuse bibliothèque , des col-
lections créées par le concours de générations
successives, s'y enrichissent à mesure que se per-
fectionnent les lettres, les sciences et les arts.
Elles assurent à la localité les moyens d'instruc-
tion que le Partage forcé détruit de nos jours en
France, au profit des musées publics et, trop
souvent, au profit des pays étrangers *^ La famille
23 L'Organisation de la famille, § 1", note 1. = 24 Les per-
sonnes dont les souvenirs remontent au premier Empire ont pu
voir en France ces habitations , que la population reconnaissante
appelait familièrement maisons du bon Dieu, Ces mœurs subsis-
tent même encore chez les rares familles riches qui repoussent la
tenue guindée des maisons anglaises (§54). = 25 J'ai observé
avec mortification , dans les grandes habitations des pays étran-
gers, des peintures et une multitude d'objets d'art qui, avant
1792 , ornaient les maisons -souches de notre pays. Le Partage
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§ 34. — L'AGRICULTURE 77
garde avec un soin religieux le souvenir de tous
les événements mémorables qui ont pu mêler son
histoire à celle du pays ; elle conserve , avec les
images et les tombeaux des ancêtres , les témoi-
gnages de reconnaissance publique qui leur ont
été décernés. Ce pieux respect pour les morts
élève Tâme des vivants, et il fait jaillir de chaque
foyer les vraies sources du patriotisme. L!habi-
tation reste remplie , alors même que le service
public appelle momentanément au dehors le chef
actif de la famille et ses fils aînés; de vieux parents
blanchis au service de l'État , des femmes chastes
et dévouées , de nombreux enfants , des collaté-
raux de tout âge , des aides et des serviteurs de
toute condition y maintiennent sans effort les tra-
ditions d'honneur et de grâce , les habitudes de
travail, la vie inteUectuelle et la gaieté. Les soins
exigés par une grande exploitation rurale ne
laissent aucune place à l'oisiveté, cet écueil habi-
tuel de la richesse. Chacun est pénétré de la pen-
sée que sa condition exceptionnelle lui impose
des devoirs qui ne pèsent pas sur les autres
forcé continue, depuis lors, l'œuvre d'appauvrissement com-
mencée par le vandalisme révolutionnaire : sous ce rapport, il
a déjà été plus funeste pour la France que ne l'a été, depuis quatre
siècles, roccupation étrangère pour l'Italie, protégée, en ce qui
touche cet intérêt national , par la transmission intégrale des biens
de faucille (note de 1864). — Depuis la guerre de 1870, l'œuvre
d'appauvrissement a été singulièrement aggravée par le pillage
dans les départements envahis et par les ventes à l'encan au profit
de riches étrangers.
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78 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
hommes. On s'explique donc que , de ces grandes
maisons, émanent des sentiments et des actes
qui améliorent sans cesse les mœurs privées et la
vie publique.
La population , attachée à la terre qui entoure
l'habitation, offre les caractères distinctifs de toute
bonne organisation sociale : elle jouit du bien-
être en toute sécurité , et elle est liée aux patrons
par l'affection et le dévouement. On n'y rencontre
jamais ces salariés à situation précaire qui pul-
lulaient dans nos campagnes à famille instable,
avant qu'on les eût attirés dans les villes. En pre-
mière ligne se présentent des fermiers à prix d'ar-
gent : les uns, riches, exploitent plusieurs do-
maines avec le concours d'ouvriers domestiques ;
les autres, de condition modeste, travaillent
seulement avec leur famille. .Viennent ensuite
des métayers qui relèvent directement du patron,
et qui partagent avec lui les fruits du domaine ;
enfin de nombreuses familles de bordiers four-
nissent à l'habitation et aux ateliers qui en dé-
pendent , aux fermes et aux métairies, le complé-
ment de main-d'œuvre nécessaire.
Les bordiers sont rétribués à la fois par un
salaire proportionnel à la quantité de travail et
par l'allocation, à titre de subvention permanente,
d'une horderie, composée d'une habitation, et
de terres dont l'étendue excède rarement un
hectare. Cette borderie , cultivée par la mère de
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§ 34. — L'AGRICULTURE. ^9
famille, par les jeunes enfants et par les vieux
parents , fournit la plupart des objets nécessaires
à l'existence du ménage, et notamment les lé-
gumes, les fruits, une boisson fermentée, le lait
d'une chèvre ou d'une vache, la graisse et la chair
d'un cochon , le chanvre et la laine pour la con-
fection des vêtements. Le salaire du chef de mai-
son, secondé par le fils héritier, est employé
surtout à acquérir les céréales, le sel, une partie
des vêtements et les articles de mobilier non
confectionnés dans le ménage; le reste grossit
le pécule qui sert à doter les enfants.
Ces petits tenanciers sont, pour l'exploitation
principale et ses dépendances, une pépinière pré-
cieuse de domestiques et de journaliers. Ils con-
courent avec les paysans au recrutement des ma-
nufactures, des villes et des colonies ; mais leur
fonction essentielle est d'assurer le service des
moissons, en préservant la localité du contact
délétère des nomades. Bien qu'aucun bail ne lie
les parties, toutes tiennent à honneur de main-
tenir des. rapports fondés sur l'affection et la jus-
tice. Ce régime ne garantit donc pas seulement,
aux ouvriers l'existence matérielle; il pourvoit
aussi à leurs besoins moraux, en évitant des dé-
' placements onéreux et nuisibles aux mœurs. Ces
avantages proviennent d'intelligentes fondations,
témoignages de piété et de dévouement des géné-
rations antérieures qui ont établi sur le domaine
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80 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
le culte, renseignement primaire, le service de
santé, et des récréations morales.
Cette organisation ne donne pas seulement à la
vie privée la stabilité et l'éclat : elle assure les
mêmes avantages à la vie publique. Elle crée,
dans chaque famille, une pépinière d'hommes
d'État, d'hommes de guerre et de magistrats plies
dès l'enfance au travail et à l'obéissance , ayant
trouvé dans la vie agricole cette expérience qu'au-
cune école ne saurait donner (§ 47) , imbus sur-
tout de l'esprit de solidarité qui naît de la vie de
famille , préparés par conséquent à pratiquer la
vertu de l'homme public, c'est-à-dire le dévoue-
ment à la patrie. Cette culture traditionnelle des
grandes aptitudes du cœur et de l'esprit désigne
ces familles à la confiance du souverain et des
populations dans toutes les bonnes constitutions
sociales , dans celles qui , avec les formes les plus
diverses, attribuent la prépondérance à la ri-
chesse et au talent complétés par la vertu. Et
c'est ainsi que l'État et les familles prospèrent
en développant , par cette heureuse alliance , les
sentiments et les intérêts qui portent les hommes
vers la vie rurale.
Les peuples qui accumulent dans les résidences
rurales les principaux produits des travaux usuels
et des arts libéraux, s'assimilent les éléments de
stabilité que possèclent aujourd'hui les Townships
de la Nouvelle- Angleterre (§ 65), les comtés bri-
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§ 34. — L'AGRICULTURE 81
tanniques (§ 57) , les petits cantons de la Suisse,
les provinces basques et les provinces Scandi-
naves. Ceux, au contraire, qui concentrent exclu-
sivement ces efforts sur les habitations d'une capi-
tale et de quelques grandes villes, recherchent
une gloire peut-être plus brillante, mais à coup
sûr moins soUde ; et ils s'exposent à la décadence
qui a successivement frappé Ninive, Babylone,
Carthage, Rome et Venise.
Le propriétaire non résidant prive la popula-
tion, et il se prive lui-même des avantages que je
viens d'énumérer. Il ne peut ni élever ses en-
fants dans le milieu le plus favorable à la vie
physique, ni les retenir à la meilleure école du
travail et de la vertu. Il ne contribue en rien aux
progrès de l'agriculture , et il reste étranger aux
sentiments et aux intérêts de ceux qui sont atta-
chés à sa propre fortune. Il laisse la localité dé-
pourvue du foyer de sociabiUté et de patriotisme
que seul il pourrait constituer, et il l'appauvrit
plus directement encore en consommant au loin
le produit net du sol. En laissant sommeiller les
aptitudes que la vie rurale propage chez les riches,
il porte à la paroisse (§ 65), à la province et à
l'État un dommage irréparable. Au surplus, pour
connaître tous les inconvénients de l'absentéisme,
il suffit de prendre la contre-partie des avantages
que j'ai signalés pour la résidence permanente.
Le Partage forcé désorganise avec des nuances
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82 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
diverses la grande propriété, comme la petite : et
il est bien digne de remarque qu'ici encore les
types les plus épargnés sont les moins recomman-
dables. Une famille établie à la ville, joignant aux
fermages d'un grand domaine rural les revenus
de biens mobiliers, les profits d'industries urbai-
nes ou les salaires de fonctions publiques, peut
aisément, par le système des lots, transmettre ce
domaine à la génération suivante. Si d'ailleurs les
hasards d'une licitation le faisaient passer aux
mains d'une autre famille, il n'en résulterait au-
cun dommage ni pour l'agriculture, ni pour la
localité, ni pour la chose publique. A ces divers
points de vue, le rôle du nouveau propriétaire ne
serait pas plus inutile que celui du prédécesseur ;
souvent même le personnel des tenanciers ne se-
rait pas modifié.
Il en est autrement pour une famille qui rem-
plit honorablement les devoirs imposés par la ré-
sidence permanente , et qui n'a pas conjuré de
longue main la crise provoquée par la mort de son
chef, en pratiquant la stérilité systématique, ou
en accumulant, sous forme de placements mobi-
liers , les produits nets du sol. Une famille nom-
breuse, qui a consacré la majeure partie de ses
revenus à des améliorations foncières ou à des
dépenses d'utilité publique, sera fatalement dés-
organisée , à la mort du père , avec tous les inté-
rêts dont elle était le centre. Le domaine, ne pou-
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§ 34. ^— L'AGRICULTURE 8J
vant être acquis sans péril par un des enfants,
passera dans les mains d'un capitaliste étranger
à la localité : ce dernier, porté par cela même à
Tabsentéisme, arrivé, en général, au terme de sa
carrière, sera incapable de s'attacher au sol et aux
populations par ces liens que le temps seul peut
former.
En résumé, Tagriculture souffre chez nous du
mal déjà signalé pour les institutions que le plan
de cet ouvrage offrait d'abord à mon examen : elle
est incessamment troublée et affaiblie par notre
régime de succession. Le Partage forcé affecte à
la fois la petite et la grande propriété rurale : il
détruit les petits domaines agglomérés, à familles
fécondes ; il les remplace par ces petits domaines
morcelés où la fécondité conduit fatalement au
paupérisme, où le bien-être des individus se fonde
sur la stérilité du mariage et sur l'égoïsme. Le
Partage forcé ne nuit pas moins aux individus et
à l'État en désorganisant les familles de grands
propriétaires résidants, et en multipliant, par-
fois au détriment de la petite propriété, les grands
domaines possédés dans le régime de l'absen-
téisme.
Le remède à opposer aux maux de l'agricul-
ture est donc celui que j'ai indiqué pour la pro-
priété et pour la famille : il se trouvera surtout
dans la réforme du régime de succession. L'ana-
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«4 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
lyse que je viens de faire appuie les conclusions
que j'avais déjà fondées sur des faits plus géné-
raux et sur des considérations plus sommaires.
Les deux classes d'agriculteurs qu'il importe de
fortifier, je veux dire les petits propriétaires à do-
maines agglomérés et les grands propriétaires
résidants, sont tout préparés à faire un usage ju-
dicieux de la Liberté testamentaire ; et la loi ab
intestat, signalée par la pratique des meilleures
races agricoles (§ 22), aurait pour effet immédiat
d'améliorer la condition des propriétaires pauvres,
et de réduire le nombre des grands propriétaires
absents.
Pour que cette réforme de la loi s'accomplît , il
faudrait baser notre régime de succession, non
pas sur les passions d'un parti, sur l'esprit de
domination des légistes ou sur les privilèges des
gens d'affaires, mais bien sur l'intérêt général
constaté par les déclarations des personnes vouées
à un travail réellement productif. Identifiés plus
que toute autre classe avec l'intérêt général , les
agriculteurs, s'ils étaient consultés, mettraient
cette vérité, en relief avec une évidence irrésis-
tible ^^. Aussi, dès qu'on entrerait dans cette voie
26 L'enquête entreprise en 1866 sur l'état de souffrance de l'a-
griculture a été accomplie dans des conditions qui ne permettent
guère d'en voir sortir la lumière. Provoquée surtout par des in-
térêts peu éclairés et par des passions politiques , elle a naturel-
lement suscité chez les gouvernants un esprit de méfiance. Il n'y
a donc pas lieu d'espérer que l'attention des déposants se soit
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§ 34. — L'AGRICULTURE 85
d'enquête, serait-il prudent de se mettre en garde
contre une nouvelle difficulté.
L'esprit public n'a point été habitué par le ré-
gime administratif des deux derniers siècles à voir
le bien surgir du concours spontané des citoyens
(§ 63) : il serait donc à craindre que, poui!' échap-
per au mal présent, on n'eut recours à un remède
non moins dangereux. Dès qu'on aurait compris
que la loi actuelle de succession nous pousse dans
une direction faussé, on serait tout d'abord porté
à chercher dans une loi nouvelle le moyen de nous
contraindre à rentrer dans la bonne voie. Selon
l'exemple déjà donné par le premier Empire
(§ 23), on n'abrogerait le Partage forcé que pour
reconstituer le droit d'sunesse. Les hommes d'É-
tat chargés de la direction des enquêtes devraient
se préoccuper de cette propension invétérée; à
cet effet, ils auraient à mettre en lumière les faits
démontrant qu'à ces deux régimes de contrainte
également dangereux il faut désormais substi-
tuer la Liberté testamentaire , qui laisse au corps
social le soin de se régénérer par sa propre ini-
tiative.
tournée généralement vers les sujets qu'il importait de traiter.
11 sera intéressant de voir si la fécondité du principe des enquêtes
aura triomphé partiellement de l'insuffisance du programme. (Note
de 1866.) — Cette dernière prévision s'est réalisée. De là deux
réformes partielles proposées, savoir : au sénat, en juin 1870; à
l'Assemblée nationale, en juin 1871. Voir P Organisation de la fa-
mille, 2« et 3« Appendices.
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86 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
Peut-être, cependant, conviendra-t-il de ne pas
appliquer immédiatement, jusqu'à ses plus extrê-
mes limites, le principe qui interdit en cette ma-
tière toute contrainte légale et toute intervention
de l'autorité. L'état de choses antérieur a intro-
duit dans le régime agricole plusieurs désordres
auxquels la seule initiative des citoyens ne saurait
guère remédier. La loi et le pouvoir exécutif de-
vraient donc y pourvoir par une immixtion tem-
poraire, analogue à celle que les Anglais confient
aux commissaires*^ chargés de rendre la propriété
agricole plus libre et plus individuelle. Parmi les
mesures de ce genre qui m'ont été souvent signa-
lées par les personnes ayant une longue pratique
de Tiotre régime rural, je mentionnerai particu-
lièrement les suivantes.
La Liberté testamentaire,^ sans détruire les
nuances dues à la diversité des lieux et des tradi-
tions, rétabUra en France les familles-souches et
les domaines agglomérés qui correspondent à la
meilleure organisation de la petite culture. La ré-
forme sera immédiatement adoptée par les popu-
lations méridionales et par les provinces récem-
ment annexées *^ qui repoussent encore le Partage
forcé ; elle ne se propagera, au contraire, qu'avec
une extrême lenteur dans le nord de la France ,
27 Signalés ci-après (§60) sous le nom de Inclosure, ÇopyhoM
and Tithe Commissionners. 28 i^s Ouvriers des deux mondes,
t. Il , p. 52.
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§ 34. — L'AGRICULTURE 87
OÙ Finstinct de la transmission intégrale a été,
soit étouffé par l'ancien régime, soit détruit par
le régime nouveau. Les gens d'affaires, de leur
côté, lutteront autant que possible pour conserver
les avantages résultant de leur intervention dans
les intérêts de la famille et de la propriété. Enfin,
il y a lieu de penser que les tribunaux du nord de
la France, en jugeant les contestations qui pour-
ront surgir à l'occasion des testaments, se mon-,
treront d'abord peu favorables à l'exécution de la
volonté des testateurs. Cette impuissance de la
liberté à produire une réforme immédiate dans
les provinces imbues de fausses idées , est mo-
mentanément sans remède; mais cet inconvé-
nient disparaîtra peu à peu, à la vue des succès
obtenus dans les provinces mieux avisées.
Cepend^t , tout en respectant la liberté indi-
viduelle, et en suivant une saine pratique gou-
vernementale, on pourrait imprimer une pre-
mière impulsion aux esprits, et hâter quelque
peu la propagation d'un meilleur régime, par des
encouragements particuliers qui seraient pour les
populations du Nord une compensation! des maux
imposés par la pratique du Partage forcé. Et puis-
que l'on donne annuellement, sur les fonds du
trésor public , certaines primes aux races d'ani-
maux perfectionnés, on pourrait provoquer, par
des moyens analogues, l'établissement d'une éco-
nomie rurale propre à faire naître et à conserver
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88 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
les meilleures races de paysans. Des primes ou
des exemptions temporaires d'impôt, accordées
dans chaque district rural pour la création des
premiers domaines agglomérés avec habitation
centrale, offriraient, sous ce rapport, une cer-
taine efficacité ; car la prospérité acquise tout d'a-
bord aux nouvelles maisons serait un utile exem-
ple que les autres familles suivraient peu à peu ,
lorsque le morcellement du sol et l'enchevêtre-
ment des parcelles établies par le régime anté-
rieur n'y feraient point absolument obstacle.
Les difficultés viendront surtout des villages à
banlieue morcelée, où la résistance d'un seul
intéressé pourrait empêcher la réforme réclamée
par tous les autres. Cependant chaque proprié-
taire aurait avantage à les résoudre, puisqu'il
augmenterait beaucoup le produit de sa culture
en agglomérant toutes ces parcelles en un lot
unique d'égale valeur. Des réformes de ce genre,
faites en Allemagne ^^ par des villages entiers, ont
toutes démontré que, même après l'immobilisa-
tion du capital nécessaire aux nouveaux domai-
nes, ceux-ci, comparés aux anciens, ont toujours
donné un accroissement de revenu net. Il y a donc
lieu de présumer que les encouragements d'un
gouvernement dirigé par une haute pensée de
bien public produiraient, en quelques localités,
29 Les Ouvriers européens, p. 151; /e* Ouvriers des deux mondes,
t. IV, p. 71.
Digitizedi3yV^OOQlC
§ 34. -- L'AGRICULTURE 89
runaiiimité nécessaire au remaniement des ter-
ritoires morcelés , surtout lorsque la réforme de
la loi de succession aurait donné aux proprié-
taires le pouvoir de conserver à la génération
suivante le bienfait de l'agglomération.
Les petits propriétaires sont aujourd'hui peu
enclins à introduire dans leurs domaines les amé-
liorations de ce genre qui exigent seulement Ten-
tente mutuelle de deux intéressés. La résistance
au bien ne provient pas, en général, d'un esprit
de routine qui ne permettrait pas d'apercevoir les
avantages d'une meilleure répartition du sol ; elle
est la manifestation habituelle d'une décadence
morale qui, depuis les Valois et surtout depuis
Louis XIV, ne cesse pas de se propager dans nos
campagnes.
L'abondance des parcelles détachées des do-
maines à demi agglomérés, et enclavées au mi-
lieu des domaines voisins , est l'une des circon-
stances qui mettent le mieux en relief, dans le
nord et le centre de la France, cette impuissance
des petits cultivateurs à réformer l'assiette de leur
propriété. Sans inconvénients essentiels pour les
vignobles et les petites cultures des banlieues ur-
baines, les enclaves de petite dimension, inférieu-
res par exemple à deux hectares, sont un obstacle
permanent à toute exploitation perfectionnée des
bestiaux, des céréales, des plantes fourragères et
industrielles. Elles'ne se prêtent ni à l'emploi ra-
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, 90 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
tionnel des ôaux, ni à rintervention des machines
opérant avec économie les labours, les semailles,
les sarclages et les récoltes ; en outre elles ren-
dent ces mêmes perfectionnements impossibles
sur une étendue considérable de terres enclavan-
tes. Or il arrive souvent que deux domaines con-
tigus offrent chacun une parcelle enclavée chez
le voisin : chaque propriétaire , pour restreindre
les transports et les pertes de déjections animales,
pour rendre à la culture le sol des chemins de ser-
vice, et surtout pour conjurer des conflits, aurait
donc intérêt à conclure un échange qui rendrait
plus facile et plus profitable la culture de son
domaine.
Cependant cet échange de parcelles s'accom-
plit rarement, parce que les intéressés trouvent
moins de satisfaction à se procurer un avantage
qu'à maintenir un ordre de choses nuisible à leur
voisin. Ce sentiment honteux entraine la conser-
vation indéfinie des enclaves, malgré les ventes
forcées et les liquidations qui fournissent périodi-
quement aux propriétaires enclavants l'occasion
de les acquérir. Les voisins, en effet, s'empres-
sent alors d'enchérir à tout prix , non -seulement
avec le désir de nuire à l'acquéreur désigné par
la nature des lieux , mais encore avec l'espoir de
le rançonner plus tard en lui cédant l'acquisition.
J'ai souvent suivi dans leurs détails ces luttes
entre l'intérêt légitime et le sentiment coupable ,
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§ 34. — L'AGRICULTURE 91
et j'ai trouvé que c'est presque toujours ce der-
nier qui se montre le plus tenace et le plus en-
treprenant.
L'instinct du paganisme , qui portait les peuples
anciens à traiter leurs voisins en ennemis, qui
notamment faisait la faiblesse des peuples de la
Gaule, se manifeste donc de nouveau dans nos
campagnes; il y subit même, de nos jours, une
recrudescence prononcée. Momentanément com-
primé par la discipline persistante du christia-
nisme et de la monarchie, l'antagonisme prend,
dans ce milieu , un nouvel essor avec le scepti-
cisme et l'esprit de révolution ^. Ces causes de
relâchement du lien social agissent concurrem-
ment avec celles qui jettent l'instabilité dans la
famille ; si elles persistaient plus longtemps,
elles nous amèneraient bientôt dans la voie qui a
conduit à leur perte tant d'autres peuples. Le
devoir des bous citoyens est de combattre ces
tendances païennes, directement par l'esprit
30 Un mémoire de M. le comte de Falloux signale , à cet égard ,
de^ meilleurs rapports sociaux dans la partie de l'Anjou qu'il ha-
bite : peut-être en est-il de même dans plusieurs autres districts
ruraux , où la résidence permanente des grands propriétaires a
conjuré le développement de Tantagonisme social. Je doute ce-
pendant qu'on puisse citer en France beaucoup d'exemples d'a-
chats de parcelles enclavées , accomplis dans les conditions que
M. de Falloux signale. (Dix ans d'agriculture : le Correspondant ,
décembre 1862.) Pour ma part, malgré de persévérantes recher-
ches, je n'ai jamais observé un autre cas dans lequel des enclaves
auraient été cédées au prix réel.
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92 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
d'amour et de charité du christianisme , indirec-
tement par toutes les réformes qui peuvent
diminuer le nombre des occasions de conflit
entre les familles.
A ce point de vue , il serait opportun de res-
treindre le droit de posséder ces petites enclaves.
Toute enquête approfondie sur les causes de ce
désordre rural prouvera que , loin de constituer
un usage utile ou un intéi:êt légitime , ce droit
n'est au fond qu'une atteinte regrettable et sou-
vent scandaleuse portée à la propriété d' autrui.
Combinée avec la réforme qui rendrait aux pères
de famille le pouvoir de conserver à leurs descen-
dants les domaines régénérés, cette législation
spéciale ^^ prendrait fin dès que le mal serait
guéri : sous ce rapport, elle se concilierait avec
le régime de liberté et de droit commun, beau-
31 Le plan de cet ouvrage ne comportant point le développement
des questions de détail , je me borne à signaler ici les traits essen-
tiels d'une telle législation. Celle-ci aurait exclusivement pour
objet les territoires agricoles propren^ent dits, cultivés à la char-
rue ; elle ne s'appliquerait ni aux vignobles et autres cultures à
bras, ni aux banlieues urbaines déterminées par la loi (§65);
elle ne concernerait pas non plus les enclaves sur lesquelles une
habitation aurait été antérieurement bâtie. Elle conférerait à tous
les propriétaires le droit d'acquérir, conformément à une procé-
dure sommaire et gratuite , les parcelles enclavées dans leur pro-
priété, dont l'étendue serait inférieure à une limite fixée par la loi.
Cette limite correspondrait à l'étendue qui , dans aucune partie de
l'empire, ne saurait être l'objet d'une culture perfectionnée. Les
acquisitions de ce genre ne seraient soumises à aucun droit de
mutation ; et il en serait de même pour celles que pourrait faire ,
à titre de remplacement, le propriétaire dépossédé.
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§ 34. ^- L'AGRICULTURE 93
coup mieux que les règlements restrictifs, sou-
vent proposés dans le même but. Ce système est
préférable à celui qui fixerait une limite au-des-
sous de laquelle il serait interdit de morceler
le sol.
Le droit de morceler à Tinfini toute espèce
d'immeubles doit être soigneusement distingué
du droit à la possession des enclaves. Les An-
glais, entre autres, nous donnent sous ce rapport
Texemple d'une excellente pratique. Pendant
les deux derniers siècles , ils ont supprimé les
nombreuses enclaves créées par le moyen âge ;
et aujourd'hui des centaines de Land-Societies
(§46) attribuent chaque année des milliers de
parcelles à leurs populations manufacturières,
peu portées vers la propriété foncière (§ 25).
Les mesures de ce genre contribueraient sur-
tout à la réforme des petits domaines ruraux ; on
ne voit guère, en effet, comment des encourage-
ments pécuniaires pourraient être, pour un grand
domaine, des moyens essentiels d'amélioration.
J'ai même trouvé , chez de grands propriétaires
fort compétents, la conviction que les primes
qui leur sont maintenant distribuées par l'État,
pourraient être supprimées sous un meilleur
régime.
La réforme de la grande propriété se trouvera
moins dans l'ordre matériel que dans les in-
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94 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
fluences morales créant les habitudes de résidence
permanente. Elle consistera surtout à mettre les
propriétaires fonciers en situation d'obtenir, dans
la vie rurale , des avantages plus positifs que ceux
qui leur sont maintenant acquis dans la vie ur-.
baine. Or il ne suffit pas que les pères de fa-
mille retrouvent dans la Liberté testamentaire le
pouvoir de réorganiser le foyer domestique. Il
ne suffit pas qu'ils soient ainsi portés à renoncer
aux plaisirs factices demandés aujourd'hui aux
capitales, aux lieux de bains etaux autres réunions
du monde oisif. Il faut encore que les hommes
disposant d'une grande fortune et doués de fa-
cultés éminentes, acquièrent, dans leurs rési-
dences rurales, l'influence qui leur est nécessaire
pour diriger les affaires publiques , pour établir
de nombreux enfants dans les autres professions
utiles ; et , en résumé , pour satisfaire à toutes
les exigences d'une ambition légitime.
Les peuples chez lesquels la grande propriété
est solidement constituée ont tous été conduits ,
sur ce point , à des solutions analogues : ils at-
tribuent de préférence aux propriétaires fonciers
les magistratures locales (§ 57), ainsi que les
hautes fonctions de la province et de l'État. En
France même , où les grands propriétaires , mal-
gré les fautes qu'ils ont commises et les haines
qu'ils ont soulevées, sont moins désorganisés
que les paysans , cette situation leur reste encore
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§ 34. — L'AGRICULTURE 95
partiellement acquise ; mais cette classe ne nous
donnera tout l'appui qu'on en peut attendre que
lorsqu'elle sera plus complètement associée à
l'exercice du gouvernement. A ce point de vue,
la reconstitution de la grande propriété est une
question essentiellement politique ; c'est donc
au chapitre du Gouvernement ( § 66) que seront
complétées les considérations relatives à cette
partie de la réforme.
Les questions que soulève l'intervention des
grands propriétaires dans le gouvernement agi-
teront les esprits , chez les peuples ayant le sen-
timent d'une haute mission sociale à accomplir ,
tant qu'elles ne seront point résolues à la satis-
faction générale. Depuis 1789, no^ constitutions
politiques ont donné à ce sujet des solutions
très -diverses. L'Empire et la Restauration ont
voulu développer , au moyen de privilèges (§ 23) ,
l'influence de la grande propriété ; les gouver-
nements révolutionnaires se sont, au contraire,
appliqués à l'amoindrir. Tous se sont abusés en
croyant trouver une force dans la classe qu'ils
prétendaient favoriser aux dépens de la justice
et de la liberté. J'insisterai plus loin sur le dan-
ger de ces tendances exclusives (§62); et je
montrerai que le temps a écarté la plupart des
motifs qui , après une révolution violente , sem-
blaient les autoriser. Nous pouvons déjà entrevoir
la solution qui, après les discordes civiles, peut
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96 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
seule fonder les gouvernements stables et les
dynasties. Le problème social sera résolu, comme
il l'a été à d'autres époques de corruption, par
un petit nombre d'honnêtes gens qui se dévoue-
ront à restaurer le règne de la vertu. La solution
n'est ni moins opportune , ni plus difficile qu'elle
ne l'était en Angleterre , au temps de Georges III,
de Burke et de Johnson. Nous ne sommes pas
plus dépourvus que ne l'étaient alors nos voisins,
d'hommes capables de signaler le danger des
vices et des préjugés éclos sous l'ancien régime
en décadence. Plaise à Dieu que cette salutaire
impulsion nous soit bientôt donnée , et mette fin
aux haines qui nous divisent ! En revenant à l'es-
prit d'harmonie qui animait nos ancêtres au mi-
lieu du XVII® siècle , nous rendrons , sans arrière-
pensée , à chaque classe de la société l'influence
qui lui appartient naturellement. Les propriétaires
ruraux de toute condition reprendront alors, en
France , la haute mission qui leur est attribuée
. chez tous les peuples libres et prospères.
S 35
l'art forestier est le seul ou, a défaut de la propriété
PAR des familles- souches, LA PROPRIÉTÉ PAR l'ÉTAT DOIT
être instituée dans l'intérêt public.
Les considérations que je viens d'exposer, en
ce qui concerne la possession et la transmission
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§ 35. — L^ART DES FORÊTS 97
du sol arable, s'appliquent plus spécialement
encore à la propriété forestière : elles intéressent
beaucoup la France, où. de vastes espaces, en
raison de la nature, de la déclivité ou de l'altitude
du sol , ne sauraient recevoir une autre destina-
tion. Elles ont d'ailleurs un caractère de géné-
ralité , en ce qui concerne la production des ar-
bres isolés , puisque toute contrée dépourvue de
grands arbres est à la fois privée d'une ressource
indispensable et de son plus bel ornement.
L'économie forestière repose sur quelques lois
physiques qui sont fort simples , mais qui ne se
fondent pas, comme la plupart des lois de l'éco-
nomie rurale, sur l'intérêt immédiat des proprié-
taires. Il résulte de là que les forêts prospèrent
seulement chez les peuples d'ancien régime où
le législateur comprime la volonté individuelle,
ou bien chez les peuples du régime moderne qui,
tout en respectant cette volonté, la dirigent, par
la force des mœurs , dans la ligne que tracent les
intérêts généraux de la famille et de l'État.
La quantité de matière ligneuse produite an-
nuellement sur un hectare de forêt varie beaucoup
avec l'âge des arbres qui le peuplent. A peu près
nulle dans les premières années qui suivent le
semis ou la plantation , cette quantité augmente
d'une manière lente mais continue jusqu'à une
certaine époque, où elle atteint un maximum.
A partir de ce moment , la production annuelle
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98 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
du bois sur le même hectare, tout en étant
considérable , diminue aussi lentement qu'elle
avait augmenté dans la période antérieure , jus-
qu'à ce qu'elle redevienne nulle comme elle l'était
au temps du semis ou de la plantation. A cette
seconde époque, les arbres ont atteint leur
extrême croissance, et ne peuvent plus que dé-
cliner ; en aorte que, si on les laissait sur pied ,
la quantité de bois accumulée sur l'hectare dé-
croîtrait chaque année.
On n'atteint guère cette dernière limite que
dans le cas où les arbres servent surtout à l'or-
nement des habitations rurales , ou doivent ac-
quérir, en vue de quelques usages spéciaux , des
dimensions exceptionnelles. Les exploitations les
mieux assises et les plus prévoyantes tendent
seulement à obtenir, sur une surface donnée,
le plus grand produit possible en matière ; et , à
cet eiïèt , elles fixent à la croissance des arbres
une durée qui se prolonge au delà de la première
époque, mais qui devance de beaucoup la seconde.
Cette durée , qu'on appelle la révolution de la
forêt, dépasse les limites actuelles de la vie active
d'un chef de famille : elle atteint 120 ans pour la
principale essence ^ et pour les beaux massifs
i Les futaies à' Epicéa {Abies excelsa L, D,) comprennent en-
viron le tiers de la quantité totale de bois sur pied existant en
Europe. Les forêts domaniales ou privées du Hartz, à la limite
commune du Hanovre , du Brunswick et de la Prusse , sont surtout
composées de celle essence , et elles présentent un des plus beaux
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§ 35. — L'ART DES FORÊTS 99
boisés de l'Europe. Il résulte de là que, pour
obtenir d'une forêt homogène de 120 hectares
le plus grand produit annuel en bois, il faut la
diviser en 120 parties égales dont chacune reste
intacte depuis la plantation jusqu'à la récolte. La
coupe du bois âgé de 120 ans ne s'opère donc
chaque année que sur un hectare , bien que les
119 autres hectares contiennent une quantité de
bois 33 fois plus grande que la récolte annuelle
dont le propriétaire se contente. En se préoc-
cupant seulement du point de vue financier et
de son bien-être personnel, le propriétaire d'une
futaie ainsi aménagée se trouverait donc conduit
à raser la forêt entière , et à placer à intérêt le
produit de cette spéculation pour doubler son
revenu annuel. Il sera encore plus porté à cette
.destruction, si la désorganisation des mœurs
l'autorise à placer son capital à fonds perdu ,
ou à le consommer immédiatement en jouis-
sances égoïstes '. Tel est le genre d'attentat dont
spécimens d'économie forestière qu'on puisse observer de nos
jours. Les coupes y sont généralement aménagées à 120 ans ; la
production moyenne annuelle du bois y atteint, sous un climat sé-
vère et sur un sol ingrat , 5 mètres cubes , ou 1830 kilogrammes
par hectare. En remontant aux causes morales qui produisent ces
merveilles d'art et de prévoyance , je suis porté à voir, dans le
système forestier de plusieurs contrées allemandes,' un des traits
les plus recommandables de la civilisation européenne. L'étude
que j'ai faite de quelques forêts vierges me conduit à penser que
peu de régions du globe portent , à surface égale , autant de bois
sur pied que les grandes forêts de l'Allemagne du Nord.
2 Mes anciennes études métallurgiques et forestières me four-
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100 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
notre sol a été l'objet pendant les orgies du
XVIII® siècle. Depuis 4793, cette œuvre funeste
s'est étendue avec un redoublement d'activité
aux magnifiques futaies créées par le clergé , et
attribuées par la confiscation à des bandes de
spéculateurs qui ont été plus nuisibles à nos forêts
que ne l'eût été une nouvelle invasion de nomades
lussent un exemple qui met en relief le contraste des deux sys-
tèmes de possession du sol forestier.
Une forêt de 120 hectares , transmise héréditairement dans une
famille -souche, produisait annuellement 220 tonnes de bois sec
(tenant 0,32 d*eau pour 1,00 de ligneux), rendant 69^,3 de char-,
bon qui valait, rendu aux fonderies de la contrée, 4,158 fr. L'a-
batage du bois, la carbonisation et les transports assuraient aux
ouvriers assistés de leurs animaux de trait un salaire de 1,782 fr.;
en sorte qu'il restait au propriétaire, à raison de 10 fr. 80 par
tonne de bois ou de 19 fr. 80 par hectare, un produit net de
2,376 fr.
La même forêt, attribuée à une famille instable, a été rasée par
l'acquéreur, qui en a tiré 7,260' de bois vendues aux fonderies
78,408 fr. Cette somme, «prêtée à une maison de commerce, au
taux de 6 0/0, a donné un revenu annuel de 4,704 fr. Le proprié-
taire n'a pu dès lors tirer du sol un produit annuel qu'en affer-
mant, pour le parcours des moutons, un maigre pâturage qui,
sur des montagnes élevées et à pentes rapides , se détériore chaque
année. Loué à raison de 2 fr. 10 par hectare, le sol ne produit
plus que 252 fr.; mais le revenu annuel du nouveau propriétaire
est élevé à 4,956 fr.
La destruction des forêts de montagnes, alors même qu'elle se
justifie par l'intérêt du propriétaire , est un vrai désastre pour la
population, le climat, le régime des eaux et Texploitation des
mines ; le mal n'a même plus de compensation, quand le produit
du défrictiement est gaspillé avec une destination immorale. On
comprend donc la sagesse des coutumes qui , fondant les libertés
civiles et politiques sur la propriété individuelle, et repoussant
la propriété domaniale , se plaisent à honorer les familles-souches
propriétaires de futaies.
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§ 35. — VAWT DES FORÊTS 101
asiatiques. Ainsi disparaissent nos dernières fu-
taies patrimoniales, à mesure que le Partage
forcé détruit dans nos familles les sentiments
de solidarité qui avaient résisté à la corruption
de l'ancien régime.
Ces antiques futaies qui faisaient le plus bel
ornement de nos montagnes, qui y maintenaient,
avec les matériaux nécessaires à nos construc-
tions, des prairies bien abritées, dei sources
abondantes et des cours d'eau réguliers, sont
maintenant remplacées par des roches nues et
par des ravins qui , desséchés pendant la saison
d'été, versent, à l'époque des pluies, sur les
vallées inférieures des torrents dévastateurs.
Nous sommes donc amenés à conclure de ce
nouvel exemple que toute atteinte portée à l'ordre
moral et à l'organisation de la famille entraîne ,
même au point de vue matériel , des dommages
incalculables pour la société tout entière.
La réforme des forêts , comme celle de l'agri- -
culture , marchera de front avec la restauration
des habitudes et des sentiments que nos classes
dirigeantes s'appliquent à détruire depuis deux
siècles. Elle s'accomplira d'elle-même par le ré-
tabUssement des familles-souches incorporées au
sol. Celles-ci, préoccupées du bien-être des gé-
nérations futures, aimant à jouir des vieux om-
brages qui ont abrité les ancêtres , mettront un
légitime orgueil à accumuler les splendeurs de la
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102 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
création sur le domaine patrimonial qu'elles
veulent rendre cher aux enfants, et qu'elles
considèrent comme un abrégé de la patrie.
Tant que subsistera l'esprit d'individualisme ,
que propagent chez nous les mauvaises mœurs
et le Partage forcé, on tentera vainement de
fonder sur la propriété privée une bonne éco-
nomie forestière. Pour conserver à la France
les nobles futaies de l'Alsace et de la Lorraine ^,
il faudra continuer à les régir par le système de
la propriété domaniale. La substitution de l'État
à la famille est donc encore ici, comme dans la
plupart des autres modes d'activité sociale (§63),
la conséquence forcée des abus de l'ancien régime
et des erreurs de notre temps. C'est l'une des
causes qui amoindrissent chez nous l'indépen-
dance individuelle , sans laquelle il n'y a pas de
liberté civile et politique.
3 La préparation de cette nouvelle édition m'a souvent ra-
mené aux souvenirs de nos désastres. Ici, cependant, comme en
d'auties passages, j'ai cru devoir conserver le texte de 4867.
Puisse -t- il rappeler aux partis qui nous divisent que leur union
peut seule conjurer de nouvelles catastrophes et rétablir la pro-
spérité !
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§ 36. — L'ART DES MINES 103
36
I/INDUSTRIE MINÉRALE, PLUS QUE TOUT AUTRE ART USUEL, AT-
TACHE LA POPULATION AU SOL, ET ELLE CRÉE LA SOLIDARITÉ
DES GÉNÉRATIONS SUCCESSIVES.
L'industrie minérale peut être considérée
comme une transition entre la culture du sol et
l'industrie manufacturière. Elle touche à celle-ci
par la nature des méthodes de travail qu'elle
emploie : ces méthodes sont plus ingénieuses
que celles dont l'agriculture s'est longtemps con-
tentée, et elles exigent des qualités qui se dé-
veloppent en général avec un certain degré d'in-
struction reçu dans les écoles. D'une autre part,
les mines se distinguent des manufactures par
plusieurs caractères qui les rapprochent de l'in-
dustrie agiicole. Ainsi le succès dépend de la
nature des gîtes minéraux et des conditions tech-
niques de l'extraction , encore plus que de l'ha-
bileté qui préside au commerce des produits et
des matières premières. Les produits des mines
offrent d'ailleurs , comme le blé , une stabiUté de
prix qui n'appartient guère aux produits des ma-
nufactures. Enfin les agglomérations de métaux
qu'a faites la nature dans les grands districts de
mines, doivent être, pour la plupart, regardées
comme inépuisables. A tous ces titres , les exploi-
tants de mines participent de la quiétude des
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104 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
agriculteurs. Mais, comme ces derniers , ils n'ac-
quièrent cette heureuse situation qu'à la faveur
de bonnes institutions sociales ; et c'est ici le
lieu de rechercher celles qui , de notre temps , se
montrent le plus efficaces.
Certaines exploitations minérales, semblables
en cela aux entreprises agricoles ou manufactu-
rières, peuvent prospérer, même avec de mau-
vaises institutions , si des attaques contre la paix
publique n'entravent pas la demande croissante
des produits minéraux. Telles sont les exploita-
tions qui donnent des produits de peu de valeur,
extraits de gîtes étendus, voisins de la surface,
faciles à découvrir et à travailler, et qui peuvent
être abandonnées ou reprises, selon les besoins
du moment. A cette catégorie se rattachent la
plupart des matériaux de construction, des mi-
nerais de fer et des combustibles minéraux.
Les autres métaux, étant d'un prix élevé, peu-
vent être achetés au loin ; et il est moins néces-
saire de les extraire en chaque lieu. Ils sont dis-
séminés par filets minces, en une multitude de
fissures pénétrant dans le sol à de grandes pro-
fondeurs. Ces gîtes partiels se comptent souvent
par dizaines dans une exploitation : les uns sont
presque toujours stériles ; les autres offrent, dans
leur allongement comme dans leur profondeur,
de brusques alternances de stérilité et de richesse.
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§ 36. — L'ART DES MINES 105
Leur caractère le plus constant est donc Tinéga-
lité. Les champs d'exploitation ne se découvrent
qu'après de longues années de recherches dispen-
dieuses ; et il y a telle mine qui doit sa prospérité
présente aux travaux accomplis sans rémunéra-
tion par plusieurs générations de travailleurs. Ré-
ciproquement, une mine prospère accroîtrait tout
d'abord ses bénéfices dans une proportion consi-
dérable, en suspendant les recherches ou les tra-
vaux entrepris dans l'intérêt de l'avenir, et en se
bornant à extraire les minerais contenus dans les
champs fertiles découverts par la sollicitude et les
sacrifices des prédécesseurs. Mais, lorsque les
ressources acquises auraient été épuisées par
cette exploitation égoïste, la mine, avant d'être
ramenée à son ancien état de production régu-
lière, devrait absorber préalablement, sans rému-
nération immédiate pour les exploitants, les avan-
ces qui lui auraient été antérieurement refusées.
Conduites avec sagesse et prévoyance , les ex-
ploitations de mines ne rendent habituellement
pour le capital engagé qu'un médiocre intérêt;
elles offrent cependant un attrait irrésistible à
ceux qui les dirigent , et aux ouvriers mineurs ,
associés par d'équitables combinaisons aux chan-
ces de profit. Cet attrait vient de l'attente de l'in-
connu et de la lutte avec le hasard qui donnent
tant de charme aux chasses , aux pêches et aux
cueillettes. Sous ce rapport, les mines donnent
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106 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
à une disposition fort commune du cœur humain
des satisfactions qu'on ne saurait demander aussi
légitimement aux loteries. De temps en temps ,
en effet, une riche découverte vient récompenser
la modération et la persévérance du mineur, en
stimulant son ardeur, et en l'excitant à de nou-
veaux efforts.
Cette esquisse sommaire montre que l'exploita-
tion des mines métalliques prospère surtout sous
l'inspiration de deux sentiments, plus indispen-
sables ici que dans toute autre branche d'activité
sociale. Le premier est cette prévoyance qui porte
le bon père de famille à se priver des jouissances
que donnerait la consommation immédiate des
richesses, pour les conserver à ses descendants.
Le second est cet amour du sol qui porte à dési-
rer que l'activité locale continue à garantir la for-
tune du maître, le bien-être de la population , la
splendeur du pays. Ici se retrouvent donc, avec
plus d'intelligence, de travail et d'abnégation, les
tendances auxquelles est due la conservation des
futaies (§35), la plus belle décoration de la pro-
priété foncière. C'est dans ces conditions que s'ex-
ploitent les célèbres mines d'argent, de cuivre,
d'étain et de plomb que l'opinion publique consi-
dère justement comme une des gloires des îles
Britanniques et des États allemands.
Dans la Grande-Bretagne, tous les gîtes miné-
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s 36. — L'ART DES MINES 107
raux constituent une propriété distincte qui, trans-
missible selon le droit commun, est habituelle-
ment réunie à la grande propriété rurale, et en
forme , avec le manoir, les prairies, les arbres et
les eaux , une noble dépendance. Quelques pro-
priétaires exploitent leur mine en régie, avec le
concours de domestiques et de tenanciers ; pres-
que tous concèdent leur droit à de riches fermiers
attachés aux mines, comme les fermiers ruraux
sont attachés aux champs. Ils se contentent habi-
tuellement d'une redevance en nature qui n'excède
guère le vingtième du produit brut, et qui laisse
aux exploitaijits et à leurs ouvriers la plus grosse
part du profit. Les grands propriétaires anglais
secourent avec empressement les exploitants,
lorsque s'accumulent les mauvaises chances. A
ces époques, ils font remise de la redevance ; et
ils contribuent, s'il est nécessaire, aux travaux
entrepris pour surmonter certains obstacles, ou
pour rechercher de nouveaux gîtes. Ils coopèrent,
en un mot, dans ces temps de crise, aux sacrifices
qui conserveront à la population une branche es-
sentielle d'activité. Cette organisation n'entretient
pas seulement une race de grands propriétaires ,
prêts à se dévouer au gouvernement local (§ 57);
elle crée en outre des corps puissants d'ingénieurs,
de contre-maîtres et d'ouvriers qui, en se juxtapo-
sant aux populations rurales, doublent la force du
pays. Elle a même donné naissance, depuis une
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108. CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
époque reculée, à d'excellentes associations (§ 44)
qui sont parfaitement adaptées aux convenances
de l'industrie minérale , et qui forment , par un
admirable ensemble de rapports sociaux et de pro-
cédés industriels, un des traits les plus originaux
de la constitution britannique.
Dans les États allemands, la propriété des mi-
nes métalliques, celle des grands gîtes carboni-
fères et de quelques *mines de fer sont également
distinctes de la propriété superficielle. Dès le
moyen âge , en vertu d'un droit régalien, ces mi-
nes étaient exploitées en régie par les seigneurs
féodaux et par les petits princes qui se parta-
geaient la souveraineté du territoire germanique.
Depuis lors, cette sorte de propriété a subi les
mêmes vicissitudes que la souveraineté : tantôt
elle a été conservée par les anciennes familles sei-
gneuriales ramenées à une situation privée ; tan-
tôt elle a été réunie au domaine des grands États
formés à leurs dépens. Cependant, même dans
ce dernier cas, le génie allemand a conservé l'au-
tonomie de chaque groupe de mines , et il s'est
bien gardé de les englober tous dans un système
de centralisation.
Ainsi, les mines d'argent et de plomb du Hartz,
décrites dans un autre ouvrage \ sont concédées
1 Les Ouvriers européens, p. 245.
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§ 36. — L'ART DES MINES 109
à des compagnies d'actionnaires qui se recrutent
dans les localités voisines ; elles sont exploitées ,
suivant d'antiques traditions sans cesse modifiées,
selon les progrès de la science et de l'art, par des
corporations d'ingénieurs, de contre -maîtres et
d'ouvriers, sous le patronage de petits États ayant,
à vrai dire , le caractère provincial. Les bois de
soutènement et les combustibles nécessaires aux
mines et aux usines sont fournis par les forêts
domaniales qui couvrent les montagnes métalli-
fères. Une fonderie domaniale traite, dans chaque
district, les minerais provenant des diverses mi-
nes : elle prélève sur les métaux produits les re-
devances dues à l'État pour le droit régalien, la
fourniture des bois et la fusion des minerais. Des
institutions de prévoyance et de patronage qui
paraissent avoir précédé tout ce qui s'est créé en
ce genre dans l'occident de l'Europe, et qui peu-
vent être encore aujourd'hui citées comme des
modèles, préservent contre les atteintes de la mi-
sère les mineurs, les bûcherons et les fondeurs.
Ces associations trouvent leur principal moyen
de sécurité dans un régime d'engagements volon-
taires permanents, lié à un système de réserves
tendant à maintenir aux époques critiques l'acti-
vité des exploitations. Enfin la province elle-même
s'empresserait , dans les circonstances difficiles ,
de compléter les ressources qui ne seraient pas
fournies par l'industrie.
11 4
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110 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
En résumé, le système allemand diffère du sys-
tème anglais, en ce que dès corporations proté-
gées par la province se substituent à des particu-
liers et à des corporations indépendantes. Mais,
s'il y a diversité dans la forme, il y a, dans le fond,
analogie ou identité. Les deux régimes reçoivent
de la nature des choses un caractère éminemment
national : ils se basent l'un et l'autre sur la solida-
rité des générations successives, maintenue d'âge
en âge par la sollicitude des pères de famille et
des propriétaires.
Les États-Unis de l'Amérique du Nord n'ont ,
en ce qui concerne les mines , aucune législation
spéciale. Même dans les provinces du Nord-Est,
où le sol est fort morcelé, les gîtes minéraux sont
attachés à la propriété de la surface, et prospèrent
avec elle.
En France, les gîtes minéraux offrent encore
plus distinctement qu'ailleurs les deux cas que j'ai
signalés. Malheureusement notre loi des mines
n'en tient point assez compte, et chaque jour la
pratique administrative vient aggraver les incon-
vénients de l'assimilation établie mal à propos
entre des choses fort différentes.
Les gîtes de fer sont répandus avec profusion
sur la majeure partie du territoire. Les plus im-
portants affleurent à la surface. Quelques-uns se
confondent avec la terre végétale; en sorte que la
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§ 36. — L'ART DES MINES tll
charrue devient, pour ainsi dire, un outil commun
à l'agriculteur et au mineur. Ces conditions, plus
favorables qu'en toute autre région de l'Europe ,
se présentent surtout en Champagne, en Lorraine,
en Alsace, en Franche-Comté, en Bourgogne, en
Nivernais, en Berri et en Périgord : c'est-à-dire
dans des provinces où le combustible végétal est
également fourni en abondance par de riches
forêts. Sous l'ancien régime, malgré les variations
incessantes des règlements, ces gîtes ont été pres-
que tous, en fait, exploités librement par les pro-
priétaires de la surface. Depuis l'invention du haut
fourneau , faite en France au xvi® siècle , la pro-
duction de la fonte et du fer s'est rapidement ac-
crue, et a longtemps devancé la consommation.
Elle a résisté aux ordonnances par lesquelles
Louis XIV a détruit le régime de libre possession
restauré par son aïeul. Cette prospérité elle-même
s'est maintenue, malgré les impôts qui grevaient
l'exportation, pendant toute la durée du icviii®
siècle. Pendant cette période, nos usines à fer, ne
trouvant point en France un débouché suffisant ,
avaient même réussi à envahir les marchés de
l'Angleterre, où le défrichement des forêts rédui-
sait sans cesse cette branche de métallurgie.
Sous la République et l'Empire, les usines au
bois ont largement suffi à tous les besoins civils et
militaires, sans ressentir le contre-coup des deux
législations de 1791 et de 1810. A dater de 1835,
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112 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
nos usines, s'appropriant les procédés anglais, ont
pris un accroissement considérable dû au rem-
placement du charbon de bois par la houille et à
l'extension des usages du fer. Sous le régime
douanier qui attribuait à nos usines le monopole
de la consommation française, cet accroissement
n'a guère été entravé par la loi de 4840. Mais, de-
puis que la réforme douanière de 4864 a mis nos
usines en lutte avec celles de l'étranger , il y a
toute convenance à supprimer la législation com-
pliquée qui pèse sur la métallurgie et sur la pro-
priété. Cette dernière réforme devrait d'ailleurs
respecter les droits acquis : elle consisterait
surtout à rendre aux propriétaires de la surface
la libre disposition des gîtes de fer non concé-
dés.
Toutefois , la véritable réorganisation de cette
branche de métallurgie se trouvera dans une autre
voie. Les usines à fer sont de véritables manufac-
tures qui ne sauraient prospérer avec notre régime
de Partage forcé. Ce régime, en effet, tend à sé-
parer chaque usine de la forêt qui devrait lui as-
surer la majeure partie de son affouage. Il ne per-
met pas que les usines se transmettent aux des-
cendants des fondateurs; il en attribue la propriété
à des sociétés par actions qui, sous un meilleur
régime de succession, en Angleterre par exemple,
ne peuvent soutenir pour cette spécialité la con-
currence de familles. La Liberté testamentaire
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§ 36. — L'ART DES MINES 113
est donc ici plus qu'ailleurs la première condition
de succès.
Les gîtes carbonifères existent en France dans
des conditions fort différentes , comprises entre
deux types extrêmes.
Le premier type , représenté surtout par les
nombreuses couches de houille du Nord et du
Pas-de-Calais, constitue de vastes bassins, dont
les produits exercent une influence considérable
sur la prospérité du pays. Ces masses minérales
n'affleurent guère à la surface du sol. Elles se
trouvent souvent à de grandes profondeurs, sous
des terrains imprégnés d'eau; la recherche et l'ex-
traction du combustible y offrent par conséquent
de grandes difficultés. L'exploitation de la surface
et celle du fond ne forment plus ici deux indus-
tries connexes. Il peut donc être utile de séparer
les deux genres de propriété , et de soumettre la
propriété souterraine au régime des concessions
prescrit par la loi de 1840.
Le second type est représenté par les lignites
et les anthracites affleurant en petites masses
près de la surface du sol, notamment dans
risère, les Hautes et les Basses- Alpes. Ces gîtes
donnent des produits de faible valeur qui, destinés
à la consommation locale , ne sauraient jouer un
rôle essentiel dans l'économie générale du pays :
ils peuvent donc être exploités sans inconvénient
par les propriétaires delà surface. On a toujours
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114 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
gêné les localités, sans profit pour l'intérêt public,
et contrairement à l'opinion d'hommes compé-
tents, en instituant ces petites concessions selon
les prescriptions absolues de la loi.
Cependant, on ne saurait établir en principe,
entre les deux catégories de gîtes, une distinction
que peuvent modifier de nouvelles circonstances.
Il conviendrait donc de laisser, sous ce rapport, à
l'autorité publique un pouvoir discrétionnaire que
la loi delSlOlui refuse. Les propriétaires delà sur-
fac pourraient exploiter tous les gites carbonifères
sur leur terrain et en vendre les produits, sans avoir
à réclamer aucune permission. L'autorité, de son
côté, concéderait les exploitations quand l'intérêt
public l'exigerait; et elle réglerait par l'acte de
concession les droits des propriétaires intéressés
qui ne se seraient pas entendus à ce sujet.
Le régime des concessions de gites houillers a
été parfois utile dans le passé, et il peut l'être en-
core dans certains cas. Mais il n'est point indis-
pensable , et l'on s'est trompé en lui attribuant
l'extension considérable qu'a prise, depuis 1840,
la production des combustibles minéraux. Un pro-
grès analogue s'est manifesté partout où cette
propriété a été constituée libre et individuelle, et
mise autant que possible à l'abri des procès. Dans
les pays où la propriété de la surface entraîne celle
des gîtes minéraux, le morcellement du sol n'a
jamais fait obstacle à la bonne exploitation des
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§ 36. — L'ART DES MINES 115
combustibles. L'expérience a même démontré
que les motifs invoqués, à ce sujet, par nos légis-
lateurs de 4810 n'étaient nullement fondés : les
exploitants de gîtes carbonifères morcelés sont
portés à grouper leurs intérêts , non-seulement
pour réduire les frais d'extraction , mais surtout
pour améliorer les conditions de la vente des pro-
duits. Et il est évident pour ceux qui connaissent
l'histoire de nos mines que si, selon le principe
du code civil , on avait attribué les gîtes carboni-
fères aux propriétaires de la surface, le législateur
aurait dû intervenir, non pour stimuler, mais pour
modérer la tendance à l'association (§ 45).
En résumé , pour les gîtes carbonifères, il fau-
drait conserver en principe le régime actuel; mais
il conviendrait de laisser en pratique les proprié-
taires exploiter librement leur sol, tant que l'inté-
rêt public ne réclamerait pas le régime des con-
cessions.
Les gîtes métallifères, et notamment ceux de
plomb, de cuivre et d'argent, abondent dans les
montagnesdesVosges, des Alpes,de l'Auvergne, du
Quercy et des Cévennes : c'est pour eux qu'il im-
porte, non-seulement de constituer une propriété
libre et individuelle, mais encore de créer la soli-
darité entre les générations successives de pro-
priétaires. Or nos lois, loin de tendre vers ce but,
ont eu presque toujours pour effet d'amener le
résultat inverse.
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116 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
Vers la fin du moyen âge, nos souverains, égarés
par les légistes, tentèrent d'exercer sur les mines
le droit régalien sous un régime de centralisation.
A dater de 4415, lorsque déjà les mines alleman-
des florissaient, grâce au développement spontané
des forces locales , nos rois imaginèrent de sou-
mettre à l'autorité d'un haut dignitaire, dit Grand-
maître des mines, la concession et la surveillance
de tous les gîtes minéraux du royaume. Ce sys-
.tème, dont l'exécution fut ordinairement confiée
à un homme de cour ignorant et incapable , eut
pour résultat de décourager les exploitations qui
tendaient à s'organiser sous l'influence des sei-
gneurs* et des corporations locales. Le Grand-
1 Parmi les branches de l'industrie minérale qui ont prospéré
pendant des siècles en se conservant dans les générations succes-
sives d'une même famille , on peut citer l'exploitation des sources
salées formées dans les masses de sel gemme , et celle des marais
salants alimentés par les eaux de la mer. Comme les domaines ru-
raux, les forêts et les forges, les grandes salines de l'intérieur et
du littoral ont donné une stabilité inébranlable à certaines familles
qui ont fourni à leur province ou à leur ville une suite non inter-
rompue de grands citoyens. Je citerai , entre autres , l'exemple
suivant qui m'est signalé par une communication récente de
M. Ch. de Ribbe et de M. 0. Teissier, de Toulon (Var).
La famille Beaussier, établie à Toulon, possédait encore en 1789
les salines du Mourillon, acquises par elle en 1289, et le fief de la
Chaulane, institué à son profit en 1364. Pendant cinq siècles , les
Beaussier furent représentés, en qualité de consuls et de conseillers
de ville, par quatre-vingt-deux de leurs descendants, dans l'admi-
nistration municipale. De cette souche féconde sortirent, en outre,
de nombreux rejetons qui se distinguèrent dans la marine royale
et dans Tordre des religieux de la Merci , dont les membres se
dévouaient au rachat des captifs.
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§ 36. — L'ART DES MINES 117
maître vendit ou afferma habituellement les con-
cessions de mines à des spéculateurs qui s'inspi-
rèrent rarement des sentiments du père de fa-
mille et du propriétaire. Enfin, la Révolution, en
imposant le Partage forcé et en exagérant les
vices du système administratif (§63), vint détruire
les derniers vestiges de l'esprit de conservation
qui avaient pu résister aux abus de l'ancien ré-
gime.
Toutes les études qui ont été faites à ce sujet
prouvent que cette décadence ne saurait être at-
tribuée à la stérilité des gîtes métallifères , et
qu'il s'agit bien ici de causes générales tarissant
des sources fécondes d'activité. L'une des indica-
tions les plus concluantes se tire de l'histoire des
mines d'argent, de cuivre et de plomb de la
chaîne des Vosges : exploitées avec succès depuis
le moyen âge , sous l'inspiration de l'esprit ger-
manique, fort productives au milieu du xvii®
siècle , lorsqu'elles furent incorporées au terri-
toire français par l'annexion de l'Alsace , ces
mines n'ont pas cessé de déchoir depuis cette
époque , et elles ont été définitivement aban-
données après la Révolution. C'est en vain que,
depuis 4840, l'État a concédé, à titre gratuit,
plusieurs centaines de mines métalliques : il n'y
en a pas dix où s'opèrent aujourd'hui des tra-
vaux de recherche; c'est à peine si trois ou quatre
donnent régulièrement quelques produits.
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118 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
Comme je l'ai indiqué, la réforme de cet état
de choses est subordonnée à l'adoption d'un ré-
gime de succession qui laisserait aux proprié-
taires te pouvoir de perpétuer dans leurs familles
l'exploitation des mines. Les modifications spé-
ciales qu'il conviendrait d'introduire dans le
régime actuel des mines consisteraient surtout :
à déposséder, conformément à la faculté créée
par la loi, tous les concessionnaires dont les
mines restent inexploitées ; puis à adopter , pour
les gîtes non concédés ou rendus au droit com-
mun de la propriété , le principe indiqué ci-
dessus pour les gîtes carbonifères.
Ces deux modifications simplifieraient le texte
de la loi, et réduiraient à peu de chose le travail
administratif. On améliorerait encore l'état actuel
en rattachant à la propriété de la surface beau-
coup de gîtes classés à tort comme mines dans la
loi de 1840, et en se bornant à réglementer les
gîtes de combustibles, de plomb , de cuivre , d'é-
tain, d'antimoine et d'argent. Au même point de
vue, on s'implifierait, par des abonnements à
longs termes , le règlement des redevances dues
à l'État, et on supprimerait toute immixtion ad-
ministrative dans les exploitations où la sécurité
des ouvriers n'a jamais été compromise.
En attendant que de grands propriétaires ou
de grands capitalistes, portés par ces réformes
vers l'industrie minérale , aient pris l'ascendant
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§ 36. — L'ART DES MINES 119
nécessaire pour lui imprimer une impulsion fé-
conde, il y aurait lieu peut-être de diriger les
esprits dans cette voie , en s'inspirant du régime
germanique. Cette tentative serait particulière-
ment opportune , si Tune des réformes indiquées
plus loin (§ 66) attirait vers nos grandes mines
métallifères la sollicitude de l'esprit provincial.
On trouverait pour Texécution un personnel pré-
cieux dans le corps des mines, qui se recrute,
depuis un demi- siècle, parmi les premiers élèves
de l'École polytechnique. Ce corps, dont les fonc-
tions administratives et réglementaires seraient
singulièrement restreintes par le nouveau ré-
gime , fournirait en partie le personnel dirigeant
des associations privées qui pourraient s'organi-
ser sous le patronage des provinces. Constitués
comme les corporations libres (§47) chargées
d'enseigner les sciences, les lettres et les arts,
les ingénieurs des mines auraient désormais pour
mission principale l'enseignement de l'art des
mines , de la métallurgie et des sciences qui s'y
rattachent. Ils conserveraient également la ges-
tion des laboratoires d'essais et d'analyses chi-
miques; enfin, ils rempliraient les missions
temporaires que l'État jugerait convenable de leur
confier pour assurer l'exécution de la loi des
mines. Ils recevraient, à titre de dotation, outre le
matériel des trois écoles de mines , une subven-
tion inférieure à la somme maintenant allouée
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120 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
par le budget. Cette subvention décroîtrait chaque
année, et prendrait fin après un certain délai.
Cette réforme améliorerait l'enseignement des
sciences qui se rattachent à l'industrie minérale ,
et elle contribuerait vraisemblablement aux pro-
grès de l'industrie elle-même. Mais son principal
avantage serait de commencer une des œuvres ca-
pitales de notre temps (§ 67), en substituant à
une intervention peu judicieuse de l'État l'action
des provinces, des associations et des individus.
Tout en respectant les droits acquis, la réforme
donnerait une direction plus féconde à des apti-
tudes éminentes ; elle soulagerait le trésor public,
et supprimerait, au grand profit de l'activité pri-
vée, des règleihents stériles.
La métallurgie, qui a pour but d'extraire les
corps inorganiques , et en particulier les métaux
de leurs minerais ,• est , à vrai dire , la manufac-
ture du règne minéral. Liées nécessairement,
pour les produits d'une faible valeur, à l'industrie
extractive, elle en devient indépendante pour
les produits plus précieux, à mesure que les
moyens de transport se perfectionnent et que
l'importance de la houille comme agent calori-
fique se fait mieux sentir. Ici la houille ne fournit
plus seulement, comme dans la plupart des in-
dustries manufacturières, la vapeur nécessaire
aux actions mécaniques ; elle agit comme com-
bustible proprement dit, pour développer les
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§ 36. — L'ART DES MINES 121
températures élevées qu'exigent la fusion des
minerais , ainsi que l'affinage et l'élaboration des
métaux. Le petit port de Swansea, situé sur le
golfe de Bristol , au milieu de la région où affleu-
rent les nombreuses couches de houille du grand
bassin gallois , doit sa prospérité à une spécialité
de cette industrie; et il reçoit maintenant, outre
les minerais de cuivre du comté de Cornouailles et
de l'Irlande , ceux de la Toscane , de l'Espagne,
de l'Algérie, du Chili, de l'Afrique méridionale et
de l'Australie. Ces usines centrales, qui créent
des marchés publics pour les minerais, viennent
de plus en plus en aide au mineur en le dispen-
sant d'appliquer au métier du fondeur une partie
de ses soins et de son capital. Sur ce point comme
sur tant d'autres, la France est heureusement
placée pour exercer son activité manufactu-
rière ^ La métallurgie nous fournira l'gccasion
de cultiver des aptitudes utiles ; car il est peu de
travaux qui donnent lieu à d'aussi ingénieuses
applications de la science et de l'art. Nos princi-
pales fonderies de minerais métalliques s'établi-
ront sur les rivages de la Manche et de la
Méditerranée , près des bassins houillers du Nord
et du Midi. Plusieurs tentatives heureuses , faites
dans ces localités , peuvent déjà indiquer l'avenir
2 Voir la conclusion de l'ouvrage ayant pour titre : Description
des procédés métallurgiques employés dans le pays de Galles pour
la fabrication du cuivre; 1 vol. in-8®, Paris, Carilian-Gœury, 1848.
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122 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
réservé , chez nous , à cette branche de l'industrie
minérale.
S 37
l'industrie manufacturière , FÉCONDÉE PAR LA LIBERTÉ TESTA-
MENTAIRE ET PAR LE PATRONAGE, FORTIFIE LES NATIONS;
PRIVÉE DE CES DEUX APPUIS, ELLE LES AFFAIBLIT EN CRÉANT
LE PAUPÉRISME.
Les manufactures proprement dites, ayant
pour objet d'élaborer sous toutes les formes les
produits bruts de l'agriculture et des mines , ne
sont point liées au sol ou à la population par des
rapports nécessaires. Leur situation précise est
souvent désignée aux esprits sagaces par certaines
conditions impérieuses ; mais elle est parfois
subordonnée à la volonté du chef d'industrie.
Telle manufacture qui peut , à la rigueur , réussir
sur un point quelconque du territoire national,
peut également être transportée en pays étran-
ger. Sous ce rapport, l'industrie manufacturière
n'a pas la stabilité des trois groupes d'industries
extractives décrits aux paragraphes précédents :
elle ne garantit pas aussi bien le pain quotidien
de l'ouvrier imprévoyant, c'est-à-dire le premier
besoin de toute civilisation. Elle se prête plus
facilement à l'abandon du patronage , et elle a
un caractère moins national que l'exploitation
des champs, des forêts et des mines. Les pro-
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§ 37. — L'INDUSTRIE MANUFACTURIÈRE 123
duits manufacturés, en effet, ayant pour la plu-
part une grande valeur, peuvent supporter les
frais de transports lointains. Il s'établit ainsi d'un
pays à l'autre une vive concurrence. Les produc-
teurs ne peuvent donc prospérer qu'en subor-
donnant leurs entreprises et leurs rapports so-
ciaux à une incessante préoccupation pour le
gain et l'épargne.
Cette disposition permanente de l'esprit, si elle
n'est pas contre-balancée par les influences éma-
nantde la religion, de la famille et de la Coutume ^ ,
développe l'intérêt personnel plutôt que l'amour
du prochain et le dévouement à la patrie. Il est
même juste de remarquer que les manufacturiers
les plus généreux, s'ils cédaient toujours à leurs
sentiments, négligeraient la profession et com-
promettraient le sort de la famille. A ces divers
titres , l'industrie manufacturière , considérée au
point de vue des satisfactions données aux grands
intérêts sociaux , se place donc , dans la hiérar-
chie des professions , à un rang moins élevé que
Tagriculture , l'art forestier et l'industrie miné-
rale.
Les manufactures, cependant, rachètent cette
infériorité par plusieurs traits excellents. D'une
part, elles exigent des patrons, des contre-maîtres
et même des ouvriers , une culture d'intelligence
1 L* Organisation du travail, chap. u.
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124 CHAPITRE IV -^. LE TRAVAIL
et des efforts de travail dont se dispensent les
agriculteurs qui conservent les habitudes de l'an-
cien régime *. En assurant aux esprits cultivés
des situations avantageuses, elles excitent les
familles à fournir ce moyen de succès à leurs
enfants; elles donnent donc à l'instruction pri-
maire l'encouragement le plus efficace. Telle po-
pulation qui repousse les écoles tant que son
activité se borne aux méthodes traditionnelles de
l'agriculture, les recherche avec empressement
dès qu'une manufacture ou une usine métallur-
gique viennent ouvrir à l'esprit de nouvelles
perspectives ^ A la vérité, l'industrie manufac-
turière a souvent affaibli les nations en créant le
- Il ne faudrait pas conclure de cet aperçu que la nature même
de l'industrie manufacturière implique la supériorité intellectuelle
des populations qui y sont adonnées. Le rôle utile que j'assigne
aux manufactures , au point de vue de l'instruction populaire , ré-
sulte de ce que les méthodes qu'elles emploient ont été créées à
une époque récente; tandis que les méthodes conservées jusqu'à
ce jour en agriculture datent de temps beaucoup plus reculés. Mais
la dose de science que l'on met déjà à profit dans les cultures
perfectionnées ne le cède guère à celle que réclament les manu-
lactures ; et on voit clairement que les agriculteurs s'élèveront, sous
le rapport de l'intelligence, au niveau des autres classes, lorsque
de meilleures institutions auront rappelé dans les campagnes,
avec l'élite des classes dirigeantes, les lumières et les capitaux. =
3 Les Ouvriers des deux mondes, t. III, p. 415. — Chez les fon-
deurs toscans (que décrit cette monographie), la métallurgie a
produit , sous un régime de liberté , le même résultat que la re-
ligion a amené par voie de contrainte chez les protestants chré-
tiens ou les musulmans. Et, en effet, le grand intérêt consiste,
savoir : chez les premiers , à tenir compte du fourneau ; chez les
seconds, à lire la Bible ou le Khoran.
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§ 37. — L'INDUSTRIE MANUFACTURIERE 125
paupérisme et rantagonisme social (§ 49) ; mais ,
comme je vais le montrer, elle a toujours accru
leurs forces, quand elle a sagement conservé
les traditions de patronage ( § 50). Elle est , en
outre, très-apte à élever les individuatités émi-
nentes jusqu'aux degrés supérieurs de la société;
et elle atteint ce but par deux moyens dilîérents ,
dans les deux cas que j*ai précédemment distin-
gués (§ 33).
Constituée en usines munies de machines puis-
santes , et réunissant de nombreux ouvriers , Tin-
dustrie manufacturière crée des emplois lucratifs
de contre-maîtres, d'ingénieurs et d'agents de
toute sorte. Ces situations, supérieures en gé-
néral à celles qu'offre l'agriculture dans son état
actuel , constituent des primes permanentes don-
nées à rintelligence et au travail : elles excitent
les enfants et les adultes , non-seulement à satis-
faire leurs chefs , mais encore à suivre l'école
primaire et surtout les enseignements spéciaux
qui , menés de front avec la pratique du métier ,
prennent aujourd'hui dans les districs manufac-
turiers de la France , des États allemands et de
l'Angleterre, un si heureux développement (§47).
On voit chaque jour des jeunes gens appartenant
aux plus humbles familles s'élever rapidement
près de leurs patrons, ou trouver dans ces si-
tuations le point de départ de carrières encore
plus brillantes.
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126 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
Organisée, au contraire, en petits ateliers qui
ne sont souvent que de simples annexes du foyer
domestique, l'industrie manufacturière crée en
grand nombre des ouvriers chefs de métier , jouis-
sant d'une situation indépendante. Ceux-ci , lors-
qu'ils sont doués des aptitudes nécessaires au
succès , lorsqu'ils sont laborieux et tempérants ,
capables d'acheter et de vendre avec discerne-
ment, assez bons maîtres d'ailleurs pour s'as-
surer des collaborateurs dévoués, ne tardent
pas à étendre leurs opérations et à accroître
rapidement leur fortune. Je ne reviendrai pas
ici sur le rôle bienfaisant de la petite industrie ;
j'ai assez indiqué (§33) que les nations ont in-
térêt à en favoriser le développement , autant
que le comportent les lois de la libre concur-
rence.
Également fécondes pour élever dans la hiérar-
chie sociale la minorité laborieuse et prévoyante,
les diverses organisations manufacturières con-
courent fort inégalement à assurer le bien-être
des masses privées de ces vertus : c'est surtout à
ce second point de vue qu'il faut se mettre pour
les classer au rang qu'elles doivent occuper dans
l'estime des hommes d'État.
Les peuples modernes résolvent cette partie
essentielle du problème social par une multitude
de combinaisons subordonnées à la nature des
hommes et des lieux ; et ils ne se montrent pas
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§ 37. — L'INDUSTRIE MANUFACTURIERE 127
enclins à adopter une formule générale d'organi-
sation industrielle. Leur pratique est en con-
tradiction formelle avec les doctrines dites com-
munistes, même avec celles qui, n'imposant
aucune contrainte, conseillent aux travailleurs
de renoncer à leur libre arbitre pour se sou-
mettre aux exigences de la communauté ( § 45).
Les peuples de l'Occident suivent aujourd'hui une
voie opposée , et ils obéissent en cela à des ten-
dances irrésistibles. En effet, ceux qui voudraient
aliéner leur liberté ne jouiraient pas avec quié-
tude du bien-être qu^ils se seraient d'abord as-
suré ; excités par l'esprit du temps, ils s'agiteraient
bientôt pour échapper à la situation qu'ils se se-
raient faite.
Les ouvriers qui ne peuvent se créer en qualité
de chefs de métier une situation indépendante ne
s'organisent guère en communautés , comme ils
le faisaient volontiers sous le régime féodal (§42).
Ils se groupent de plus en plus autour de patrons
puissants , selon quatre organisations principales,
savoir : les usines rurales ou forestières, les
usines hydrauliques , les usines à vapeur et les
fabriques collectives. Je vais décrire ces quatre
régimes manufacturiers , dans cet ordre qui me
paraît correspondre au degré de sécurité dont
jouit la population ouvrière.
Les établissements que je place au premier
rang , ceux dont la perfection se révèle par la
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128 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
stabilité des patrons , par la sécurité des ouvriers
et par Taffection mutuelle des deux classes, sont
les usines intimement liées à de grandes exploi-
tations rurales ou forestières. Fort communes
dans le nord et Torient de l'Europe , elles sont
encore honorablement représentées dans le Centre
et même dans l'Occident*. En France , malgré les
ravages du Partage forcé, plusieurs grandes usines
à fer au bois (§ 36) offrent encore d'admirables
exemples de ce type. Groupés en familles souches,
les ouvriers se succèdent par générations succes-
sives au même foyer : ils reçoivent des salaires
en argent peu élevés; mais ils trouvent, en outre,
d'amples moyens de subsistance dans une petite
exploitation rurale conduite par les femmes , les
enfants et les vieux parents. Diverses subven-
tions qui émanent du patron viennent en aide à
chaque ménage, en lui assiu^ant notamment la
provision de combustible. Aux époques de chô-
mage de l'usine, l'ouvrier trouve un travail assuré
dans les forêts ou les domaines ruraux ; et cette
diversité d'occupations est également favorable
à l'hygiène, à l'intelligence et à la moralité.
Satisfait de la situation qui lui est acquise, le
patron n'étend point sans cesse le cercle de ses
opérations ; comprenant la responsabilité qui pèse
4 Les Ouvriers européens , p. 84, 92, 116. Voir notamment la
condition des ouvriers attachés aux forges de la Suède, p. 92; de
la Turquie, p. 104; et du Nivernais, p. 242.
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§ 37. — L'INDUSTRIE MANUFACTURIÈRE 129
sur lui, il se garde bien d'accroître ses obli-
gations de patronage en développant outre me-
sure sa production. L'ouvrier, de son côté , con-
tent de son sort, attaché au lieu natal par
l'habitude, au patron par la reconnaissance et
le respect, ne conçoit guère la pensée de re-
noncer à une situation sûre pour chercher au
dehors une situation plus brillante. Son mariage
est habituellement fécond : l'tln de ses enfants
ne se refuse jamais à s'établir au foyer paternel
pour perpétuer la famille et soigner les vieux
parents ; les autres recrutent les populations ur-
baines , ou s'emploient dans les nouvelles manu-
factures qui se créent pour subvenir aux besoins
d'une société qui se perfectionne. Les plus entre-
prenants s'attachent aux défrichements de forêts,
ou vont chercher fortune dans des colonies éloi-
gnées : ils portent partout les éléments de pro-
spérité et d'ordre public qui se fondent sur l'amour
du travail et sur le respect des Autorités sociales.
C'est dans ces conditions que naissent spontané-
ment et que se conservent le mieux les admirables
rapports sociaux que j'ai décrits dans un ouvrage
spécial , en les nommant Coutumes des ateliers.
J'ajoute que cette Coutume a été signalée par le
Jury de l'Exposition universelle de 1867 , comme
le type de la véritable organisation du travail^
s VOrgam'sation du travail^ chap. n et document q.
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130 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
Les usines hydrauliques® abondent, en Eu-
rope , au milieu des campagnes du Centre ou de
rOccident ; elles sont organisées comme les pré-
cédentes , à cela près qu'elles n'ont plus de dé-
pendances rurales ou forestières. Deux motifs
principaux commandent cette transformation des
manufactures. Ces dépendances, si elles restaient
une condition première de l'industrie manufac-
turière , entraveraient la création des nouveaux
établissements que réclame la demande crois-
sante des consommateurs. Les patrons, forcés
de partager leurs soins entre deux occupations
qui deviennent de moins en moins connexes, ne
pourraient tous accorder à l'industrie manufac-
turière le degré de sollicitude qu'elle exige au-
jourd'hui. Les ouvriers attachés à ces usines y
trouvent, moins que dans les précédentes, les
garanties de sécurité et de permanence dans le
travail. Mais les patrons les plus intelligents sa-
vent compenser cette infériorité : d'une part, ils
subordonnent avec sagacité l'étendue de leurs
entreprises à celle de leur capital , et ils conser-
vent par là le pouvoir de maintenir les travaux
en activité lorsque les débouchés se restreignent ;
de l'autre, ils assurent le bien-être de leurs ou-
vriers en les rendant moraux et prévoyants. La
principale préoccupation des patrons est d'exci-
6 Les Ouvriers européens ^ p. 97, 104, 146, 242.
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§ 37. — L'INDUSTRIE MANUFACTURIERE 131
ter les ouvriers à l'épargne : à cet effet, ils font
naître chez eux le désir de posséder le foyer do-
mestique, et d'y joindre les dépendances agri-
coles qui peuvent donner une occupation lucra-
tive à la femme, aux jeunes enfants et aux vieux
parents. Cette tâche est facile dans ces usines qui,
bien que privées de cultures proprement dites,
sont en général établies au milieu des campagnes.
Le propre de cette organisation, en un mot, est
de suppléer, par la prévoyance du patron et des
ouvriers, aux moyens de sécurité qui, sous l'an-
cien régime européen, leur étaient donnés par la
modération de la concurrence , par la régularité
des travaux, enfin par la rareté relative de la po-
pulation sur une étendue donnée de territoire'.
Les usines de cette seconde catégorie se substi-
tuent aux précédentes, à mesure que la population
s'accroît. Elles commencèrent à s'établir en France
au XVII® siècle, en imitant les forges hydrauliques
créées, surtout pendant les deux siècles anté-
rieurs, au milieu de nos principales forêts. Elles
ont pris , depuis lors , une extension considérable
en s'adonnant à l'élaboration des métaux et à la
filature des matières textiles. Les usines françai-
ses de ce genre, où les anciens rapports se con-
servent le mieux, sont disséminées sur les cours
d'eau de l'Ardenne, des Vosges et du Jura. Une
' Les Ouvrtej*s européens, p. 16 et 17. — La Paix sociale, Inlr.,
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132 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
grande fabrique de quincaillerie et d'outils d'acier
de l'ancien comté de Montbéliard, qui a été ré-
cemment décrite ^ avec soin , offre , en ce genre ,
un des meilleurs types européens.
Les usines mises en action par des machines à
vapeur se sont, de nos jours, multipliées rapide-
ment. Elles sont, pour la plupart, groupées à
proximité des bassins houillers de l'Occident, où
elles constituent des agglomérations urbaines qui
ne cessent de s'accroître. Ce développement a eu
lieu dans des conditions telles (§ 49), que les
ouvriers n'ont plus trouvé les conditions de bien-
être et de sécurité assurées par les deux précé-
dents régimes. L'un des caractères les plus appa-
rents de cette troisième organisation est l'insta-
bilité habituelle des rapports entre les patrons
et les ouvriers , et la propagation de ce genre par-
ticulier de misère pour lequel on a récemment
créé le mot de paupérisme (§ 49). En Angleterre,
où l'indépendance réciproque des deux classes
est poussée jusqu'à ses plus extrêmes limites, les
maîtres restent habituellement étrangers aux
soins qui préoccupent le plus les patrons des
usines rurales et hydrauliques du Continent;
souvent même ils s'inspirent de principes oppo-
sés. Ainsi, par exemple, au lieu d'encourager les
8 Les Ouvriers des deux mondes, t. II. p. 233.
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§ 37. — L'INDUSTRIE MANUFACTURIÈRE 133
petites cultures et les industries domestiques qui
donnent à la population la sécurité et l'indépen-
dance, les patrons anglais concentrent exclusive-
ment sur le travail manufacturier les efforts et
rintelligence de T ouvrier, en proscrivant toute
autre occupation. Il ne faut pas croire, au reste,
que l'ouvrier suÉisse seul les inconvénients de
cette division excessive du travail. Le maître re-
trouve sous une autre forme les préoccupations
qu'il veut éviter; ne pouvant plus prévenir, à
l'aide de rapports bienveillants, les difficultés re-
latives au règlement des salaires, il est bientôt en
butté à une hostilité sourde ou déclarée.
Heureusement, les grandes usines à vapeur et
à la houille n'entraînent nullement, comme con-
séquences nécessaires , le paupérisme et l'anta-
gonisme social ; j'aperçois même dans deux ordres
de faits les garanties d'un meilleur avenir. Cer-
taines usines à la houille, tout en prenant un
grand essor, n'ont pas cessé de maintenir, avec
les traditions de patronage , le bien-être des ou-
vriers et les bons rapports sociaux; d'autres,
après avoir souffert des maux que je viens de
signaler, reprennent avec succès ces mêmes
traditions.
Les usines de la contrée d'Elberfeld offraient
encore, à l'époque où je les ai visitées, il y a vingt
ans, un honorable exemple de cet état de choses.
Placées èur la rive droite du Rhin , à proximité
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1^4 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
des houillères de la Ruhr et des ports 4e la Hol-
lande , elles possèdent toutes les conditions qui
font prospérer les principales usines à vapeur de
la France, de la Belgique et de l'Angleterre. Les
patrons d'Elberfeld ^ sont unis à leurs ouvriers par
des liens intimes. Ils se gardent de subordonner
uniquement les questions de salaire à la loi de
Foffre et de la demande. Ils sont persuadés que
la jouissance du pain quotidien assurée à l'ouvrier
est, pour la fabrique, une condition de succès
aussi impérieuse que la perfection imprimée aux
opérations techniques et commerciales, et ils
subordonnent tous leurs actes à cette grande né-
cessité sociale.
A cet effet, ils leur procurent aux meilleures
conditions le logement, un jardin potager, un
ch^mp à pommes de terre, des animaux domes-
tiques , et plusieurs autres subventions qui ne se
mesurent pas rigoureusement, comme le salaire
proprement dit, à la quantité du travail. Sans
doute, en suivant ce système, ils augmentent le
capital nécessaire à l'établissement d'une usine ;
mais, en protégeant mieux l'ouvrier contre l'effet
des crises industrielles , ils restreignent d'autant
leurs charges d'assistance. Enfin, par leurs con-
seils, ils stimulent la tendance à l'épargne , et ils
acheminent ainsi leurs ouvriers vers la propriété
9 Les Ouvriers européens, xvii (b), p. 163.
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§ 37. — L'INDUSTRIE MANUFACTURIERE 135
de rhabitation et des dépendances rurales allouées
d'abord à titre de subvention. Forts de l'ascendant
que cette organisation leur donne, ils conservent,
au milieu des crises que subit la fabrique, le res-
pect et l'affection de leurs subordonnés.
Les usines à vapeur de l'Angleterre sont attein-
tes plus que les autres par le paupérisme et l'an-
tagonisme social ; mais elles offrent aussi les meil-
leurs exemples du remède qu'on peut apporter à
ces maux. Les Anglais , à la suite des enquêtes
ouvertes à ce sujet dès 1830, ont constaté que l'âge
de la houille faisait éclore des calamités jusqu'alors
inconnues des peuples civilisés ; ils ont compris
qu'il n'y avait plus de limites à l'abjection où pou-
vaient tomber les populations soumises au nou-
veau régime manufacturier. Le Parlement a dès
lors reconnu que la doctrine du laisser faire de-
vait être modifiée dans une certaine mesure ; et il
a adopté , en principe , l'immixtion du gouverne-
ment dans les rappoils des maîtres et des ouvriers.
Toutefois, continuant à apprécier les avantages de
la liberté individuelle, il s'est borné d'abord à ré-
primer les abus les plus criants, sauf à intervenir
dans les autres cas où l'initiative privée ne vien-
drait pas compléter la réforme.
Ce retour partiel au régime restrictif et régle-
mentaire fut inauguré par la loi du 29 août 1833,
qui concerne les enfants attachés aux manufac-
tures de tissus, et qui Umite la durée du travail-
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136 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
journalier. Ce régime ne porta pas tout d'abord
les fruits qu'on en attendait ; et le Parlement, cé-
dant à contre-cœur à une nécessité impérieuse ,
se décida à l'aggraver encore. C'est sous cette
inspiration que furent rendus successivement :
l'acte du 10 août 1842 qui interdit le travail des
mines aux femmes, et aux jeunes garçons âgés de
moins de dix ans révolus; l'acte du 6 juin 1844
qui modifie et réglemente par des dispositions
minutieuses plusieurs principes posés dans les
actes antérieurs , qui étend notamment aux fem-
mes de tout âge la durée maximum du travail
journalier, établie en 1833 pour les enfants ; l'acte
du 8 juin 1847 qui, dans l'intérêt des enfants et
des femmes, abaisse à dix heures par jour le
maximum précédemment fixé.
Ces lois ont d'abord soulevé et elles soulèvent
encore les répugnances d'une nombreuse mino-
rité ; mais elles ont amené des résultats utiles ,
en faisant naître le bien , plutôt qu'en réprimant
le mal. Les fondateurs de nouvelles usines se
préoccupent, plus que ne le faisaient leurs devan-
ciers, de placer leurs ouvriers dans des condi-
tions de bien-être et de moralité. Tout en respec-
tant la liberté des travailleurs , ils reprennent les
traditions de solidarité auxquelles l'Angleterre
avait cru pouvoir renoncer. Ils s'aperçoivent que
l'accord des maîtres et des ouvriers est le seul
moyen de prévenir les maux que le gouvernement
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§ 37. — L'INDUSTRIE MANUFACTURIERE 137
veut désormais conjurer. Cet effet préventif, fé-
condé par les inspirations de l'esprit chrétien, est
précisément le résultat que le législateur s'était
proposé. L'opinion publique s'associe de plus en
plus à ces tendances. Plusieurs usines métallur-
giques, récemment élevées en Angleterre, se sont
spontanément fondées sur le principe de la soli-
darité et du patronage. L'une d'elles, dite Consett-
Iron-Works, qui emploie plus de 15,000 person-
nes , a rétabli sur le sol britannique les vieilles
traditions qui se conservent dans les usines ru-
rales et forestières du Continent. L'inspecteur
chargé d'en suivre les progrès fait remarquer ,
dans un rapport, que cette usine obtient d'heu-
reux résultats en renonçant au système moderne
des engagements momentanés, et en reprenant
la vieille coutume du Northumberland, qui con-
siste à engager les ouvriers à l'année. Il constate
que, depuis le retour à ce régime, les parties
intéressées règlent aisément les salaires à l'a-
miable, malgré les habitudes fâcheuses qui font
varier le taux de ces salaires selon le prix des
fers.
Les trois catégories d'usines que je viens de
signaler ne sont pas les seules qui constituent la
grande industrie, c'est-à-dire qui livrent des
produits destinés à des consommateurs éloignés
des lieux de production. La grande industrie
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138 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
existait déjà chez les peuples de l'antiquité *^; elle
était fort développée au moyen âge, à une époque
où les usines à engins mécaniques n'existaient
point encore. Elle était composée de petits ate-
liers que je propose de nommer fabriques collec-
tives^ parce qu'en fait ils se trouvent groupés par
les fabricants qui organisent les commandes,
fournissent les matières et exportent au loin les
produits.
Les fabriques collectives, formant la quatrième
organisation manufacturière , sont encore fort ré-
pandues en Europe *' , notamment dans les dis-
tricts ruraux de la Russie centrale , des États al-
lemands contigus au Rhin et aux Alpes , de la
Suisse , du Piémont , de la Toscane , du centre et
de l'est de la France. Elles livrent au commerce
les nombreux objets que les usines proprement
dites ne peuvent pas fabriquer avec profit, et que
produit plus avantageusement le travail direct
des bras. A cette catégorie appartiennent les
dentelles , les broderies , les objets de tricot et
de bonneterie, beaucoup de tissus, une multi-
tude d'objets de quincaillerie, de coutellerie,
d'armurerie, d'horlogerie, d'orfèvrerie, de bijou-
terie, de tableterie, d'ameublement, de véte-
10 Les manufactures domestiques, produisant des objets desti-
nés à l'exportation lointaine , sont expressément sig^al^es dans
l'admirable tableau que trace la Bible des vertus de la femme
juive. (Proverbes, xxxi, 24.)== H Les Ouvriers européens, p. 85,
15^2, 158, 164, 170, 188, 194, 254.
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§ 37. — LUNDUSTRIE MANUFACTURIÈRE 139
ment. Les familles soumises à ce régime an-
nexent habituellement l'atelier à l'habitation.
Dans l'organisation la plus recommandable , les
habitations, disséminées au milieu des cam-
pagnes, sont pourvues de petites dépendances
rurales.
Les membres les plus adroits s'emploient, se«
Ion leur sexe ou leur âge, aux diverses spécialités
du travail manufacturier; les autres transportent
les matières premières et les produits, entretien-
nent les relations de la famille avec le patron, et
se livrent aux cultures domestiques ou aux tra-
vaux du ménage. La famille se procure directe-
ment les matières brutes et de faible valeur; elle
reçoit du patron les matières d'un prix élevé ou
ayant déjà subi une élaboration préparatoire; en-
fin elle livre , moyennant le payement d'un prix
convenu, le produit au patron. Ce dernier, établi
dans une ville voisine , recueillie , avec le con-
cours de ses agents , les produits fabriqués par
les familles qui travaillent pour son compte; il
leur donne au besoin une élaboration complé-
mentaire dans un atelier central desservi par des
journaliers ou des domestiques; il les revêt de sa
marque , et les expédie en grandes masses aux
divers lieux de vente ou de consommation. La
fabrique collective ainsi organisée assure à l'ou-
vrier tous les avantages qu'il trouverait dans les
grandes usines rurales; mais, en le laissant
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140 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
à son foyer, elle lui donne plus d'indépen-
dance ^*.
Trois causes principales tendent à troubler,
depuis deux siècles , le bien-être que donne à
Touvrier ce régime de fabriques rurales collec-
tives. En premier lieu, de fréquentes découvertes
attribuent aux machines et aux grandes usines
la production des objets qui avait lieu précédem-
ment dans les petits ateliers : c'est ainsi , par
exemple, que nous voyons chaque jour disparaître
les derniers vestiges des ateliers de filature à bras,
établis autrefois près de chaque foyer domestique.
En second lieu, certains patrons, voulant ac-
croître leurs profits aux époques de prospérité
de la fabrique , appellent à eux de nouveaux ou-
vriers qu'ils ne peuvent plus occuper dès que les
débouchés se restreignent. Une fois engagés sur
cette pente, ils subordonnent toutes leurs opéra-
tions à l'intérêt du moment : au plus fort de la
crise ils suspendent toutes leurs commandes ; et
les familles n'ont plus alors pour ressource que
leurs petites industries personnelles. Cette désor-
ganisation de la fabrique est d'autant plus redou-
12 L'un des meilleurs exemples de cette excellente organisation
manufacturière est- l'armuner de la fabrique demi -rurale collective
de Solingen (Prusse rhénane). {Les Ouvriers européens, p. 152.)
On peut également consulter, dans le même ouvrage, les mono-
graphies ayant pour objet : les tisserands du Rhin et de la Sarthe,
les deux horlogers de Genève , les couteliers de Londres et de
Shefficld.
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§ 37. — L'INDUSTRIE MANUFACTURIERE , 141
table pour les ouvriers que le patron est négociant
plutôt que fabricant , et qu'il n'est pas contenu,
comme le propriétaire d'une usine , par l'oppor-
tunité de maintenir en action un matériel consi-
dérable. En troisième lieu, les ouvriers, attirés
par les salaires élevés qui leur sont offerts aux
époques de prospérité de la fabrique, vont s'éta-
blir dans les villes , à proximité des comptoirs qui
se disputent leur travail. Les anciennes familles
d'ouvriers ruraux , se voyant placées moins bien
que leurs concurrents des villes pour obtenir les
commandes, suivent à leur tour ce funeste exem-
ple : peu à peu, le groupe manufacturier dont ils
font partie perd le caractère de fabrique rurale
pour prendre celui de fabrique urbaine ; et bien-
tôt les ouvriers tombent dans le paupérisme
comme ceux des usines à vapeur.
Cette concentration des populations manufac-
turières s'est surtout opérée à Paris, depuis qua-
rante ans. Notre capitale est devenue la plus
grande fabrique collective du monde ; et, par une
relation nécessaire , elle offre maintenant le plus
redoutable exemple d'antagonisme social. Les
inconvénients de ces accumulations urbaines se
reproduisent plus ou moins dans toutes les loca-
lités où , la permanence des rapports étant rom-
pue entre les patrons et les ouvriers , les com-
mandes de travail sont réglées par les hasards
de l'offre et de la demande. Tel est l'état de choses
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142 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
qui, aux époques des crises commerciales, im-
pose de cruelles souffirances aux tisserands du
Lyonnais, du Maine, de la Normandie, de la Pi-
cardie et des Flandres. Pour remédier au mal
qui s'aggrave chaque jour , les chefs d'industrie
doivent suivre l'exemple des fabriques où s'est
conservé le principe tutélaire de la permanence
des engagements volontaires. En premier lieu,
ils doivent étendre peu leur clientèle, aux épo-
ques d'activité commerciale , afin de ne pas être
obligés de la restreindre aux époques de crise.
En second lieu , ils doivent favoriser autant que
possible l'établissement de leurs ouvriers dans
les campagnes, afin de leur faire trouver dans la
culture du sol les ressources que la fabrique ne
peut toujours donner.
En France , la désorganisation de l'industrie
manufacturière n'est pas seulement provoquée
par l'avidité des patrons peu réfléchis qui éten-
dent outre mesure leurs opérations aux époques
de prospérité de la fabrique : elle est imposée à
la plupart d'entre eux par les liquidations pério-
diques de notre régime de succession , et par les
retraites prématurées des pères de famille , pri-
vés du pouvoir de transmettre leurs fabriques à
des héritiers capables de continuer leur œuvre.
Les usines ont quelques chances de résister à
ces crises périodiques, parce que la nécessité
de maintenir en activité de tels établissements
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§ 37. — L'INDUSTRIE MANUFACTURIÈRE 143
conseille aux nouveaux acquéreurs de prolonger
autant que possible les anciens engagements;
mais il n'en est pas de même pour les fabriques
collectives, où les rapports des patrons et des ou-
vriers dépendent de circonstances individuelles,
où par conséquent les liquidations entraînent la
destruction des rapports établis.
Il est bien digne de remarque que les manu-
facturas qui conservent chez nous les meilleures
habitudes du patronage appartiennent aux an-
ciens pays d'états , ou aux provinces annexées à
une époque comparativement récente. L'esprit
de tradition leur a donné la force de résister
mieux que les autres à la funeste influence du
Partage forcé. Cette résistance est, par exemple,
manifeste en Provence , notamment dans les sa-
vonneries de Marseille ^^ qui, lors de l'enquête
départementale signalée plus loin (§50), ont été
citées comme un modèle d'organisation manufac-
turière. Elle se montre également dans les fa-
briques de quincaillerie ^* de l'ancien comté de
13 Les Ouvriers des deux mondes, t. lîl, p. 67. = 14 L'étude
de ces fabriques, que nous devons à M. Gh. Robert, conseiller
d^État, est d'autant plus instructive que l'auteur, pénétré,
comme beaucoup d'hommes éclairés de notre temps, des prin-
cipes du Partage forcé, ne s'est nullement proposé dans ce
travail de critiquer sous ce rapport le régime actuel. Les faits
qu'il expose sans commentaire établissent, en effet, que le pa«
tronage , maintenu par la tradition locale et par une ferveur reli-
gieuse contrastant avec le scepticisme français, ne produit pas ce-
pendant les avantages qu'on pourrait obtenir avec un meilleur
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Ui CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
Montbéliard qui, réuni seulement depuis 4793 à
la France, n'a point encore perdu complètement
sous ce rapport les mœurs germaniques ^^ Ici
régime de succession Ainsi, les ouvriers imbus de l'esprit de pré-
voyance adoptent comme règle la stérilité systématique du ma-
riage ; les familles frappées par la conscription doivent sacrifier
l'épargne d'une génération pour conserver leur héritier; dès qu'il
y a deux enfants , l'un d'eux ne pourrait se marier dans la maison
sans donner de l'ombrage à l'autre ; enfin , par un renversement
des meilleures traditions de famille , l'enfant établi sous le toit
paternel y doit avoir ménage à part et table séparée. (Les Ouvriers
des deux mondes, p. 233 et 285.)
15 Uharmonie sociale des ateliers allemands, que j'ai signalée
pour la première fois en 1855 (note 9) , puis, à cette même place,
en 1864 , explique en partie les succès militaires de 1866 et de
1871. L'antagonisme que je signale en vain depuis longtemps
(§ 1*0» fournit également une explication partielle de nos dé-
sastres. Enfiii , ce contraste des causes et des effets met en évi-
dence nos vrais moyens de salut. La réforme se produira en
quelque sorte spontanément, quand ces faits seront connus des
gens de bien qui nous perdent en se divisant en quatre partis
hostiles. En attendant les résultats de cette propagande du vrai ,
je ne saurais trop signaler, en même temps que l'éloge de nos
trop proches voisins , le contraste suivant. Chez les Allemands ,
l'harmonie se conserve à la faveur des libres coutumes du moyen
âge ; chez nous , elle est systématiquement détruite par les con-
ti-aintes légales de la Terreur. {L'Organisation du travail (docu-
ments E, F, G, K.) Et cependant , malgré ce scandale sans exemple,
malgré ces obstacles révoltants, beaucoup de patrons, à force de
volonté et de vertu, conservent dans leurs ateliers les traditions*
d'harmonie. Hs nous montrent ainsi combien la réforme sera fa-
cile quand elle ne sera plus empêchée par les contraintes de la loi
écrite et par les encouragements que donne la division des hommes
de bien aux hommes d'erreur, de violence et de proie. Le Jury
international de l'Exposition universelle de 1867 a signalé quel-
ques-uns de ces vrais patrons du travail à la reconnaissance pu-
blique. Je suis heureux de rappeler que mon ami, M. Marne,
r éditeur désintéressé de mes ouvrages , est cité parmi eux au pre-
mier rang. (L'Organisation du travail » document q.)
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§ 38. — LE COMMERCE, L'ÉPARGNE ET LE CRÉDIT 145
encore , le changement du régime de succession
se présente comme la condition préalable de la
réforme sociale.
En résumé , l'industrie manufacturière ne con-
tribue à la prospérité des nations que si elle est
liée à la Liberté testamentaire. Cette connexion
est particulièrement bienfaisante au milieu des
usines rurales; elle acquiert tous ces avantages
dans les conditions que je signalerai plus .loin
(§ 50) en traitant spécialement du patronage.
S 38
LE COMMERCE, PRATIQUÉ EN PETIT AVEC LE CONCOURS DE L'É-
PARGNE, DONNE l'indépendance AUX FAMILLES; PRATIQUÉ EN
GRAND AVEC l'AIDE DU CRÉDIT, IL ACCROÎT LA PUISSANCE DES
NATIONS.
Le mot commerce a un sens plus défini ; et il
en est de même de ses équivalents , dans les di-
verses langues européennes. Il désigne parfois
l'ensemble des opérations qui ont pour objet d'ap-
proprier aux besoins usuels , et de mettre à la
portée des consommateurs les matières fournies
par l'agriculture, l'art forestier et l'industrie mi-
nérale ^ ; avec cette vaste acception il compi'end
1 C'est avec celte acception que l'on a qualifié l'un de nos dé-
partements ministériels, le ministère du commerce; c'est ainsi
que les Français et les Anglais disent journellement commerce du
coton , coton trade»
■■ 5
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14« CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
l'industrie manufacturière. Les mots expriment
toujours exactement la nature des choses ; et l'on
s'aperçoit bientôt que l'étendue de l'expression
est ici en rapport avec l'absence de toute limite
tranchée entre les professions. Beaucoup de ma-
nufacturiers , en effet , entretiennent au loin des
comptoirs pour acheter leurs matières premières
et vendre leurs produits ; et , sous le régime des
fabriques collectives (§37), celui qui centralise
pour l'exportation les produits d'un certain nom-
bre d'ateliers a quelquefois le caractère de mar-
chand plutôt que celui de fabricant. Dans l'aperçu
sommaire que j'ai à présenter ici, je grouperai
seulement sous le nom de commerce les bran-
ches d'activité qui ne se rattachent ni aux pro-
fessions libérales, ni à celles dont il a été question
dans les deux paragraphes précédents. J'y com-
prendrai, par conséquent, les marchands qui se
placent comme intermédiaires, pour l'achat ou
la vente des matières premières et des produits,
entre les producteurs et les consommateurs ; les
voituriers de terre et d'eau qui transportent ces
matières et ces produits ; les banquiers qui s'oc-
cupent surtout de la concentration et de la cir-
culation des capitaux. J'examinerai aussi dans
quelques-uns de leurs détails les principales pro-
fessions qui se rattachent à ces trois types.
La fonction essentielle aux commerçants pro-
prement dits consiste à mettre en rapport les
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§ 38. — LE COMMERCE, L'ÉPARGNE ET LE CRÉDIT 147
individus elles nations en achetant, transportant
et vendant les produits qui leur sont nécessaires.
Parmi ces opérations , les transports seuls don-
nent lieu à des manipulations considérables , exi-
geant l'intervention d'un nombreux personnel.
Lorsque le commerçant les emploie pour son
propre compte, comme le fait l'armateur de na-
vires, le caractère du voiturier prédomine par-
fois sur celui du marchand. Plus habituellement
le marchand traite à prix fait, pour toutes ces
manipulations , avec diverses catégories d'entre-
preneurs qui se multiplient beaucoup de notre
temps , notamment en ce qui concerne le trans-
port et le magasinage.
Ces diverses industries commerciales subissent
en ce moment des révolutions analogues à celles
que j'ai signalées dans Tindustrie manufactu-
rière. Le nouveau régime tend encore ici à rem-
placer le travail des bras par celui des machines ;
il substitue de grandes individualités ou des asso-
ciations puissantes, munies" d'un matériel per-
fectionné, aux petites corporations et aux indi-
vidus isolés opérant par les procédés les plus
simples. Cette transformation est si rapide que
les types du muletier, du charretier, du petit
batelier, qui avaient encore, il y a trente ans,
des allures si caractéristiques et si originales ^ ,
2 Voir, par exemple , les descriptions de Vizvostchik russe et
de Vnnnero espagnol. (Les Ouvriers européens, p. 69 et 181.)
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148 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
deviennent rares de nos jours. Il en est de même
des communautés de portefaix, qui ont été orga-
nisées chez les peuples commerçants de l'an-
tiquité, comme elles le sont encore a Saint-Pé-
tersbourg ^ et à Marseille. Dans ces conditions
nouvelles , le personnel directement attaché aux
négociants tend sans cesse à se réduire ; en sorte
que des maisons, opérant sur des quantités con-
sidérables de marchandises, peuvent souvent se
contenter d'un petit nombre de commis.
Cette situation se modifie lorsque le commer-
çant exerce lui-même certaines industries ex-
tractives : tel est le cas pour la pêche maritime,
la chasse aux fourrures , les cueillettes de caout-
chouc, des bois d' œuvré, des écorces médici-
nales, des matières tinctoriales, et en général
pour les récoltes de produits spontanés , opérées
dans des eaux ou sur des sols qui ne sont point
soumis au régime de la propriété individuelle.
Tantôt, comme dans la grande pèche, le com-
merçant exploite en régie avec des marins sala-
riés ou associés ; tantôt, comme dans les chasses
et les, cueillettes des deux Amériques, il centra-
lise, dans une sorte de fabrique collective, le
travail des petits chefs de métier, auxquels il fait
des avances d'argent et de matériel. Les marins
adonnés à la pêche côtière, ayant pour leurs pro-
3 Organisation dés associations d'ouvriers dites Artèles, dans
les grandes villes de la Russie. (Z>^ Ouvriers européens y^, 76.)
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§ 38. — LE COMMERCE, L'ÉPARGNE ET LE CRÉDIT 149
duits un débouché facile, agissent habituellement
comme chefs de métier indépendants, sous un
curieux régime d'association * qui se maintient,
depuis un temps immémorial, sur tous les rivages
maritimes (§42).
Les commerçants ont fait, dans l'antiquité, la
grandeur de Tyr et de Carthage ; au moyen âge ,
ils ont donné une richesse et une splendeur sans
précédents à plusieurs villes des Pays-Bas et de
l'Italie ; de nos jours , ils contribuent plus que
jamais à assurer la prépondérance de certaines
nations. Ils concourent à ce résultat par deux
moyens principaux : en ouvrant de larges débou-
chés aux produits de l'agriculture et de l'industrie
manufacturière; en cultivant et en propageant
dans la population la prévoyance , la rectitude de
jugement , les initiatives hardies , et en général
les grandes aptitudes nécessaires au succès d'en-
treprises lointaines.
Les commerçants apportent à une nation beau-
coup d'éléments de force et de puissance ; mais
ils n'ont jamais réussi à fonder seuls une consti-
tution stable. Considérés dans leurs tendances
professionnelles et dans leurs rapports avec la
patrie, ils ont, à l'égard des manufacturiers, le
genre d'infériorité que je signalais plus haut (§ 37)
chez ces derniers en les comparant aux agricul-
* Monographie du pêcheur côtier de Saint -Sébastien (Guipus-
coa-Espague ). {Les Ouvriers des deux mondes, t. !«••, p. 403.)
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150 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
leurs. N'étant liés indissolublement par leur pro-
fession ni à la population ni au sol , ils sont cos-
mopolites plutôt que nationaux; sans briser leurs
relations essentielles, sans nuire à leurs intérêts,
et souvent même en se créant de nouveaux
moyens de fortune, ils peuvent rompre avec
leur pays, et transporter sur une terre étran-
gère leurs richesses et leurs établissements^.
Les commerçants ne s'aident point, comme les
agriculteurs et les manufacturiers , du travail des
agents naturels. Leurs opérations se fondent sur-
tout sur un travail personnel qui n'est fructueux
qu'à la condition d'absorber toutes les facultés du
corps et de l'esprit ^ Ils sont donc moins portés
que les autres chefs d'industrie à se préoccuper
^ Cette funeste émigration des commerçants commence à se
produire en France , en présence des doctrines sauvages {r Orga-
nisation du travail, document J) professées par les hommes qui
ont dominé IJaris du 18 mars au 31 mai 1871, et qui exploitent
ouvertement les mauvais instincts d'un peuple corrompu dans
500 de nos 3000 cantons. Si ce désordre continue avec la tolérance
des gouvernants (§8, note 8), aucun commerçant ne pourra
plus compter sur les fruits de son travail : aucun d'eux ne conser-
vera son concours au placement des produits de nos ateliers , et
nos populations égarées perdront leurs moyens honnêtes de sub-
sistance. := fi A Liverpool , Tune des meilleures écoles de com-
merce du monde , les négociants recherchent surtout pour leurs
comptoirs les jeunes gens qui s'abstiennent scrupuleusement, même
aux heures de loisir, de toute étude étrangère à la profession :
ils tiennent même en suspicion un commis qui se récrée par des
lectures instructives; et ils n'admettent guère comme diversion
au travail que le repos absolu et les exercices du culte. Le clas-
sement des agents dans les meilleures maisons s'opère , avec une
rigueur extrême , conformément à ce principe.
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§ 38. — LE COMMERCE, L'ÉPARGNE ET LE CRÉDIT 151
avec suite des questions d'intérêt public , et ils
sont par conséquent moins préparés à prendre
part aux fonctions du gouvernement. Ils pour-
raient sans doute juger avec sagacité les questions
politiques ; mais leurs conclusions , souvent dic-
tées par des convenances exclusives ou acciden-
telles , ne seraient pas toujours celles que com-
manderaient les intérêts généraux du pays. Il est
donc opportun de confier aux commerçants le
gouvernement de leurs villes , complétées par des
banlieues nettement séparées des districts ruraux
(§ 58) ; tandis qu'il pourrait être dangereux de leur
déléguer une autorité prépondérante dans la pro-
vince ou dans l'État.
Le commerce , comme l'industrie , est souvent
exercé par des chefs de métier' subvenant seuls,
ou avec le concours de leur famille, à tous les
travaux de la profession. Le petit commerce a
pour fonction essentielle de tenir à la disposition
des consommateurs une multitude d'objets dont
la provision doit être renouvelée journellement :
tels sont surtout les aliments , les menus objets
de mobilier, et les outils usuels des principaux
métiers. Les uns se vendent sous la forme où ils
ont été livrés par le grand commerce et la grande
industrie ; les autres exigent une élaboration spé-
ciale , et alors le caractère du fabricant s'unit à
celui du marchand. Presque toujours, c'est la
nécessité de la vente en détail qui maintient ces
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152 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
petites fabrications, et qui les garantit contre
Tenvahissement des usines ou des fabriques col-
lectives. Cette influence est frappante chez beau-
coup d'artisans urbains et ruraux, et notamment
chez le boulanger. On a inventé depuis longtemps
des machines ingénieuses qui pétrissent la pâte,
façonnent et cuisent le pain avec une notable
épargne de main-d'œuvre ; et Ton a souvent tenté
de produire, à l'aide de ces appareils, une con-
centration de travail analogue à celle qui a été
réalisée pour la filature des matières textiles.
Cependant les usines fondées sur ce principe
n'ont jamais pu soutenir la concurrence des
petits boulangers qui se servent des procédés
manuels en usage depuis un temps immémorial.
C'est que la vente et la distribution du pain
exigent plus de travail que la fabrication propre-
ment dite : de là il résulte que le petit mar-
chand ayant , par la nature des choses , le mono-
pole de l'opération principale , est mieux placé
que le chef d'une grande usine pour se livrer à
la fabrication, qui n'est que l'opération accessoire.
Le petit marchand, comme le petit agriculteur,
exerce son métier avec le concours de sa famille :
lorsqu'il étend ses opérations sans sortir du com-
merce de détail, il s'adjoint, selon la vieille cou-
tume européenne, des domestiques^ c'est-à-dire
7 Les Ouvriers européens; définition des ouvriers domestiques,
p. 16-17.
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§ 38. — LE COMMERCE, L'ÉPARGNE ET LE CRÉDIT 153
des apprentis ou des auxiliaires déjà formés, in-
corporés à la famille, admis par conséquent à
loger sous son toit et à manger à sa table. Les
familles vouées aux diverses spécialités commer-
ciales trouvent dans cette excellente organisation
le moyen de se compléter , ou de donner emploi
aux bras superflus dont elles disposent. Elles
trouvent également dans ces petits ateliers de
famille toutes les ressources nécessaires pour
diriger leurs nombreux enfants vers des profes-
sions différentes, de manière à les préserver
contre les inconvénients d'une concurrence mu-
tuelle. Elles obtiennent ainsi pour eux, à titre
d'échange et sans restreindre leurs propres moyens
de travail, une solide instruction professionnelle
qui se concilie avec les salutaires influences du
foyer domestique. Cette extension de la vie de
famille, en rapprochant des adolescents de con-
ditions analogues, offre beaucoup d'avantages :
elle assure d'utiles collaborateurs aux chefs de
métier de bonne renommée; elle développe la
connaissance pratique des divers langages; elle
jette de nouveaux éléments de gaieté dans la vie
des familles-souches ( § 30 ) ; elle rend plus faciles
les relations d'affaires ; enfin elle resserre entre
les diverses maisons des rapports traditionnels, en
préparant pour l'avenir des amitiés solides et des
mariages assortis.
Cette organisation bienfaisante du petit com-
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154 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
merce se conserve fermement en Angleterre et
dans plusieurs États allemands , où les habitations
se prêtent toujours à cette adjonction d'auxiliaires
domestiques ; elle est encore assez usuelle parmi
nos diverses classes d'artisans ruraux^; mais elle
se détruit dans nos villes, sous diverses in-
fluences qui, chaque jour, se font plus vive-
ment sentir.
Nos habitations à loyer, qui se restreignent de
plus en plus aune portion exiguë de maison, sont
privées des dépendances qu'exigerait la cohabi-
tation d'auxiliaires pris dans d'autres familles. Le
petit commerce des villes a chez nous l'instabilité
des autres professions. Un père est rarement dis-
posé à transmettre son métier à l'un de ses. fils :
il est moins porté encore à s'adjoindre des domes-
tiques ; et il préfère demander à des salariés le
supplément de main-d'œuvre dont il peut avoir
besoin , pour une entreprise de courte durée qui
ne sera pas continuée par ses descendants. La
stérilité des mariages ôte toute opportunité aux
échanges que les parents faisaient, entre leurs
enfants, dans un but d'instruction profession-
nelle ; et les familles qui ignorent de plus en plus
les conditions de succès , danales professions que
choisissent leurs enfants , se flattent d'y suppléer
par l'enseignement des écoles (§47)^ Enfin, les
8 Monographie du maréchal-ferrant du Maine. ( Les Ouvriers ew-
ropéens, p. 265 et 266.)
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§ 38. — LE COMMERCE, L'EPARGNE ET LE CREDIT 155
femmes qui ne veulent point se donner le souci
d'élever une nombreuse famille , et qui sont peu
portées aujourd'hui (§26) vers les occupations
du foyer, résistent vivement, dans les professions
urbaines de cette catégorie , à ^admission des
auxiliaires domestiques, et elles obligent ainsi
le chef de maison à se contenter de salariés.
Cette désorganisation des anciennes mœurs est
plus avancée à Paris que dans toute autre agglo-
mération européenne ; et , lorsqu'on s'occupera
des rapports sociaux avec le soin qu'on apporte à
rétude des astres , des minéraux et des deux
règnes organiques , on sera effrayé des désordres
produits , à cet égard , par l'abandon des vieilles
coutumes. Les jeunes gens des deux sexes atta-
chés comme salariés ou apprentis aux maisons de
commerce restent, en dehors des heures de tra-
vail , abandonnés aux influences les plus perni-
cieuses, sans que les patrons prennent d'eux au-
cun souci. Souvent la boutique, le magasin ou
l'atelier sont des lieux de démoralisation : quel-
quefois les maîtres eux-mêmes en sont les prin-
cipaux agents ; et , ce qui semble d'abord in-
croyable, c'est que cette influence corruptrice est
parfois exercée par des femmes, chefs de métier^.
Ceux qui se préoccupent des destinées de notre
race ne peuvent voir sans inquiétude ces désor-
9 Ias Ouvriers des deux mondes, t. II, p. 470.
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156 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
dres que l'histoire nous présente comme les pré-
curseurs habituels des grandes catastrophes *^ :
ils doivent s'efforcer de guérir cette corruption du
petit -commerce , triste pendant du paupérisme
manufacturier. Comment , en effet , une société
pourrait-elle se maintenir si, à la corruption qui a
toujours été propagée par les riches oisifs , elle
joignait une corruption nouvelle émanant des
classes vouées à un opiniâtre labeur ?
On a souvent signalé, dans le grand commerce,
des tendances opposées à l'intérêt général des
sociétés. Cette opinion s'est fait jour chez plu-
sieurs peuples anciens" ; elle a dominé en France
jusqu'à la Renaissance; elle subsiste même encore
de notre temps dans beaucoup d'esprits. Heureu-
sement il s'est trouvé , à toutes les époques , des
peuples intelligents qui ont eu le bon sens d'échap-
per à ce préjugé , et qui ont été récompensés par
le succès. Les peuples de l'antiquité qui se sont
élevés par le commerce à un haut degré de splen-
deur et de puissance , ont dû réussir surtout par
le travail et la bonne foi, c'est-à-dire parles vertus
qui font encore prospérer les grandes nations
10 Cette prophétie , qui date de 1864, a été justifiée par les actes
affreux commis à Paris, du 18 mars au 31 mai 1871, par des
femmes dénaturées. = <l Les Grecs, dans leurs traditions my-
thologiques, assimilaient le commerce ag, vol. Xénophon juge
sévèrement les commerçants de son époque. Plusieurs de ces
jugements seraient encore applicables à certains types de l'Occi-
dent.
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§ 38. — LE COMMERCE, L'EPARGNE ET LE CREDIT 157
commerçantes de notre époque. D'un autre côté,
les législateurs civils et religieux qui ont condamné
le commerce n'ont pu complètement abolir un
genre de travail indispensable aux sociétés ; mais
en éloignant de cette branche d'activité tous ceux
qui pouvaient prétendre à la considération publi-
que, ils ont souvent introduit, parmi les classes
commerçantes, la dégradation que signalait leur
doctrine.
Nous avons encore sous les yeux les derniers
vestiges de ces préjugés. Ainsi, les discussions
qui ont amené récemment la réforme du régime
douanier des céréales , ont donné l'occasion de
constater que beaucoup d'hommes , placés chez
nous dans une situation élevée , attribuaient au
commerce des grains une influence hostile à l'in-
térêt général. On continue à penser que des né-
gociants habiles peuvent, par de perfides ma-
nœuvres , produire alternativement la vileté et la
cherté, désoler ainsi tour à tour le producteur et
le consommateur , et prélever sur la société en-
tière de lourds impôts. Tant que la loi a consacré
cette doctrine , les populations ont dû prendre en
haine les marchands de grains ; et , par une con-
séquence nécessaire , les personnes ayant souci
de leur propre considération n'ont point voulu
s'engager dans cette branche de commerce. L'in-
tluence de cette dangereuse erreur a jusqu'à ce
jour privé la France de cette estimable classe de
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158 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
négociants en blés qui s'emploient si utilement,
en Allemagne, en Hollande et en Angleterre , à
assurer l'approvisionnement , et qui y sont en-
tourés d'une considération bien méritée ; c'est
grâce à eux que ces pays , moins favorisés que le
nôtre par le sol et le climat , se trouvent mieux
garantis des alternatives d'abondance et de di-
sette.
Le commerce n'a pas seulement pour effet d'as-
surer à une nation , aux conditions les plus avan-
tageuses , les denrées qui lui sont nécessaires; il
lui fournit des ressources presque indéfinies pour
étendre la sphère de son activité. Il n'est limité,
ni comme l'agriculture par l'étendue du sol , ni
comme l'industrie manufacturière par la force des
moteurs naturels oïl le nombre des ouvriers. Un
négociant voit habituellement ses entreprises bor-
nées par l'étendue de son capital, et par l'insuffi-
sance des notions qu'il possède sur les hommes
et les choses des contrées avec lesquelles il pour-
rait lier des relations d'affaires ; mais ces bornes
peuvent être indéfiniment reculées, pour une fa-
mille, parle travail, l'épargne et la persévérance.
Comme le prouve l'expérience de tous les peu-
ples, il n'y a, pour ainsi dire, point de bornes à
la puissance que peut acquérir une maison de
commerce créée par les efforts de plusieurs géné-
rations tenant toutes à honneur d'accroître leurs
capitaux et de poursuivre les traditions du fonda-
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§ 38. — LE COMMERCE, L'ÉPARGNE ET LE CRÉDJT 159
teur. De semblables maisons assurent d'incal-
culables avantages à la nation qui , plus heureuse
que les grandes villes commerçantes de l'antiquité
et du moyen âge , peut contre-balancer leur in-
fluence par l'ascendant d'une classe puissante de
propriétaires fonciers , et se préserver de l'action
corruptrice exercée par les grandes accumulations
de richesses.
La France n'a pas pris jusqu'à présent , dans le
mouvement commercial des peuples civilisés , la
part que devraient lui assigner sa situation géo-
graphique, ses ressources agricoles ou manufac-
turières, et, en général, l'ensemble de ses apti-
tudes. En recherchant les conditions qui peuvent
lui assurer un meilleur avenir, je suis loin de dé-
sirer pour elle la suprématie qui , convoitée par
tant de peuples, a été l'objet de guerres funestes.
Une supériorité exclusive dans ce genre d'acti-
vité sera toujours contraire au principe même de
l'organisation européenne, et dangereuse pour la
nation qui en jouira. Je me borne donc à souhai-
ter que mon pays puisse atteindre, comme tout
l'y encourage, un des premiers rangs à côté de
dignes émules.
Notre loi de Partage forcé oppose un obstacle
absolu à la fondation de ces puissantes maisons
de commerce qui sont, plus que jamais, un des
éléments essentiels de la prospérité d'une nation.
Tant que cette loi subsistera, nous ne verrons plus
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160 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
s'élever lentement , parle travail et la vertu, ces
grandes individualités qui se sont développées ,
de loin en loin, sous notre ancien régime, malgré
les influences d'un autre ordre qui leur étaient
hostiles. Plus encore que dans les autres branches
de production, le régime actuel détruit en germe
toute grandeur qui devrait se fonder sur le con-
cours de plusieurs générations de commerçants.
Le spéculateur qui , dans une liquidation après
décès, achète un domaine rural ou une manufac-
ture, trouve, sur le sol ou chez les populations, les
indices de la tradition qu'il doit suivre ; mais la
tradition se détruit tout entière par la retraite ou
la mort du négociant qui n'a pas eu le pouvoir
d'instituer un héritier continuateur de son œuvre.
Le nouvel esprit que nous ont inculqué les légis-
tes oppose donc un obstacle permanent à l'exten-
sion de notre commerce. Une enquête méthodi-
que produirait facilement l'évidence sur ce point :
les deux premières nations commerçantes de no-
tre temps jouissent de la Liberté testamentaire ;
et si l'on peut trouver chez nous quelques mai-
sons élevées à une grande hauteur par les travaux
de plusieurs générations, on peut être assuré
d'avance que cette élévation est due à des senti-
ments dont la source ne se trouve plus dans notre
race ^^ La formation graduelle des familles-sou-
12 A Paris, les plus riches maisons de banque formées par le
travail de plusieurs générations sont toutes d'origine juive et ger-
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§ 38. — LE COMMERCE, L'ÉPARGNE ET LE CRÉDIT 161
ches , SOUS la bienfaisante influence de la Liberté
testamentaire , est donc pour le commerce , en-
core plus que pour les industries extractives et
manufacturières , la condition indispensable du
succès *^
Le commerce a longtemps souffert en Europe
d'un mal qui n'est point encore complètement
guéri. Depuis la Renaissance, et surtout depuis
le règne éclairé de Henri IV, nos gouvernements
se sont en général employés à combattre les opi-
nions qui attribuaient aux prêts d'argent et aux
bénéfices commerciaux un caractère de fraude et
tie spoliation. Cette influence du pouvoir civil,
secondée par la propagation des vrais principes
de la science économique, a, peu à peu, conduit
le clergé et les laïques à secouer les préjugés
manique; ou bien elles descendent de familles, expulsées par
l'édit de Nantes, qui ont conservé à l'étranger les anciennes tra-
ditions françaises.
•3 Ces vérités se font jour depuis quelque temps avec une rapi^
dite qui s'explique par la vivacité du caractère français et qui jus-
tifie l'espoir d'une réforme prochaine. Depuis que ces lignes ont
été publiées , une réunion de cent trente notables , appartenant à
toutes les branches du haut commerce et des manufactures de
Paris, a réclamé la Liberté testamentaire dans une pétition sou-
mise au Sénat en mars 1866. Si ces fécondes initiatives se multi-
plient, la France reviendra bientôt à une règle de gouvernement
qiii, depuis plusieurs siècles, inspire les Parlements de la Grande-
Bretagne. Elle ne permettra plus aux légistes de troubler, par
une intervention inopportune , les débats relatifs aux lois de suc-
cession (§ 20); elle leur confiera tout au plus la mission de for-
muler les principes votés par des assemblées composées surtout
d'agriculteurs , de manufacturiers et de comnjerçants.
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162 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
qu'avait enracinés en France la législation de
Charlemagne. Je trouve même des théologiens,
à la fois éclairés et orthodoxes, qui sont mainte-
nant disposés à repousser en principe toute im-
mixtion réglementaire de la reUgion dans Torgà-
nisation commerciale. Cependant tout n'est point
encore conquis sous ce rapport, et il reste à
mettre quelques-unes de nos lois en harmonie
avec ce progrès de Fesprit public. Il me semble,
par exemple, que la loi de 1807, réglant l'intérêt
de l'argent, est aujourd'hui un anachronisme : elle
serait depuis longtemps réformée , si les légistes
et les autres agents préposés à l'exécution des rè-
glements n'avaient pas dominé jusqu'à présent,
dans nos assemblées souveraines, les classes agri-
coles, industrielles et commerciales, sur lesquelles
pèsent principalement les inconvénients du ré-
gime établi.
Lorsque nos gouvernements se furent détermi-
nés à combattre ces déplorables préjugés, ils don-
nèrent immédiatement sur un autre écueil : ils ne
renoncèrent à opprimer le commerce que pour
concevoir aussitôt la pensée de le protéger. Con-
tenue dans de justes limites par les gouverne-
ments des deux premiers Bourbons, cette ten-
dance prit sous le règne de Louis XIV des déve-
loppements tels que la démarcation entre l'action
de l'État et celle des particuliers se trouva sou-
vent effacée. Dès lors le gouvernement se plut à
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§ 38. — LE COMMERCE, L'ÉPARGNE ET LE CRÉDIT 163
choisir les branches de commerce qu'il convenait
de créer : il en détermina le siège et les moyens
d'action , et il en contrôla l'exploitation à l'aide
d'inspecteurs spéciaux, selon les formes pres-
crites par des règlements minutieux. Il se donna
plus que jamais la mission de diriger le commerce
des blés pour assurer la subsistance des popula-
tions, et il prétendit moraliser le grand commerce
par des dispositions préventives. Toutes les admi-
nistrations du xviii^ siècle, celle de Turgot excep-
tée, renchérirent à l'emd sur cette tendance ; et
je doute qu'on puisse trouver une branche de tra-
vail qui, pendant cette longue époque d'erreur et
de corruption (§§ 6 et 9), n'ait excité le zèle de
nos gouvernants.
Mais les gouvernements, quelque puissants
qu'ils soient, ne sauraient changer la nature des
choses : aussi ces bonnes intentions , appliquées
à une tache impossible, sont- elles restées com-
plètement stériles. J'ai longtemps admiré, sur la
foi de nos historiens, ces prétendues merveilles
de l'administration commerciale de l'ancien ré-
gime; mais, chaque fois que j'ai eu occasion de
remonter aux sources, j'ai trouvé le néant caché
sous la pompe des rapports officiels. Tel a été, par
exemple, le résultat des études que j'ai faites d'a-
bord sur le commerce de l'acier ^\ et plus récem-
^* Mémoire sur le commerce des fers à acier dans le nord de
l'Europe f et sur les questions soulevées depuis un siècle et demi
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164 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
ment sur les commerces du blé, de la faiine et du
pain *^ Souvent même, comme dans les exemples
que je viens de citer, l'intervention inopportune
de Fautorité a empêché les solutions que l'initia-
tive individuelle eût inévitablement obtenues. Je
vois chaque jour plus clairement qu'en matière
commerciale l'activité privée est seule féconde.
Quant à l'État, sa tache est facile : il n'aquà
s'abstenir. Son unique obligation est de punir les
fraudes présentant un danger public , ou offrant
le caractère d'un déUt que le consommateur ne
saurait découvrir. Même dans ce cercle circon-
scrit , il faudrait garder une grande réserve : agir
plutôt que réglementer, et pourvoir à l'exécution
des prescriptions actuelles avant de songer à les
étendre. Le gouvernement du second Empire a
sagement préludé à cette réforme en allégeant les
taxes douanières qui tendaient à protéger le tra-
vail intérieur plutôt qu'à augmenter les revenus
de l'État.
En ce qui concerne l'organisation des profes-,
sions, la Révolution française, pendant la courte
période où elle se montra vraiment libérale ^^, fit
justice des abus accumulés par l'ancien régime;
mais depuis lors plusieurs de ces abus ont été ré-
par remploi de ces fers dans les aciéries françaises; Paris, 1846,
in-8o.
i^ Rapport au conseil d'État sur les commerces du blé, de la
farine et du pain; Paris, impr. impér.,1860, in-4o, p. 113. ^"^
18 Rapport, déjà cité , sur les commerces du blé, etc., p. 127 à 129.
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§ 38. — LE COMMERCE, L'EPARGNE ET LE CREDIT 165
tablis, souvent même avec une exagération jus-
que-là sans exemple. Sur ces divers points, l'œu-
vre de 1789 doit être reprise à nouveau. Parmi
les réglementations que l'étude comparée des au-
tres peuples conseille d'abroger, je citerai : l'or-
ganisation présente de la boulangerie de la ville
de Paris et de plusieurs agglomérations urbaines ^^;
la loi du l^"^ juillet d841 concernant les ventes pu-
bliques de marchandises ; l'intervention des offi-
ciers ministériels chargés de la vente des mar-
chandises, et celle des agents préposés aux ventes
sur les marchés. Quant aux encouragements, aux
privilèges et aux monopoles conférés, sous pré-
texte d'intérêt public, par des actes émanant du
souverain, ils sont de plus en plus condamnés par
la pratique des peuples classés au premier rang
dans l'opinion. Les grandes banques d'émission,
telles qu'elles existent en Angleterre et en France,
sont aujourd'hui les seules qui fassent exception
à cette règle, et qui reçoivent l'approbation de la
plupart des hommes compétents. Encore faut-il
remarquer que cette exception ne restreint pas ,
comme les autres privilèges commerciaux, un
droit qui aurait été souvent acquis au public dans
le régime européen : elle attribue , au contraire ,
à un établissement privé l'émission du papier-
monnaie, c'est-à-dire une fonction que plusieurs
^^ Depuis que ces lignes ont été écrites, cette réforme a été en
partie opérée par le décret du 30 septembre 1863.
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166 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
gouvernements européens retiennent à titre de
droit régalien.
Les autres banques qui reçoivent en dépôt les
métaux précieux, qui escomptent les effets de com-
merce , et qui font le service des recettes ou des
payements de toute nature, se multiplient chaque
jour, sous le régime de l'initiative individuelle et
de la libre concurrence. Les peuples commer-
çants s'accordent à penser qu'en organisant et en
distribuant le crédit elles deviennent de plus en
plus des agents essentiels pour le moyen et le
grand commerce; et, à ce sujet, je ne saurais
rien ajouter aux considérations que beaucoup d'é-
crivains de notre temps ont rendues classiques.
Au surplus, pour le crédit comme pour les procé-
dés techniques des arts usuels , la réforme s'ac-
complit, sans soulever de grandes résistances, par
lapropagation incessante des principes que recom-
mande la pratique des peuples les plus renommés.
En constatant les avantages que le crédit assure
à ceux qui dirigent les opérations de l'industrie et
du commerce, on a été conduit à penser qu'on y
trouverait également le moyen d'améliorer le sort
des classes inférieures. Sous l'inspiration de cette
pensée, il se crée depuis quelque temps en An-
gleterre, en Allemagne et en France, des institu-
tions dont les débuts sont dignes d'attention. On
doit citer entre autres celles qui s'établissent à
Paris dans l'intérêt des petits commerçants libres
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§ 38. — LE COMMERCE, L'ÉPARGXE ET LE CRÉDIT 167
et des communautés de travailleurs fondées sous
l'influence des idées de 1848 (§ 43).
Mais pour tirer de ces entreprises des résultats
utiles, il faut bien connaître ceux qu'on veut assis-
ter, et comprendre qu'aux niveaux inférieurs de
la société la prévoyance fait plus défaut encore
que le crédit. Comme je l'expliquerai plus loin
(§ 49), l'imprévoyance qui porte la plupart des
hommes à consommer le gain de chaque jour sans
souci du lendemain, est la principale cause qui les
retient dans une situation précaire, et qui les em-
pêche de s'élever. Peut-être le crédit est -il le
genre d'assistance qui convient le moins aux per-
sonnes livrées à ces habitudes ; et j'ai souvent
constaté que les efforts tentés dans ce sens ag-
gravaient leur situation. Tout ce que j'ai observé
me porte à croire que les institutions de crédit
les mieux adaptées aux besoins des classes infé-
rieures sont celles qui combattent, au moins in-
directement, par une surveillance sévère, les
mauvaises inclinations de leurs clients. Cette dis-
ciplme morale due aux petites institutions de
crédit est assez apparente dans les districts ru-
raux de l'Amérique du Nord , et les essais qui se
font maintenant à Paris me portent à croire qu'elle
tend à s'organiser chez nous. Je remarque aussi
que, dans nos agglomérations urbaines où les
classes extrêmes de la société sont divisées plus
qu'ailleurs par les discordes civiles, cette action
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168 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
disciplinaire serait mieux exercée par des asso-
ciations recrutées dans la classe même à laquelle
on veut assurer le bienfait du crédit. Un grand in-
térêt public est attaché au succès des institutions
de ce genre , et les classes dirigeantes devraient
les encourager autant que possible , en leur con-
servant le but que je viens d'indiquer.
Ces associations tendant à développer le crédit
dans les rangs inférieurs de la société, feraient
en résumé une propagande morale aussi bien
qu'une œuvre commerciale : elles n'atteindraient
donc leur but que si les directeurs étaient animés
de l'esprit de dévouement. Or il est assez rare ,
4ans les sociétés modernes , que cette vertu se
manifeste en dehors de la famille et des rapports
d'affection créés par une longue communauté
d'efforts entre le patron et l'ouvrier. Sans doute,
cette difficulté n'est, pour l'opinion publique,
qu'un nouveau motif d'encourager celles de ces
institutions qui seraient à la hauteur de leur
tâche ; mais elle doit aussi mettre les bons esprits
en garde contre les illusions tendant à exagérer
l'importance de ces nouveautés.
Jusqu'à ce jour, la famille -souche et le patro-
nage (§50) restent évidemment, en Europe, les
principales écoles de la prévoyance et du progrès
moral. C'est là que les classes inférieures trouvent
le plus sûr moyen de s'élever dans la hiérarchie
sociale. Les contrées montagneuses où régnent
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§ 39. — LES COLONIES ET LA FÉCONDITÉ DU MARIAGE 160
ces bienfaisantes influences sont aussi celles qui
fournissent à chaque nation le personnel de cette
classe énergique de petits marchands et de col-
porteurs , qui arrivent pour la plupart à la fortune
par un travail opiniâtre et par la lente accumu-
lation des épargnes. Tel est le rôle que jouent :
en France les Pyrénées et l'Auvergne *^ , en Es-
pagne le pays basque et les Asturies *% en Suisse
et en Tyrol les Alpes, en Italie les Alpes et
l'Apennin.
S 39
LES COLONIES , ÉLÉMENT NÉCESSAIRE DE L'ORGANISATION DES
SOCIÉTÉS FÉCONDES, ASSURENT LA STABIUTÉ DES MÉTROPOLES
Les institutions et les mœurs qui ont étouffé
chez nous toute aptitude à la colonisation forment
un des vices principaux de notre organisation
commerciale. Je trouve là une des causes de l'in-
fériorité où nous restons aujourd'hui devant plu-
sieurs de nos émules.
Chaque grande nation européenne, stimulée
par les bons exemples, s'assimile peu à peu les
moyens de succès de ses concurrents : elle tend
à manufacturer elle-même tous les produits usuels
qui constituaient précédemment, pour d'autres
pays, des spécialités exclusives. C'est ainsi que
18 Les Ouvriers des deux mondes, t. II, p. 351; t. IV, p. 283.
=: *9 Les Ouvriers européens, p. 177 et 187.
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170 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
les draps fins, dont la fabrication était encore,
à l'époque de la Renaissance, le secret de quel-
ques localités , se produisent maintenant presque
partout avec un égal succès. Il en sera de même
bientôt de la plupart des autres tissus communs
et des objets de consommation courante. Il résulte
de là qu'en Europe, le commerce extérieur de
ces produits tend sans cesse à se restreindre pour
les régions manufacturières. Celles-ci dirigeront
donc de plus en plus leur commerce d'exportation
vers leurs colonies , qui transforment si merveil-
leusement de nos jours tant de régions jusque-là
désertes ou livrées à la vie sauvage ; qui trouvent
dans le pâturage , l'agriculture , les forêts et les
mines , des moyens illimités de travail ; qui , par
conséquent, ne songeront pas de longtemps à
entrer eh concurrence avec les manufactures de
l'Europe , et borneront leur activité à la produc-
tion des matières brutes.
Mais ces essaims de l'Europe , pour obtenir les
produits manufacturés qui leur sont nécessaires,
ne s'adressent pas indifféremment à toutes les
métropoles : dans ce choix, ils montrent de la
préférence pour celles dont ils sont sortis. La
suppression des règlements qui réservaient autre-
fois aux métropoles la clientèle de leurs colonies,
a peu modifié , sous ce rapport, l'ancien état de
choses; et cela prouve bien qu'il s'agit ici d'une
tendance spontanée des populations. Cette pré-
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§ 39. — LES COLONIES ET LA FÉCONDITÉ DU MARIAGE 171
férence des colonies pour la mère patrie se fonde
évidemment sur l'identité du langage qui offre
tant de facilités pour les rapports commerciaux ,
et sur l'identité de race qui est intimement liée
à une communauté de mœurs et de traditions im-
posant naturellement l'usage des produits natio-
naux. La création et le développement rapide de
ces colonies libres offrent donc au commerce
d'une grande nation manufacturière le meilleur
encouragement qui se puisse concevoir; mais, à
cet égard , on ne saurait trop déplorer la situation
faite à notre race.
Notre impuissance en matière de colonisation
est un des traits les plus frappants de notre pré-
sente organisation sociale, et elle donne lieu habi-
tuellement à deux opinions opposées.
Une école économique appréciant, comme je
le fais moi-même, l'utilité que présentent les
colonies au point de vue commercial , convaincue
d'ailleurs que l'ëxpan'sion d'une race est la plus
sûre garantie de sa grandeur future, déplore là
situation actuelle, et s'agite pour y mettre fm.
Elle attribue surtout notre impuissance aux gou-
vernements qui, depuis Louis XIV, auraient tous
appliqué de mauvais systèmes à la colonisation,
ou qui l'auraient étouffée en germe par l'abus de
la réglementation. D'autres, au contraire, après
avoir constaté la stérilité des efforts tentés en des
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172 CHAPITRE IV — LK TRAVAIL
directions si diverses, voient dans ce triste ré-
sultat la preuve d'une infériorité organique de
notre race, et ils pensent que la nation française,
en balance de tant d'aptitudes éminentes , serait
absolument impropre à la colonisation.
Ces motifs ne sauraient supporter un examen
attentif : les échecs de notre pays en matière de
colonisation sont flagrants; mais ils tiennent à
d'autres causes.
Si, selon la première opinion, les règlements
administratifs peuvent restreindre l'essor d'un
peuple , ils ne sauraient en expliquer l'impuis-
sance absolue, sous tous les gouvernements et
dans tous les systèmes. On a pu voir, en effet,
toutes les races humaines se développer, même
sous des gouvernements plus mauvais ; et la nôtre
a fondé , au xvi« et au xvii® siècle , de florissantes
colonies en présence de règlements plus restric-
tifs que ceux auxquels on attribue tout le mal. En
second lieu , nous possédons encore sur notre sol
la race de ces énergiques 'Normands qui , sous
l'ancien régime, fondèrent le Canada, la Loui-
siane et les Antilles : elle n'est pas moins acharnée
au travail qu'elle l'était autrefois; elle continue à
produire , dans son antique berceau , en agricul-
ture , en industrie et en commerce, des merveilles
d'activité et d'intelligence; comme les autres
races européennes , elle a doublé ses ressources
et sa force expansive en s'assimilant les récentes
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§ 39. — LES COLONIES ET LA FÉCONDITÉ DU MARIAGE 173
conquêtes de la science et de Tart. Pourquoi donc
a-t-elle absolument perdu l'aptitude à la coloni-
sation qui, ne cesse de croître chez une race sortie
des mêmes souches , sur le rivage opposé de la
Manche?
La seule explication qu'on puisse donner de
cette révolution extraordinaire est le changement
brusque imposé, en 1793, à cette race, con-
trairement à son génie propre et à ses traditions
séculaires , malgré le vœu des populations et les
réclamations des députés de la province : c'est-
à-dire la substitution du Partage forcé à l'antique
coutume qui y maintenait la transmission inté-
grale des biens et la fécondité des mariages (§§23
et M').
En se combinant avec l'esprit de prévoyance
qui distingue à un si haut degré les Normands , le
nouveau régime a tout d'abord produit la stéri-
lité, qui ne s'est parfois manifestée dans nos
autres provinces qu'après une succession de plu-
sieurs générations ; et , pour retrouver les traces
de la fécondité qui régnait encore chez eux au
dernier siècle , il faut maintenant recourir à leurs
essaims du Canada. Les colons normands du
Bas-Canada conservent à un degré extraordinaire
la fécondité et la force d'expansion ^ Sous ces
1 L'Organisation du travail, § 70. ^^^ 2 Voir, outre Touvrage
cité (note 1), le travail présenté sur cette question à la société
d*Êconomie sociale, par M. Gauldrée-Boilleau , consul général de
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174 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
deux rapports ils l'emportent même sur les
A nglo- Saxons qui colonisent concurremment
avec eux le bassin du Saint-Laurent. Les Nor-
mands aisés , pouvant à peine suffire aujourd'hui
au recrutement de leurs propres familles, sont
incapables de fournir des colons. Notre impuis-
sance à coloniser dérive donc nécessairement de
la stérilité présente , qui est elle-même une con-
séquence immédiate du Partage forcé. Cette vérité
frappe tous les observateurs attentifs; et je m'é-
tonne que les hommes d'État chargés, depuis
trente ans , de rechercher en Algérie la cause de
cette impuissance, ne l'aient point encore aperçue.
La seconde opinion ne conteste point l'inapti-
tude de notre race à peupler des colonies ; mais
elle n'y trouve aucun motif de regret. Elle voit là,
non pas une marque d'infériorité, mais une preuve
du discernement de notre nation , et un témoi-
gnage du bien-être dont jouissent ceux qui sont le
moins bien pourvus. D'après cette école, les pays
étrangers ne coloniseraient que parce qu'ils sont
privés des mêmes avantages, et l'activité de
l'émigration pourrait toujours se mesurer à l'in-
tensité de la misère. L'émigration serait, en ou-
tre, une cause permanente d'affaiblissement,
France à New-York. Ce travail sera publié dans le tome V des
Ouvriers (tes deux mondes. M. Ampère avait déjà signalé, en termes
énergiques , dans le récit de son voyage en Amérique , la fécon-
dité des Français-Canadiens.
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§ 39. — LES COLONIES ET LA FÉCONDITÉ DU MARIAGE 175
puisqu'elle prive incessamment la mère patrie de
sa force la plus réelle, c'est-à-dire d'une jeunesse
vigoureuse , pourvue de ses instruments de tra-
vail. Mais ces appréciations sont réfutées à la fois
par l'analyse des faits et par l'exemple des peuples
qui prennent part à l'émigration européenne.
Ces peuples , en effet , ont tous pour caractère
commun la fécondité des mariages ; mais ils se
trouvent placés , en ce qui concerne la transmis-
sion de la propriété, dans deux conditions opposées
qui produisent l'Émigration pauvre et l'Émigra-
tion riche ^.
Les premiers , établis dans plusieurs districts
ruraux du Wurtemberg, du pays de Bade et de la
Suisse allemande, se distinguent à la fois parleur
imprévoyance et par leur propension au morcel-
lement indéfini des biens. Ils s'accumulent sur
leurs parcelles respectives jusqu'à ce que l'émi-
gration devienne une nécessité : ils se dirigent
alors vers la France ou vers l'Amérique du Nord,
dans un état de dénûment qui forme un affligeant
spectacle pour les^contrées qu'ils traversent.
Les seconds, entête desquels il faut signaler les
paysans déjà cités (§19) du nord-est de l'Allemagne
et des États Scandinaves, vivent, au contraire ,
avec des habitudes persévérantes de transmission
intégrale et de prévoyance , sous le régime des
3 Les Ouvriers européens, p. 151 et 157.
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176 CHAPITRE IV — LE TKAVAIL
familles-souches : ils ne subissent pas l'émigra-
tion ; mais ils l'emploient comme moyen de pré-
venir le paupérisme, et d'assurer un avenir heu-
reux à la jeunesse qui ne saurait trouver au pays
natal une condition assez avantageuse. Les émi-
grants sont vivement attirés vers les colonies par
la connaissance qu'ils ont des succès obtenus par
les parents qui les y ont précédés; et beaucoup de
natures ardentes, qui pourraient agiter la métro-
pole par leurs passions, s'associent avec empres-
sement à ces entreprises. Avant de quitter leur
pays, ils sont d'ailleurs pourvus par leurs familles
de ressources que sont incapables de fournir les
populations épuisées par le morcellement *.
4 Un exemple curieux, des émigrations riches du nord -est de
r Allemagne est l'institution fondée à Hermannsburg (Hanovre),
so"s l'habile direction de feu le docteur Harms, pour favoriser les
rapports des familles-souches des Landes du Luneburg avec leurs
colonies de TAfrique méridionale. Soutenues par de fermes
croyances religieuses et enrichies par un travail opiniâtre, malgré
la stérilité du sol et l'inclémence du climat, ces familles ont créé,
sans aucun appui de TÉtat , des établissements prospères sur les
territoires de Port-Natal et des Cafres Zoulous. Chaque année, un
navire construit par les bûcherons des Landes et équipé par Fin-
stitution d'Hermannsburg porte à ces colonies le matériel néces-
saire et le superflu de la population. Les Lunebourgeois qui émi-
grent dans l'Afrique méridionale réunissent les deux caractères
qui honorent le plus les colons : ils maintiennent l'harmonie et le
bien-être chez les familles-souches de la métropole d'où ils sor-
tent; ils respectent et associent aux bienfaits du christianisme les
races inférieures au milieu desquelles ils s'établissent (§ 51). —
Voir, dans le Bulletin de la société d'Économie sociale (tome IV,
p. 518), les belles études de M. F. Monnier, ancien maître des
requêtes au conseil d'État.
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§ 39. — LES COLONIES ET LA FECONDITE DU MARIAGE 177
Cet exposé indique assez que la pauvreté des
uns et l'aisance des autres ne sauraient être attri-
buées au régime d'émigration , mais bien à l'ab-
sence ou au développement des sentiments de
prévoyance, au maintien ou à l'abandon des cou-
tumes qui assurent la transmission intégrale des
biens. L'émigration est un résultat plutôt qu'une
cause première : dans toutes les contrées où elle est
en usage, l'abondance des bras donne des facilités
spéciales à l'industrie manufacturière et au com-
merce; dans celles où règne l'émigration riche, l'a-
griculture présente une supériorité incontestable
sur celle des régions analogues de France, où règne
le Partage forcé avec sa conséquence habituelle ,
la stérilité des mariages. La population sédentaire
y croît plus rapidement que chez nous; l'accumu-
lation de la richesse sous forme d'améliorations
foncières y est également plus marquée. Sans
doute l'émigration enlève annuellement une par-
tie de la population et du capital : cependant cette
exportation n'appauvrit point le pays ; car elle a
pour aliments une fécondité et un travail opiniâtre
qui ne se produiraient pas sous un autre régime.
Enfin l'émigration riche est pour les peuples
une source d'avantages moraux et matériels. Elle
assure aux professions de la mère patrie , ainsi
qu'à l'armée et à la Hotte, un choix de sujets qui
ne peutse faire lorsque la population suffit à peine
au recrutement; elle crée d'ailleurs une réserve
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178 CHAPITRE IV — LE THAVAIL
permanente toujours prête à combler les vides
produits par les épidémies et les guerres prolon-
gées. Ainsi la colonisation n'offre pas seulement
à une nation de brillantes perspectives pour l'ave-
nir : elle améliore, chaque année, au moral comme
au physique , la race de la métropole ; et elle lui
donne une solidité inébranlable en face des cala-
mités accidentelles qui peuvent la frapper.
S 40
LES PROFESSIONS LIBÉRALES LES PLUS RENOMMÉES SONT AUSSI-
LES PLUS CAPABLES DE COMBATTRE OU DE PROPAGER LA COR-
RUPTION.
Continuant à suivre le plan déjà adopté pour
les professions usuelles , je vais maintenant énu-
mérer les professions libérales , dans l'ordre où
elles se présentent quand on considère la force
de résistance que chacune oppose , par sa vertu
propre , à la corruption des individus. Cet ordi'e
est à peu près l'inverse de celui qui se fonderait
sur le degré de perfection morale inculqué , par
l'accomplissement du devoir, aux hommes de cha-
que profession. Ce contraste ne saurait être pour
le penseur un sujet d'étonnement : il est la consé-
quence des deux tendances qui portent en même
temps la nature humaine au bien et au mal.
Plus les hommes ont de pouvoir , et plus ils
tendent à en abuser , sous l'excitation du péché
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§ 40. — LES PROFESSIONS LIBÉRALES 17«
originel qui pèse sur chacun de nous : ce danger
est d'autant plus imminent que la nature même
de la profession rejette moins sur les coupables
et plus sur le public les fâcheuses conséquences
de la corruption. Or je vais prouver que tel est le
cas pour la plupart des professions libérales , et
surtout pour celles qui se rattachent au gouverne-
ment. Ce classement , dans ses termes généraux,
est justifié par l'Évangile, qui insiste à plusieurs
reprises sur les difficultés que trouvent les riches
à mériter la vie éternelle ; il est d'accord, en ou-
tre, avec le sentiment général qui classe les na-
tions vieillies, où une civilisation raffinée déve-
loppe outre mesure les professions libérales, au-
dessous des nations jeunes , formées d'éléments
moins compliqués , et adonnées à la pratique des
arts les plus usuels. Cette vérité n'est pas toujours
aperçue des classes lettrées : elle est, au contraire,
généralement sentie par les familles patriarcales
de rOrient qui, plus que nos familles-souches ,
sont menacées par la corruption venue d'en haut.
C'est en ce sens que j'ai entendu dire aux pécheurs
de la mer d'Azow : (( C'est par la tête que pourrit
« le poisson \ » Je montrerai d'ailleurs , dans le
cours de cet ouvrage, que l'ensemble du classe-
^ Cet énergique proverbe a été retrouvé par M. F. Leuormant,
qui le cite , dans le même sens , en rappelant la démoraUsation
exercée depuis 30 ans en Grèce par les professions libérales.
(fipti/e des Deux Mondes, 15 mars 1864.)
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180 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
ment présenté dans ce chapitre n'est point une
simple théorie, et que les meillem^s gouvernements
en tirent des conclusions pratiques.
Je place d'abord ici, pour ordre, et sans qu'il
soit besoin d'une justification spéciale, une classe
nombreuse de personnes établissant la transition
des arts usuels aux arts libéraux : je veux parler
des ingénieurs et des architectes qui , s'inspirant
de la science ou de l'art, dirigent, avec un carac-
tère privé, les constructions et les travaux récla-
més par les particuliers ou par l'État. Ce sont , à
vrai dire, des chefs d'industrie, et, comme ceux-
ci, ils ne prospèrent que par l'ordre et le travail.
La concurrence fait bientôt justice de ceux qui
manquent à leurs devoirs ; elle punit immédiate-
ment la paresse et les autres vices dont pourrait
soufMr le pubUc.
Au point de vue où je me place , les hommes de
guerre sont au premier rang; et j'aperçois de plus
en plus l'inexactitude des motifs que l'on allègue
pour leur assigner une situation inférieure , ou
pour signaler la fin prochaine de leur fonction
dans les civilisations perfectionnées. Je ne m'ar-
rête, notamment, ni à l'influence funeste qu'ils
ont exercée dans certains empires en décadence,
ni aux espérances qui se rattachent à l'avènement
prochain de la paix universelle.
Les hommes de guerre ne peuvent assurément
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§ 40. — LES PROFESSIONS LIBÉRALES 181
se soustraire à rinfluence du milieu social , et ils
doivent recevoir, daps une certaine mesure , le
contre -coup de la corruption qui envahit une
société. Us subissent à la longue la corruption ;
mais ils ne la provoquent pas. Et si les armées
ont été parfois des agents de désordre, c'est que,
depuis longtemps, le mal régnait parmi les classes
dirigeantes. Plusieurs' causes préservent l'homme
de guerre de la corruption qui commence à sévir
autour de lui. Son métier lui offre une concur-
rence aussi salutaire que celle des professions
commerciales : la guerre est , à vrai dire , la con-
currence portée à sa plus grande intensité ; car le
soldat risque pour enjeu, non-seulement sa car-
rière, mais encore sa vie et son honneur.
Dès qu'il exerce un commandement, l'homme
de guerre prend charge du bien-être de tous ses
subordonnés; et, pour peu qu'il ait le cœur bien
placé, il s'élève à un haut degré de sollicitude. La
solidarité de l'officier et du soldat au milieu des
épreuves de la marche, du campement et du com-
bat, est d'ailleurs plus complète que celle du
patron et de l'ouvrier : c'est le patronage poussé
à ses plus extrêmes limites, avec les bienfaisantes
influences qui en dérivent. L'homme de guerre
trouve des occasions multipliées de développe-
ment intellectuel, dans des travaux fort com-
plexes qui mettent incessamment en jeu toutes
les aptitudes du corps et de l'esprit. Il est pré-
II . 6
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t82 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
serve, par Texercice même du métier, contre
les vices propres aux agglomérations urbaines *.
Il doit être sobre et tempérant , dur à la fatigue
et aux privations, c'est-à-dire pourvu des mâles
vertus qui distinguent les classes peu aisées
vouées au travail manuel. Par une exception uni-
que , il réunit donc les qualités qui se propagent
ailleurs séparément sous les influences de la ri-
chesse et de la pauvreté. Sans cesse en présence
de la mort, il veut voir au delà ; et cette préoccu-
pation de la vie future l'amène à la religion. Aux
époques de corruption, il résiste au scepticisme
mieux que les classes civiles placées en contact
plus intime avec le mal , et moins ramenées au
bien par la sulutaire pensée d'une fin prochaine.
En traçant ce tableau, je suppose évidemment
que l'armée n'est pas soumise, en temps de paix,
au triste régime des garnisons , et qu'on lui épar-
gne ainsi4a double épreuve de la vie urbaine et
de l'oisiveté. J'admets en outre que, toujours
prête à se dévouer à la défense de la patrie , elle
est organisée de manière à trouver, comme les
autres classes de citoyens, ses plus grandes satis-
factions dans la paix. Or tel est l'état de choses
qui se produirait si notre armée se composait
2 Après les désastres de 1871 , il est peut - être nécessaire d'a-
jouter immédiatement que cette remarque s'applique seulement
aux armées semi-permanentes , qui se réunissent périodiquement
dans des camps d'instruction; qu'elle ne concerne pas les armées
établies en permanence dans les villes de garnison.
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§ 40. — LES PROFESSIONS LIBERALES 183
surtout de sol<lats consacrant à leur profession
la majeure partie de leur temps, et d'officiers
appartenant à des familles rurales. Cette organi-
sation m'a été souvent signalée par des hommes
compétents ; elle peut être d'ailleurs observée
dans la majeure partie de l'Europe ^
Sous ce régime , l'officier est -propriétaire ou
héritier- associé d'un domaine rural , sur lequel
sont établis la femme , les enfants , les jeunes
frères, les vieux parents et les domestiques; il
y réside pendant tout le temps qui n'est pas
absorbé par la guerre ou les exercices annuels.
L'officier célibataire a ses intérêts , ses affections
et une retraite agréable dans le Coyer où il est
né. Les sous -officiers et les soldats se compo-
sent : en partie, de chefs de famille exploitant,
dans les mêmes conditions, des industries manu-
facturières, de petits vignobles et des cultures
marsuchères de banlieues urbaines; en partie,
de célibataires jeunes, attachés aux cadres seu-
lement pendant quelques années, et revenant
périodiquement au milieu des familles-souches
qui, à certaines époques , ont besoin du concours
de tous leurs membres. Le service n'a plus, pour
chaque homme de guerre , qu'une courte durée
3 Les hommes spéciaux trouveront d'admirables sujets d'étude
dans l'armée indelta de la Suède; dans plusieurs corps spéciaux
de la Russie , de la Norwége , de la Suisse , des États allemands et
de l'Angleterre ; enfin dans les vieilles traditions de nos familles
rurales.
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184 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
dans les garnisons : il se concentre surtout, en
temps de paix, dans des camps d'instruction et
de grandes manœuvres *.
En France, cette organisation ne s'établirait
d'abord qu'avec de nombreuses exceptions com-
mandées par la tradition actuelle, et par l'appli-
cation incessante du principe salutaire qui règle
chez nous l'avancement en raison des services
et du mérite professionnel. Mais elle serait consi-
dérée comme le but dont on se rapprocherait peu
à peu dans la pratique. Ici d'ailleurs , comme en
toutes choses, les mœurs privées viendraient en
aide au mouvement imprimé par l'État ; et sou-
vent la Liberté testamentaire s'emploierait à con-
stituer un domaine rural aux nouvelles illustra-
tions.
Quelques penseurs se persuadent que le pro-
grès de la raison mettra fin prochainement au
fléau de la guerre ; dans leur opinion , il serait
peu judicieux de lier intimement une institution
4 Depuis que ce passage a été publié dans la première édition
de 1864 , plusieurs offîciers français m'ont conseillé de le suppri-
mer; car, dans leur opinion, on ne peut former une bonne armée
que par la présence constante sous le drapeau, dans les garnisons.
Cette opinion n'est pas justifiée par la guerre de 1866. L'une des
armées allemandes citées , comme exemple , à la note précédente ,
parce qu'elle est fondée sur le régime des camps d'instruction y
a obtenu de grands succès sur une armée qui avait conservé le
régime des garnisons, (Note de 4867.) — Nos récents désastres
n'ont que trop démontré les dangers de l'aveuglement que je
signalais il y a quatre ans. (Note de 187 J.)
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§ 40. — LES PROFESSIONS LIBERALES 185
éphémère à l'agriculture, c'est-à-dire à ce qu'il
y a de plus stable dans l'organisation du travail.
Je ne saurais adopter cette opinion; car je ne vois
aucun fait d'où l'on puisse inférer que les socié-
tés s'organiseront à l'avenir sans le concours des
hommes de guerre. Le raisonnement me paraît
même se joindre à l'expérience pour démontrer
qu'on ne saurait attendre de la perfectibilité
indéfinie de l'espèce humaine une ère de paix
universelle.
La concurrence des nations est aussi néces-
saire que celle des classes d'un même peuple ou
des individus d'une même profession, pour exci-
ter les hommes à conquérir des biens nouveaux,
ou à conserver ceux qu'ils ont acquis. Il est dans
la nature humaine de languir et de dégénérer,
dès que cet aiguillon salutaire ne l'excite plus à
tenir en éveil ses facultés. La concurrence inter-
nationale a fait la splendeur des petits États de
la Grèce ancienne ; elle donne aujourd'hui à
l'Europe sa prépondérance ; elle étendra un jour
cette même grandeur au monde entier.
Mais si, au milieu des illusions, l'humanité est
incessamment ramenée aux principes par la rai-
son et l'expérience , elle se trouve portée de
nouveau, par le succès, à abuser de sa force.
Les modernes semblent être condamnés, comme
l'ont été les anciens, à tourner, sous ce rapport,
dans un cercle vicieux. A peine un peuple par-
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186 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
vient- il, par une saine pratique des lois de la
religion, de la famille et de la propriété, à s'éle-
ver aux premiers rangs , qu'on le voit aussitôt ,
inspiré par l'orgueil et saisi d'une sorte de ver-
tige , employer ce supplément de puissance à op-
primer ses voisins, ou à se détruire lui-même
par les dissensions intestines ^. Les guerres ci-
viles ou étrangères sont donc la conclusion habi-
tuelle d'une ère de prospérité, par les mêmes
motifs qui font naître, de la richesse (§ 34) , la
corruption et par suite la misère. L'histoire est
pleine de ces enseignements : ainsi, les Améri-
cains du Nord, qu'on signalait justement dans le
passé comme les promoteurs de la paix, nous
ont donné récemment le spectacle d'une des
guerres les plus acharnées dont les peuples aient
gardé le souvenir ^
5 Ces lignes ont été écrites en 1852 , à une époque où beaucoup
d'écrivains , se fondant sur les prétendus principes de la perfec-
tion originelle et du progrès continu , signalaient volontiers l'ap-
proche d'une ère de paix universelle : elles n'ont été que trop
justifiées par les guerres qui depuis lors ont successivement désolé
l'Europe et l'Amérique. L'Europe, en particulier, semble perdre
depuis deux ans le sentiment du droit international ; et , lorsque
l'on compare la situation actuelle de ce Continent à celle qui
régnait il y a un demi-siècle, on reconnaît que les chances de
guerre n'ont nullement diminué. — Cette note, écrite en 1864,
n'a été que trop justifiée par les guerres de 4866 et de 4870. =
6 Des voyageurs impartiaux m'apprennent que les succès des
armées du Nord pendant la guerre d'Amérique ont fait naître en
ce pays un orgueil qui se manifeste surtout par le mépris pour
les armées de l'Europe. D'un autre côté, les admirables principes
de Washington , heureusement conservés par plusieurs hommes
dby Google
§ 40. — LES PROFESSIONS LIBERALES 187
A vrai dire, d'ailleurs, la guerre n'est ni la
première ni la principale cause des maux de Thu-
manité ; elle n'est que la manifestation de désor-
dres plus intimes et plus profonds. De même que
la maladie est la conséquence ordinaire des mau-
vaises passions de l'individu , la guerre est le châ-
timent du vice des nations. Aussi , lorsqu'un
peuple a perdu le sens moral au point de ne plus
vivre en paix, ni avec lui-même ni avec ses voi-
sins, on voit souvent les hommes de guerre char-
gés de rétablir l'ordre et de fonder de nouvelles
sociétés ; ce fait s'est produit chez nous au milieu
des longues guerres qui ont succédé à la corrup-
tion de l'ancien régime. Comment pourrait- on
prévoir l'abolition prochaine des armées euro-
péennes, quand on constate journellement l'oubli
des principes qui seuls pourraient établir une
harmonie durable entre les nations ? Les peuples,
parvenus au plus haut degré de vertu et de pro-
spérité, verront revenir la guerre, avec les autres
désordres sociaux, chaque fois que les jeunes gé-
. d'État de rUnion , s'effacent de plus en plus : il est donc à craindre
que bientôt Tambition du peuple américain ne puisse être mieux
contenue que ne l'a été celle des rois conquérants qui ont désolé
l'ancien monde. Cette décadence morale des Américains diminue
singulièrement la probabilité d'une ère de paix. Elle devrait dé-
terminer les Européens de l'Occident à ne plus se disputer leurs
petits lambeaux de territoire. Le grand intérêt de cette région est
de conjurer, par de fécondes alliances, la convoitise des deux
empires immenses qui se créent au nord des deux mondes. ( UOr-
ganisation de la famille, Avertissement.)
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188 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
nérations oublieront les traditions qui ont assuré
le succès de leurs pères.
'fout en s' appliquant autant qu'il dépend d'eux
à conserver la paix, les gouvernements ne doivent
donc jamais perdre de vue les éventualités qui
rendent indispensable l'organisation permanente
des armées. Mais à ce double point de vue, ils
sont tenus de placer les hommes de guerre dans
les mêmes conditions que les autres citoyens. Ils
doivent leur assurer dans la paix toutes les satis-
factions légitimes. Comme je l'ai dit ci-dessus,
presque tous les États européens offrent déjà sous
ce rapport d'admirables exemples ; et ici- encore
la méthode d'observation fournira aux hommes
compétents les éléments de la réforme.
Les personnes vouées aux diverses catégories
de l'enseignement acquièrent leurs plus éminen-
tes qualités dans les établissements privés et dans
les universités libres consacrés à l'enseignement
supérieur des sciences, des lettres et des arts
(§47). L'instituteur de l'enfance et delà jeunesse
est porté au dévouement par la nature même des
rapports qui le lient à ses élèves : il trouve dans
sa mission la source d'une autorité qui s'impose
naturellement aux subordonnés; il réunit donc,
en quelque sorte, les aspirations du père et du
patron. Ces sentiments prennent leur plus haut
degré de perfection, quand l'instituteur, en con-
dby Google
§ 40. — LES PROFESSIONS LIBÉRALES 189
tact intime et prolongé avec chacun de ses élèves,
peut joindre une surveillance morale à la direction
intellectuelle; quand il est autant que possible
dégagé des préoccupations d'intérêt, et surtout
quand sa qualité de célibataire' lui permet de
concentrer sur ses élèves ses principales affec-
tions. Le caractère de l'instituteur s'abaisse, au
contraire , ou se corrompt dans les circonstances
inverses, notamment lorsqu'il n'a avec de nom-
breux élèves que des rapports éphémères; et
lorsque, marié et recevant une rétribution insuf-
fisante ou précaire , il doit se créer des occupa-
tions lucratives en négligeant ses devoirs profes-
sionnels. Ces inconvénients sont particulièrement
sensibles, en France, dans les pensionnats privés
et dans les établissements d'instruction organisés
par l'État. Ils sont cependant tempérés, dans la
pratique, par les parents qui, dans leur sollici-
tude pour le bien-être des enfants , contrôlent le
maître plus efficacement que ne le ferait un in-
specteur, fonctionnaire public. Le msd est à son
comble lorsque l'instituteur nommé par l'État
use de l'ascendant qu'il doit à sa qualité de fonc-
7 Je ne nie point que la qualité de père ne rende , à certains
égards, l'instituteur plus apte à comprendre le caractère de l'en-
fant. Ace point de vue, je recommande sans réserve le principe
des petits pensionnats ruraux de l'Angleterre (§47), formés d'une
famiUe féconde complétée par quelques enfants étrangers. Mais
le bienfait de cette qualité est perdu pour les nombreux élèves
de nos lycées , confiés aux soins de professeurs laïques qui n'ont
avec eux que des rapports éphémères.
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190 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
tionnaire, pour inculquer à la jeunesse des pré-
jugés et des erreurs.
Lqs savants voués à la culture des sciences
exactes, à l'observation du monde physique et
à r étude des traces positives que Thomme a lais-
sées sur la terre, étendent plus que jamais, à
notre époque, le cercle de leurs travaux ; ils ren-
dent des services que tout le monde apprécie. Ils
fournissent, en effet, aux industries extractives
et manufacturières leurs principaux éléments de
progrès ; à l'histoire, de nouvelles sources de cer*
titude; à la raison, ses appuis les plus solides,
avec lee meilleurs moyens d'entrevoir la grandeur
de Dieu et de vérifier les enseignements de la re-
ligion. A tous ces titres, les savants méritent le
rang élevé que personne ne songe à leur con-i-
tester.
Les savants ont un but parfaitement défini : la
recherche de la vérité. Ils poursuivent ce but par
des voies qui sont de mieux en mieux tracées , et
chaque jour ils sont moins exposés à s'égarer.
Leur travail est éminemment sain et moralisant ;
car le vrai se lie au juste et au bien par une
multitude de rapports intimes. Pouvant mesurer
chaque jour la valeur des services qu'ils rendent,
ils ont conscience de la dignité de leur mission,
et ils sont pourtant moins portés que d'autres à
se l'exagérer. Ils ont, en effet, des moyens plus
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§ 40. — LES PROFESSIONS LIBÉRALES 191
sûrs d'apprécier le mérite de leurs travaux, en
les comparant à ceux de leurs émules ou de leurs
devanciers. Pour les sciences exactes, d'ailleurs,
dont Torigine remonte aux premiers efforts de la
raison, les premiers venus ont naturellement fait
les plus riches récoltes. La mission de cette classe
de savants consiste autant à conserver l'œuvre des
anciens qu'à la compléter ; et le géomètre le plus
ingénieux sera rarement tenté de comparer sa
gloire à celle d'Archimède ou d'Euclide. Portés à
un travail assidu par l'attrait de la science, proté-
gés contre l'erreur par leur méthode de recher-
che, assez bien préservés de l'orgueil par la na-
ture même de leurs travaux, qui ne permettent
guère de prétendre à la faveur du pubUc, les sa-
vants réussissent mieux que les hommes de lettres
à se garantir de la corruption.
Malheureusement, deux circonstances princi-
pales viennent aujourd'hui contre-balancer, en
France surtout, ces bienfaisantes influences.
Certains savants, s'exagérant la portée de leurs
travaux , envahissent indûment le domaine de la
religion (§9). Ils nient les vérités qu'elle ensei-
gne , et ils sapent ainsi les fondements de l'ordre
moral. Les académies fermées instituées par l'État
substituent, à la hiérarchie des talents fondée
sur l'opinion publique, une hiérarchie bles-
sante (§ 46). Souvent elles jettent l'antagonisme
entre des hommes qui pourraient, plus que
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192 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
d'autres, concourir au progrès de rharmonie
sociale.
Les honimes de lettres et les artistes ont à rem-
plir, dans leurs nombreuses spécialités, une mis-
sion plus étendue et plus élevée que celle des sa-
vants, puisqu'ils ont à rechercher le beau en même
temps que le vrai. Ils ne se bornent pas à consi-
dérer ce qui peut être démontré par la raison ou
par l'évidence des faits : ils ont, à vrai dire, un
domaine indéfini , et ils y rattachent tout ce qui
intéresse l'humanité. Ils ne sont liés, en général,
par aucune méthode positive qui se puisse tra-
duire en précepte : ils ne relèvent guère que des
sentiments du goût et de la beauté, aspirations
mystérieuses, difficiles à définir, qui ne se déve-
loppent que chez de rares esprits. Ces dernières
qualités sont les attributs caractéristiques des lit-
térateurs et des artistes : elles n'acquièrent sans
doute toute leur fécondité que lorsqu'elles s'in-
spirent de la raison et de la vertu; elles peuvent
cependant se passer de cette alliance, et produire
seules des œuvres impérissables. On trouve même,
dans l'histoire de la littérature et de l'art, des épo-
ques justement célèbres^, où le mérite des œuvres
repose sur la forme plus que sur le choix des su-
jets. Plus heureux que les savants, qui ne sauraient
prétendre à être compris de la majorité du public,
les lettrés et les artistes réussissent assez bien à
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§ 40. — LES PROFESSIONS LIBÉRALES 193
communiquer aux masses rintelligence de leurs
œuvres : ils excellent aussi à faire cette propa-
gande pour les autres professions; et l'une de
lem:*s plus honorables fonctions est de mettre en
relief une foule de mérites qui, sans cet appui,
resteraient peu connus (§64).
Ces nobles fonctions ne se maintiennent pas
toujours dans leur pureté, et elles deviennent
alors, pour la société, une source de périls et
même une cause de décadence. Ne trouvant, ni
dans leur sujet ni dans leur méthode, le moyen
de résister sûrement à de funestes influences,
des hommes éminents s'appUquent parfois à pro-
pager le mal et Terreur. D'autres, que leur médio-
crité rendrait indignes de figurer parmi eux, par-
viennent cependant à se créer une renommée en
flattant les passions de leurs contemporains. Et
c'est ainsi que, aux mauvaises époques, se crée
peu à peu une classe d'hommes plus corrompus ,
plus dangereux que les masses dont elle exploite
les vices et les passions.
Doués d'imagination plus que de jugement,
manquant d'un critérium sûr pour apprécier la
valeur relative des œuvi-es , les lettrés et les ar-
tistes conçoivent habituellement une opinion exa-
gérée de leur propre mérite. Ils forment peut-
être le milieu le plus disposé à propager l'orgueil ;
et quand , à ce vice, ils joignent l'instinct du mal,
ils deviennent de vrais fléaux pour l'humanité.
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194 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
L'avocat ne peut acquérir une renommée que
lorsqu'il réunit les aptitudes littéraires aux plus
solides qualités de l'esprit. Cette profession met
en relief les intelligences vives et lucides , et elle
les exerce à distinguer le vrai et le juste , à tra-
vers les complications produites par le choc des
intérêts et des passions. Elle fournit l'occasion
d'acquérir des connaissances pratiques sur toutes
les branches d'activité sociale, parfois même sur
leurs particularités les plus intimes. D'un autre
côté, elle fait apercevoir, dans toutes les classes,
la manifestation des mêmes vices , et donne par
là une connaissance approfondie du cœur humain.
Elle trempe fortement les caractères; car elle im-
pose les efforts les plus soutenus qu'il y ait lieu
de faire dans le régime du travail. Enfin elle dé-
veloppe à la longue une grande sûreté de juge-
ment, si ces qualités éminentes et ces travaux
opiniâtres s'emploient exclusivement à la défense
des causes justes. Élevé à cette hauteur, l'avocat
devient un des agents les plus précieux dont une
société dispose pour combattre l'esprit du mal ou
réprimer la corruption , et il se rend digne des
fonctions pubUques les plus élevées. Si , au con-
traire, ces mêmes talents s'emploient indifférem-
ment dans l'intérêt de l'honnêteté ou de la fraude,
son esprit se trouble , et son caractère s'abaisse.
Si, de plus , l'avocat s'abandonne avec excès à la
passion du gain , il peut être conduit à favoriser
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§ 40. — LES PROFESSIONS LIBÉRALES 195
directement des propensions honteuses, et même
à voir avec satisfaction les mauvaises lois qui les
encouragentt Ses plus grands succès deviennent
alors pour la société une cause de désordre et
de démoralisation.
Nos lois conjurent en partie ces chances de
corruption , en imposant aux avocats l'obligation
de se grouper en corporations. Le conseil pré-
posé à la direction de chaque barreau exerce sur
les mœurs privées, dans l'intérêt de la profes-
sion , une action disciplinaire qui conserve une
des meilleures traditions du moyen âge, et qui
s'appliquerait avec avantage à plusieurs autres
professions libérales. Les corporations d'avocats
ne se composent chez nous que de gradués des
universités , ayant seuls le privilège de plaider
devant les tribunaux supérieurs. Sous ce rap-
port elles soulèvent les mêmes critiques que je
vais présenter pour les médecins.
Le médecin répond à des besoins d'un ordre
supérieur : il s'élève plus haut s'il s'inspire du
véritable esprit de sa profession; il descend plus
bas s'il s'en écarte. Ceux qui voient leurs sem-,
blables, et surtout des membres de leur famille,
accablés par la maladie, ne se résignent qu'avec
douleur à les laisser privés des secours de l'art.
Ce genre d'abandon est peut-être celui qui est
Benti le plus vivement par les natures distin-
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1«6 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
guées; et, d'un autre côté, il est facile de con-
stater que les familles habituées à ne point secourir
leurs malades sont par cela même atteintes d'une
véritable dégradation. Lors même que Ton met-
trait en doute l'utilité qu'a pu offrir en beaucoup
de lieux la pratique médicale proprement dite ,
on ne pourrait méconnaître l'influence fâcheuse
qu'exerce , au point de vue moral , l'absence de
ce service. Les dépenses relatives au soin des
malades ne sauraient donc se classer, dans le
budget des familles , à côté de celles qui pour-
voient aux besoins de la nourriture, de l'habi-
tation et du vêtement. Elles ne diffèrent pas moins
de celles qui se rattachent aux intérêts de la pro-
fession et des industries domestiques. Leur véri-
table place, au point de vue de la science sociale,
est à côté des dépenses qui se rapportent aux
besoins moraux du culte, de l'éducation , de l'au-
mône et des solennités de famille ^
Le médecin se rattache par plusieurs de ses
aptitudes à la grande classe des savants : il dé-
passe cependant le naturaliste de toute la distance
qui sépare l'huînanité du reste des êtres orga-
nisés; et il n'est vraiment à la hauteur de sa
tache que s'il complète ses études spéciales par
la connaissance de la nature morale, qui, seule,
8 Importance du service de santé au point de vue moral; orga-
nisations diverses de ce service. (Les Ouviier s européens, intro-
duction, p. 43.)
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§ 40. — LES PROFESSIONS LIBÉRALES 197
place l'homme à la tête de la création. Mais la
qualité distinctive du médecin est le dévouement
qui le porte à adoucir, par son intervention pru-
dente et affectueuse, les angoisses que la maladie
d'un membre impose à la famille entière. L'une
des formes de la même vertu est le désintéresse-
ment. En quelque lieu qu'il s'établisse, le mé-
decin a toujours à sa portée plus de pauvres que
de riches ; en obéissant au devoir qui l'oblige à
accorder ses soins à tous ceux qui souffrent, le
bon médecin ne peut donc prétendre à la fortune
qui, dans les professions commerciales, récom-
penserait sûrement la même somme de talents.
Le médecin dévoué à son art ne saurait trouver
le bonheur dans aucune autre situation : il peut
encore, dans une vieillesse avancée, rendre de
grands services à ses clients; il est donc peu porté
à chercher dans les fonctions honorifiques le cou-
ronnement de sa carrière. L'opinion pubUque
doit classer fort haut, dans la hiérarchie sociale,
le médecin qui comprend ainsi sa mission. Ces
devoirs de reconnaissance contractés par toute
société bien ordonnée démontrent l'injustice des
systèmes de gouvernement qui réclament le ni-
vellement forcé des conditions, ou qui subor-
donnent à la bureaucratie (§63) les plus utiles
professions privées.
Le médecin qui , se plaçant au point de vue
opposé, considère sa profession comme une in-
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198 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
dusirie ordinaire, et qui s'applique en consé-
quence à tirer de l'emploi de son temps la plus
grande somme de profits, est par cela même
frappé d'une véritable déchéance morale. Il ferme
l'accès de sa maison au pauvre , et il a grand soin
d'éviter tout contact avec lui. Il s'ingénie à tirer
du riche des contributions excessives et hors de
propoi^tion avec les profits des autres professions
libérales. Il taxe sans pitié les familles de con-
dition modeste qui, s'inspirant du devoir et de
l'affection , s'adressent à la plus haute renommée
pour assurer à tout prix à leurs malades les meil-
leures chances de guérison. Quelques exemples
de cette avidité commencent malheureusement à
se produire; et il y a telle célébrité qui a ainsi exigé
des familles, sous peine de refuser un concours de
quelques instants dans une nécessité urgente , le
revenu d'une année ou les épargnes de vingt ans.
Un régime de corporation, comme je l'ai déjà
indiqué, semblerait propre à réprimer ces abus
par une discipline de famille analogue à celle qui
exerce une influence si heureuse sur les mœurs
privées des avocats : il est même évident que l'uti-
lité de cette répression est mieux indiquée ici par
la nature des choses. Il est donc à regretter que
le corps médical ait seulement appliqué, jusqu'à
présent, à la conservation d'un ancien mono-
pole, la force de l'association qui s'emploierait
mieux à garantir la sécurité des familles.
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§ 40. — LES PROFESSIONS LIBERALES 199
Le principe de corporation , qui se lie utilement
dans toute l'Europe à l'exercice de la médecine ,
présente en France , en ce qui touche cette pro-
fession, deux vices principaux. 11 n'exerce pas
l'action moralisante et répressive dont je viens
de signaler la convenance; il sert de plus en
plus à fortifier un monopole contraire à tous les
intérêts. C4'est ainsi qu'une société récemment
fondée dans le but d'établir, entre tous les mé-
decins de France, les liens salutaires de l'assis-
tance mutuelle , consacre déjà une partie de son
activité et de ses ressources à combattre la con-
currence des praticiens qui, sans caractère légal,
mais conformément à des traditions séculaires ,
exploitent certaines spécialités de l'art de guérir.
On ne saurait trop regretter cette recrudescence
de l'esprit de privilège ; car elle blesse également
les usages de l'Europe et la pratique des peuples
qui , en matière de liberté individuelle , repré-
sentent le mieux l'esprit moderne.
En fait , les masses populaires de l'Europe ne
peuvent , pour la plupart , demander les secours
médicaux qu'à des empiriques qui se forment
spontanément au milieu d'elles, comme les sages-
femmes, les vétérinaires et les autres spécialités
répondant à des besoins impérieux. Ce service
donne , au point de vue moral *^ , toute satisfaction
9 Les Ouvriers européens, p. 43, 49, 59, 69, 104, 230. Les mé-
decins que la science européenne classe comme orthodoxes ne
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200 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
aux intéressés , et il ne semble pas qu'au point de
vue technique il soit fort défectueux , puisque les
populations soumises à ce régime montrent une
fécondité et une énergie physique supérieures à
celles qui se manifestent dans les localités les
mieux pourvues de médecins orthodoxes. En An-
gleterre , Fart de guérir est principalement exercé
par trois corporations rivales qui ont singulière-
ment changé les formules et les méthodes , mais
qui paraissent avoir toujours absorbé, grâce au
prestige que leur donnent les chartes d'institution,
la clientèle des classes riches. Ce privilège, toute-
fois, n'est point exclusif, et les classes pauvres
ou peu aisées, et surtout les classes rurales dé-
laissées par les orthodoxes , ont toujours eu la
liberté de demander secours à des empiriques
qui , en raison de la proximité de résidence, de
l'analogie des conditions sociales, et de la modicité
des honoraires, répondent mieux à leurs besoins.
Ce partage des clientèles donne satisfaction à
soignent, même dans les limites de TEurope, que la minorité de
Tespèce humaine. Les praticiens étrangers à cette science restent
donc en fait, dans les deux mondes, chargés de la majeure partie
du service médical. Ils remplissent une fonction indispensable
(les Ouvriers européens', p. 43), et ils doivent être régulièrement
classés par la science sociale. La langue française , qui a été ha-
bituellement le véhicule des idées justes, ne doit pas, en cette
. matière délicate , rester rauxiliaire du préjugé et de l'esprit de
coterie : pour dénommer une classe estimable de praticiens , elle
doit, ou admettre un mot nouveau, ou, comme je le propose,
distinguer du c^ar/o/ffn qu'inspire Tespritde îourhene ^Vempirique
honnête et convaincu.
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§ 40. — LES PROFESSIONS LIBÉRALES 201
tous les intérêts et il importe particulièrement à
la dignité du corps médical. En effet, les quali-
tés du bon médecin sont aussi rares que celles
du bon prêtre ; en sorte que tout effort tendant à
accroître outre mesure la corporation a néces-
sairement pour fin d'y admettre des membres in-
dignes, et de l'amoindrir dans l'opinion. Ne pou-
vant, quoi qu'il fasse, constituer un personnel
capable de pourvoir à tous les besoins , le corps
médical n'a point intérêt à refuser aux empiri-
ques les détails du service qu'il est forcé de né-
gliger. En cette matière, d'ailleurs, la liberté se
manifesterait avec sa fécondité ordinaire, et beau-
coup de personnes bienfaisantes interviendraient
utilement dans le domaine qui leur est mainte-
nant interdit. Le clergé et les corporations reli-
gieuses auraient ici l'emploi naturel de leur dé-
vouement ; le mal physique est souvent en con-
nexion intime avec les souffrances morales , et il
est alors opportun que le médecin de l'âme soit
en même temps le médecin du corps.
Il serait superflu d'insister sur la situation émi-
nente qui , par la nature même des choses , doit
être faite au magistrat. Les passions et les vices
qui fermentent toujours , même chez les peuples
les plus estimés, excitent incessamment les hom-
mes à attenter aux droits d' autrui. De là des con-
flits ou des crimes qui doivent être jugés ou ré-
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202 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
primés , conformément aux lois interprétées par
le juge. Le citoyen le plus inoffensif, en butte à
ces mauvaises passions , peut être ainsi amené à
voir sa fortune, sa vie, ses intérêts les plus chers
subordonnés à la décision du magistrat. Les na-
tions ont donc un immense intérêt à n'instituer
que des magistrats éclairés et intègres, et elles ne
sauraient trop s'appliquer à maintenir chez eux
l'amour du devoir et le sentiment de l'honneur.
Plus encore que le médecin , le magistrat doit re-
noncer à acquérir la fortune que ses talents lui
assureraient dans la plupart des autres profes-
sions. Il est donc juste que la Coutume et la loi
rélèvent aux premiers rangs de la hiérarchie so-
ciale, et lui rendent en considération et en hon-
neurs l'équivalent des avantages matériels aux-
quels il renonce.
Malheureusement, la profession du magistrat
est l'une de celles qui reçoivent le plus directe-
ment le contre-coup de la corruption générale, et
la vénalité de cette classe est l'un des caractères
les plus habituels d'une société en décadence. La
nature même de la profession ne tend guère à
conjurer les défaillances de l'homme. Voyant tou-
jours se dérouler devant lui le tableau des misères
morales , le magistrat n'est porté au travail , ni
comme l'homme de lettres par la beauté du sujet,
ni comme le médecin par l'intérêt qu'offre la lutte
du corps humain contre la maladie. Il ne peut
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§ 40. — LES PROFESSIONS LIBÉRALES 203
d'ailleurs , comme ces derniers , trouver dans le
succès une satisfaction d'amour-propre. Dès qu'il
n'est plus retenu par le sentiment du devoir , il
peut donc rester indifférent ou inattentif devant
les intérêts soumis à sa décision. Si , en outre ,
l'ambition et la cupidité s'emparent de son âme,
il peut être conduit, de chute en chute, à juger
selon l'intérêt de ceux qui, ayant le pouvoir ou la
richesse, peuvent satisfaire ses passions. Tous les
peuples civilisés ont aperçu cet écueil. Us se sont
appliqués à l'éviter, en choisissant les magistrats
parmi les classes les plus accessibles au sentiment
du devoir, en les rendant indépendants de toutes
les influences sociales, et en réduisant autant que
possible , à l'aide d'institutions auxiliaires , le
nombre des juges de profession. C'est surtout par
ce dernier moyen qu'ils réussissent à diminuer
les difficultés d'un bon recrutement et les chances
de corruption. Le peuple anglais est, parmi les
modernes , l'un de ceux qui ont le mieux résolu
les problèmes compliqués que soulève l'organisa-
tion des corps de magistrats (§ 57 et 59).
Le prêtre , étant chargé du soin des âmes , est
placé par la nature même des choses au-dessus
des professions ayant pour but de pourvoir aux
intérêts de la vie présente. Il doit avoir autant de
science que le médecin et que le magistrat; il doit
posséder à un degré plus éminent l'amour du de-
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204 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
voir, et surtout cet ensemble admirable de vertus
que les chrétiens appellent esprit de renoncement.
La profession ecclésiastique est supérieure à tou-
tes les autres par le principe même du dévoue-
ment qu'elle exige. Attendant exclusivement de
la vie future la récompense de ses mérites , le
prêtre n'a pas besoin d'être stimulé, comme le
magistrat , par les honneurs ou les distinctions.
Les peuples élevés à la hauteur morale qu'on
admire chez quelques individualités éminentes ,
pourraient se dispenser d'assigner un rang au
prêtre dans la hiérarchie sociale; mais ces peuples
s'honoreraient eux-mêmes en le plaçant immé-
diatement après le représentant de l'autorité sou-
veraine.
D'un autre côté, le prêtre indigne de sa mission
peut évidemment tomber au dernier degré de la
corruption; et si alors, cédant aux exigences de
sa condition , il joint l'hypocrisie à la perversité ,
il devient très-dangereux pour l'ordre social. Au
point de vue religieux , c'est le dernier des hom-
mes ; au point de vue civil , il n'est dépassé dans
son abaissement que par l'homme d'État per-
verti.
Le problème qui se présente aux autorités reli-
gieuses , en ce qui concerne l'organisation et le
recrutement du clergé , est analogue à celui que
les Anglais ont si bien résolu pour la magistra-
ture. Le principal but à atteindre est de diminuer
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§ 40. — LES PROFESSIONS LIBÉRALES 205
autant que possible le perisonnel nécessaire , afin
qu'il soit plus facile de le maintenir au niveau de
sa tâche. Plusieurs peuples chrétiens , placés , de
Taveu de tous, à la tète du mouvement européen,
sont plus avancés , sous ce rapport , que ne Font
été les peuples anciens les plus renommés ; et
cette situation, fortifiée par la pratique de la tolé-
rance, est l'un des symptômes principaux de la
supériorité des modernes (§8). Les clergés qui
maintiennent le mieux les croyances dans le cœur
de leurs ouailles , ne se croient plus obligés d'in-
tervenir dans le gouvernement temporel, ni de se
mêler aux intérêts civils : ils ne sont plus colons
ni fabricants , comme les mornes du moyen âge ;
ils ne croient même pas avoir à promulguer dé-
sormais les préceptes des rapports commerciaux
(§15). Loin de prétendre à exercer le monopole
du bien , ils s'empressent , quand ils en sont re-
quis, d'agir comme auxiliaires de la famille et des
autres forces tendant à améliorer le corps social.
Ils multiplient les bienfaits de leur mission , en
concentrant leurs principaux efforts sur le culte
proprement dit, la prédication, les visites pasto-
rales et les autres attributions essentielles au ser-
vice religieux. Us obtiennent un résultat plus utile
à l'aide d'un personnel moins nombreux et plus
digne de sa mission.
Les hommes d'État et les fonctionnaires civils
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206 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
se placent à la fin de cette énumération ; car ils
offrent au plus haut degré ces termes extrêmes
d'élévation et d'abaissement qui sont le caractère
commun des professions libérales. En leur qualité
de représentants de l'autorité souveraine, ils ont,
dans toute constitution sociale, le droit d'occuper
le premier rang; ils n'en sont dignes , par consé-
quent , que s'ils possèdent des qualités plus émi-
nentes et plus variées que celles qui suffisent
dans les autres professions. Ils doivent avoir une
connaissance approfondie des intérêts qui leur
sont confiés, s'inspirer de principes vrais et les
appliquer avec fermeté et discernement, être
animés surtout de l'esprit national dans ce qu'il
a de compatible avec la justice et la bienveillance
envers les autres peuples. 11 faut encore que
toutes ces qualités soient fécondées par le désin-
téressement et par un dévouement sans réserve à
l'intérêt public.
Peu d'hommes réunissent toutes ces vertus; car
il est difficile de les acquérir et facile de les ou-
bliei:. Aucune situation ne porte davantage au mal
ceux qui perdent le setitiment du devoir ; et nul
plus que l'homme d'État n'a le privilège de tirer
parti de ses vices en en rejetant les inconvénients
sur le public. La corruption de l'homme d'État
est d'ailleurs plus contagieuse que celle de toute
autre classe. Elle s'étend, en effet, soit à une
multitude de subordonnés par une action directe.
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§ 40. — LES PROFESSIONS LIBÉRALES 107
soit aux classes dirigeantes par l'exemple venu de
haut, puis, de proche en proche , dans la masse
du corps social. Le danger est d'autant plus
grand que l'autorité est plus concentrée , et pèse
plus lourdement sur les citoyens. Le besoin d'y
échapper est certainement l'un des motifs qui lé-
gitiment le mieux la recherche des libertés civiles
et politiques.
Les conclusions déjà présentées pour le magis-
trat et le prêtre s'appliquent donc plus justement
encore à l'homme d'État et au fonctionnaire pu-
blic. Le meilleur moyen d'atténuer la funeste in-
fluence qu'exerce , aux mauvaises époques, cette
classe de la société est d'en restreindre le person-
nel et les attributions. C'est surtout en résolvant
ce problème que les modernes réussiront à se
soustraire à la décadence qui a successivement
détruit presque tous les peuples de l'antiquité ,
ceux surtout qui , en créant des castes de fonc-
tionnaires, ont, pour ainsi dire, établi l'hérédité
de la corruption. Je reviendrai plus loin (§61) sur
ce sujet, et j'indiquerai les solutions auxquelles
l'opinion publique de l'Europe tend de plus en
plus à se rallier.
Après avoir classé les professions au point de
vue du mal qui en émane aux époques de cor-
ruption , il me reste à signaler celles qui , en se
prêtant à la création des familles-souches , sont
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208 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
les meilleurs auxiliaires de la société aux époques
de réforme.
Selon les indications données aux paragraphes
précédents, toutes les professions agricoles, ma-
nufacturières et commerciales se transmettent
intégralement dans des familles-souches , quand
les institutions n'y font point obstacle. Il n'en est
pas de même des professions libérales qui , sous
ce rapport, forment des catégories assez distinctes.
Les hommes de guerre, les magistrats et plusieurs
autres fonctionnaires publics constituent habi-
tuellement des familles-souches dans les constitu-
tions sociales les plus solides. Il est plus rare de
trouver , chez les avocats et les médecins , cette'
connexion entre la fonction et la famille. Les sa-
vants, les littérateurs et les artistes ne peuvent
guère produire que des familles instables. Enfin,
c'est pour les instituteurs et les clercs que la trans-
mission héréditaire de la fonction est le moins
habituelle.
L'homme de guerre a dans la vie rurale sa
véritable origine : c'est surtout dans ce milieu
qu'il peut acquérir, dès l'enfance, les qualités
morales et physiques qui le distinguent; c'est
là seulement qu'il peut faire souche , et concilier
les devoirs de la paternité avec ceux de la pro-
fession. Je ne connais pas de situation plus con-
traire aux mœurs et au bonheur individuel que
celle du soldat et du marin obligés, soit de garder
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§ 40. — LES PROFESSIONS LIBERALES 209
le célibat , soit d'imposer à leurs familles l'insta-
bilité des garnisons ou des ports d'armement.
Leur situation satisfait, au contraire, à toutes
les convenances sociales et individuelles lors-
qu'ils sont propriétaires d'un domaine rural. Ils
peuvent , pendant leurs fréquentes absences ,
confier la femme et les enfants à une nom-
breuse famille-souche. Us se créent périodique-
ment sur leur domaine, au milieu des joies du
foyer, une diversion aux travaux de la guerre;
ils y importent les productions et les méthodes
de travail observées pendant leurs campagnes
dans toutes les régions du globe ; ils y trouvent
des soins affectueux quand ils sont blessés, une
retraite qui leur laisse encore les avantages de
la vie active quand ils sont vieux ou mutilés. Avec
ce régime, la paix serait plus féconde et moins
nuisible aux mœurs qu'elle ne l'est aujourd'hui.
Le temps de l'homme de guerre se partagerait
entre la culture du domaine paternel, les con-
quêtes coloniales sur le désert et la barbarie ,
les exercices militaires dans les camps établis
au milieu des territoires les moins fertiles. La
transmission simultanée du domaine et de la
profession n'offre aucune difficulté sous le ré-
gime de la Liberté testamentaire, pour une spé-
cialité qui se lie aux aptitudes les plus naturelles
de l'homme ; elle se trouve assurée , pour peu
que la famille soit féconde.
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210 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
Pendant dix siècles , chez toutes les nations
européennes, cette organisation a donné un éclat
incomparable à la noblesse d'épée, et elle a
constitué pendant cette longue période la force
militaire de l'Europe. Elle a permis à la France
de poursuivre sans s'affaiblir , pendant le moyen
âge et la Renaissance, les longues campagnes
des croisades et les guerres d'Italie ; elle a évi-
demment favorisé le progrès agricole , qui a coïn-
cidé avec ces grandes entreprises. Elle a main-
tenu en Suède la force et la fécondité dans le
temps où les armées de Gustave-Adolphe obte-
naient, en Allemagne, les grands résultats de la
guerre de Trente ans.
Le même système s'adapterait encore très-bien
aux armées nouvelles ; et les écoles profession-
nelles qui interviennent aujourd'hui dans le choix
des hommes de guerre, contribueraient à faire
recompenser le mérite , soit par les testaments,
soit par la coutume ab intestat (§ 22). L'expé-
rience autorise à penser que le rétablissement de
ce système serait le plus sûr moyen de donner à
l'armée française un rôle plus bienfaisant pendant
la paix, et une aptitude plus grande à soutenir,
avec un effort constant, toutes les chances d'une
guerre prolongée.
Les affinités naturelles qui existent entre la
situation du propriétaire agriculteur et les pro-
fessions du magistrat et de l'homme d'État ne
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§ 40. — LES PROFESSIONS LIBERALES 211
sont pas moins indiquées par notre tradition na-
tionale, et par l'exemple des peuples les plus
stables et les plus prospères. L'agriculteur a deux
qualités qui le rendent apte à remplir des fonc-
tions exigeant la sagacité , l'expérience et le dé-
vouement. Il est en rapport intime avec beaucoup
d'hommes, sans avoir à lutter contre eux ; il a
l'habitude du travail, sans être imbu de l'esprit
de concurrence. L'ensemble des vertus et des
tendances qui portent les familles à acquérir et
à conserver la propriété foncière, sont d'excel-
lents symptômes d'aptitude pour ces professions.
Ces garanties peuvent être d'ailleurs complétées
par des grades universitaires qui constateraient
une certaine culture de l'esprit, et qui offriraient
aux chefs de maison un critérium pour choisir
judicieusement leurs successeurs ^^, C'est ordi-
i<ï Quelques citations qu*on pourrait multiplier montreront que ,
au XVI» siècle , à l'époque héroïque de la magistrature française ,
(§6), les chefs de famille se servaient du testament pour lier la
transmission de l'héritage à l'obtention des grades universitaires.
« Je, Jean-Paul Guérin, de la viUe de BrignoUes... estant records
« que la volonté de mes prédécesseurs a esté et la mienne est que
« les biens soient conservés à la famUle des Guérin , à Texemple
« de plusieurs qui ont désiré leurs successeurs vivre bien et
t honorablement, et continuer les dignitez et honneurs de leur
« famille, ce qui ne peut estre en divisant leur patrimoine en
« plusieurs parts.
« A cette cause ,... je fais et institue mon héritier universel mon
« bien-aymé cousin Alexandre Guérin, escolier ez loix... et s'il
V advenoit que ledit Guérin décédast sans enfants masles, je sub-
( stitue alors & luy le premier enfant docteur qui sera de mon
« cousin Jean Guérin; et s'il n'y en avoit point, je luy substitue
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212 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
nairement dans ce milieu que nos anciens sou-
verains trouvaient les agents de TÉtat ; c'est là
que les localités prenaient les gérants ou les re-
présentants de leurs intérêts. Cette coutume
subsiste encore chez nous, dans une certaine
mesure ; mais, depuis le règne de Louis XIV, et
surtout depuis la Révolution , elle est de plus
en plus entravée par les exigences des classes
urbaines , et par l'organisation administrative
« le premier fils docteur c[u'aura mon cousin Matthieu Guérin; et
« s'il n'y en a voit point, je lu y substitue le premier fils qu'aura
« mon cousin Guillaume Guérin. » (Testament du 31 mai 1578,
communiqué par M. Ch. de Ribbe.)
« ... Et surtout prie madite femme de conserver audit Bonifàce
« (le fils héritier) deux miens traités et livres écrits de ma main ,
« intitulés... lesquels deux livres luy serviront grandement quant
«c à la doctrine et érudition , et aussi à nos autres fils qui tiendront
«( le chemin des lettres ; la priant, en outre, de faire continuer au-
a. dit Bonifàce ses études et après le faire passer docteur, afin qu'il
« puisse régir la maison et s'aider à mettre les autres au chemin
d de vertu ; et surtout qu'il tienne la foi et religion catholique et
a romaine, telle que nous et nos ancêtres l'avons toujours te-
« nue... » (Testament du 1" janvier 1580, de Jean Pellicot , né à
Aix en 1507, mort en 1584.)
M. Ch. de Ribbe annonce que le fils héritier, Bonifàce Pellicot ,
fut reçu docteur en droit à ^Vix en 1591 ; il ajoute que leurs des-
cendants ont marqué, pendant trois siècles, dans l'histoire de
Provence, et se sont perpétués à Aix jusc[u'en 1818. (Voir § 24.)
Plus j'étudie le passé et plus je ^ m'assure que la tâche actuelle
de rhistorien est de faire ainsi, pour chaque époque (§4), un
précis sommaire des institutions privées, appuyé de courtes cita-
tions , et rapproché d'une simple mention des grands événements
de la vie publique. Ces esquisses de mœurs enseigneraient mieux
que nos prétendues histoires générales les causes de notre ancienne
stabilité et les moyens d'accomplir la réforme que la France désire
depuis 1789.
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5 40. LES PKOFESSIOXS UBÉAILES ÎI3
qui, concentrant les pouvoirs publics dans les
villes, prive en fait les agriculteurs résidants de
leurs fonctions naturelles. Les familles -souches
rurales convenablement oi^anisées fournissent
beaucoup de candidats aux fonctions publiques ;
elles sont portées à Fémulation sans s'abandon-
ner aux excès de Fantagonisme. Ceux qui per-
dent ces fonctions après les avoir exercées, con-
servent en effet une vie active, et ont, comme
dédommagement, l'avantage de mieux soigner
leurs propres intérêts. Ds sont donc moins portés
à agiter l'État que si, perdant toute leur impor-
tance avec la qualité dé fonctionnaire, ils pas-
saient subitement de la puissance au néant.
Les qualités de l'avocat et du médecin sont
plus rares et plus exclusives que celles du ma-
îfistrat : elles ne se transmettent guère dans les
générations successives d'une famille. Cependant
ce cas s'est quelquefois présenté en France,
au XVI® et au xvn« siècle , lorsque, ces professions
ayant acquis un certain renom, la fécondité res-
tait en honneur dans la bourçeoisie ". Il parait
({u'en Italie on a vu également les avocats et
les médecins se perpétuer pendant des siècles
comme les paysans, les marchands, les magis-
*W La professioii d'arocat est si difficile que rarement le fils
« suit rexercî<:e du père. M. Dupérier disoit sovrent qo^en Ppo-
« vence on n'a voit tu qa'cn notre £unille le père, le fils et le
« pelit-fîls bons aTocats. » ( Extrait d'une correspondance de 17±i,
entre deux aTOcats, déjà citée 1 6.)
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214 CHAPITRE IV — LE TBAVAIL
trats et les hommes de guerre. La transmissiou
directe des clientèles d'avocat et de i^édecin est
plus rare à notre époque de stérilité et de Par-
tage forcé, où le fils unique, voulant jouir dans
l'oisiveté de la fortune acquise par le père , se
refuse àcontiauer son œuvre.
Les savants, les lettrés et les artistes trans-
mettent rarement à leurs enfants les facultés
spéciales qui les distinguent : ils ne sauraient
donc se constituer en familles-souches à profes-
sion héréditaire; et, lorsqu'ils ne gardent point
le célibat, ils ne créent que des familles instables.
De là une infériorité en quelque sorte organique,
dont les mœurs privées tiennent compte, notam-
ment lorsqu'il s'agit de contracter des mariages.
Cependant l'opinion, en s'inspirant d'un senti-
ment national, se montre reconnaissante envers
des professions qui, depuis deux siècles, jettent
tant d'éclat sur notre pays, et qui comblent en
partie le vide créé par la décadence des an-
ciennes classes dirigeantes. Elle est favorable aux
corporations fermées qui assurent une situation
privilégiée à leurs représentants les plus illustres
(§46). Elle accueille avec sympathie les tenta-
tives ayant pour objet de créer une propriété
nouvelle transmissible dans les familles, comme
le sont chez nous les immeubles, les capitaux et
les autres objets mobiUers.
Cette nouveauté se présente, à première vue,
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§ 40. — LES PROFESSIONS LIBERALES 215
comme une conquête de la logique et de la justice ;
mais je doute qu'elle contribue dans une propor-
tion appréciable à fonder la stabilité des familles
lettrées. La propriété ordinaire ne confère pas le
privilège de jouir dans le repos du travail des an-
cêtres : elle permet surtout aux héritiers d'accroî-
tre la fécondité de leur travail. La possession per-
pétuelle des œuvres scientifiques, littéraires ou
artistiques, dont on ne peut jouir qu'en oisif,
semble être dénuée du meilleur caractère de la
propriété : elle ne créerait point d'ailleurs une
transmission régulière pour des aptitudes essen-
tiellement exceptionnelles. Une discussion ré-
cente a donné lieu de constater que cette sorte de
propriété ne saurait être convenablement consti-
tuée selon les principes actuels de notre di^oit com-
mun. Elle se morcellerait à l'infini avec le temps,
et il deviendrait alors fort difficile d'en tirer avan-
tage. Il serait plus difficile encore de fixer chez
d'innombrables héritiers l'amour de ce bien de
famille, et la sollicitude pieuse qu'exige l'émission
des éditions successives. Ces conditions seraient,
au contraire, admirablement remplies sous le ré-
gime que conservent fermement les populations
les plus stables de l'Europe (§ 22) : la propriété
d'un ouvrage célèbre se transmettrait naturelle-
ment, au foyer domestique des familles-souches ,
avec le tombeau, les images et tous les autres
souvenirs de la gloire des ancêtres. En se mon-
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216 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL
trant hostUes à la Liberté testamentaire, nos
écrivains combattent donc en fait rinstitution
qui conserverait le mieux le souvenir de leurs
services.
Dans les régimes sociaux où le ministre du culte
peut se marier, la transmission héréditaire de sa
fonction est moins habituelle que dans les familles
de médecins et d'avocats : et quand cette trans-
mission , ainsi qu'il arrive en Russie , est favori-
sée par les institutions, la corruption est presque
toujours à l'état permanent. Sous ce rapport, la
difficulté paraît être moindre dans les familles
vouées à l'enseignement, et notamment chez les
mstituteurs dirigeant des externats et des pen-
sionnats de jeunes enfants. A ce degré de l'ensei-
gnement, la profession n'exige pas des facultés
exceptionnelles de l'esprit , et l'aptitude consiste
surtout à administrer un établissement avec mora-
lité et sollicitude. Aussi trouve-t-on, à Paris comme
ailleurs, des maisons d'éducation qui, depuis plu-
sieurs générations, se transmettent héréditaire-
ment dans certaines familles. Mais, alors même
que le mariage devient une pratique habituelle
pour les instituteurs et les prêtres, on ne les voit
guère acquérir que dans le célibat les qualités
éminentes gui se résument dans un dévouement
sans réserve aux intérêts des enfants et des
fidèles.
En faisant leur choix entre les deux systèmes.
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••• .• §40. — LES PROFESSIONS LIBÉRALES 217
:^ les diverses tîommunions chrétiennes obéissent
à deux tendances conformes aux deux grands mo-
biles de tout ordï'e social.
Le protestantisme se préoccupe spécialement
d'éviter la corruption : il renonce volontiers à éle-
ver ses clercs à ce haut degré de vertu que le
célibat seul peut donner, parce qu'il ne veut pas
les voir tomber au-dessous du niveau moral que
fixe aisément la pratique des devoirs de la fa-
mille. C'est ainsi qu'en Angleterre le régime
du mariage , introduit depuis longtemps dans
TEgUse , commence à se propager dans les uni-
versités.
Le catholicisme, au contraire, veut surtout in-
culquer l'esprit de réforme aux fidèles : il s'efforce
de leur communiquer, par le renoncement per-
sonnel et par le dévouement au prochain, toute
la grandeur morale que l'humanité peut atteindre.
Se confiant en Dieu et en leur doctrine, les catho-
liques romains tendent toujours à porter leurs
clercs à la hauteur de cette sublime mission ; ils
n'en sont pas détournés par la crainte de les voir
rester au-dessous; ils se résignent même à les
laisser parfois troubler par leurs vices l'état mo-
ral de la société laïque (§44). Ils persistent, eu
résumé, à imposer le célibat à leurs prêtres, pour
obliger les natures d'élite à se rapprocher autant
que possible de la perfection de Jésus-Christ. C'est
par cette recherche assidue de la perfectiou que
II 7
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«18 CHAPITRE IV — LE TRAVAIL ^J^^^J^^..
le catholicisme, partout où les dmdjU^ates clérf- ff
cales sont librement critiquées (§ 15), se présente
comme le plus solide fondement fies sociétés chré-
tiennes. • /- » 1
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CHAPITRE V
L'ASSOCUTION
Les deux catégories d'associations ne sont
bienfaisantes que dans les branches d'activité
où les efforts individuels ne sauraient suffire.
La Réforme sociale , ch. v, § 47.
S 41
LE RÔLE DE L'ASSOCIATION SOUS SES DEUX FORMES, LA COMMUNAUTÉ
ET LA CORPORATION, A ÉTÉ EXAGÉRÉ DE NOTRE TEMPS
En étudiant les divers éléments de l'organi-
sation sociale , j'ai été souvent conduit à me de-
mander, sans résoudre la question, si les crises
périodiques qui désolent notre pays doivent être
attribuées aux conservateurs obstinés qui ne voient
pas le mal, ou aux novateurs imprudents qui ré-
clament des remèdes dangereux. Parmi les pana-
cées qu'on a vantées de notre temps, l'association
est une de celles dont on a le plus abusé. Elle est
devenue un principe banal et une sorte de lieu
commun, aussi bien pour les écoles qui rêvent
une organisation nouvelle de la société que pour
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220 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
celles qui prétendent concilier le progrès avec la
tradition. Les erreurs propagées dans ces der-
niers temps sur l'association ont singulièrement
troublé les esprits. Elles n'ont pas seulement exa-
géré ou faussé cet utile principe ; elles ont formel-
lement attaqué un principe d'ordre supérieur,
celui de la propriété libre et individuelle (§ 46).
L'association, il faut le reconnaître, se prêtait
naturellement à ce genre d'erreur. Elle est le fon-
dement des grandes entreprises commerciales qui
sont une des gloires de notre époque, et qui trans-
forment, à quelques égards, les conditions de l'or-
dre matériel. Elle double les forces des hommes
d'élite voués à la culture de l'ordre moral ou intel-
lectuel; et, sous ce rapport, elle jette un grand
éclat sur quelques sociétés modernes. De là on
a conclu , contrairement à l'expérience du genre
humain, que le remède aux maux dont nous souf-
frons devait se trouver dans l'application du ré-
gime d'association à tous les modes d'activité où
le désordre se manifeste. Les grandes nations
commerçantes et industrielles doivent assuré-
ment une partie de leur puissance actuelle à des
associations dont les entreprises embrassent par-
fois le monde entier. Cependant la principale
source de leur force est plus que jamais dans l'ac-
tivité individuelle , et le développement de cette
activité sera de plus en plus le critérium d'un
peuple prospère. Le perfectionnement des socié-
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§ 41. — LA COMMUNAUTE ET LA CORPORATION 221
tés se trouve dans l'emploi simultané de deux
moyens d'action : aborder par l'association les
entreprises qui jusqu'alors étaient inaccessibles
à l'humanité ; accomplir , par l'initiative d'une
seule famille, celles qui ne pouvaient antérieure-
ment prospérer que par une réunion d'efforts in-
dividuels. En étendant l'association au delà de
ces limites, on porte atteinte à l'activité privée,
sans utilité pour l'intérêt public, et l'on retourne
sans raison vers le passé.
Pour justifier ces assertions, et pour apprécier
le rôle réservé dans l'avenir au principe d'asso-
ciation , je distinguerai les deux séries d'applica-
tions qu'on en a faites. Je traiterai, en premier
lieu, des communautés^ dont les membres exer-
cent en commun les industries agricoles , manu-
facturières et commerciales; en second lieu , des ^^^
corporations qui, restSïiï étrangères à ces indus-
tries, poursuivent en commun toute autre entre-
prise utile , où l'intérêt intellectuel et moral do-
mine l'intérêt matériel.
1 Les deux expressions communauté et corporation sont par-
fois employés indifféremment dans le même sens par nos bons
auteurs; cependant je crois avoir constaté qu'ils leur attribuent,
dans la plupart des cas , le sens spécial que je leur donne dans le
présent ouvrage. Le Dictionnaire de l'Académie semble avoir sur
ce point moins de précision que notre littérature, et la même
critique peut être faite au sujet d'autres mots, tels que blé, paysan,
mhveniions , qui se ra/ta'cltènt aux fondements de Téconomie so-
ciale. Ici, au reste, comme dans les autres cas où j'avais à préciser
une idée , il m'a semblé qu'il convenait d'employer, avec un sens
restreint, un mot connu plutôt que de proposer un nouveau mot.
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222 CHAPJTRE V — L'ASSOCIATION
En ce qui concerne la première série d'associa-
tions, j'exposerai, dans les trois paragraphes sui-
vants , les faits complexes qui se rapportent aux
communautés de travailleurs et aux communautés
de capitaux. Je grouperai ensuite les conclusions
que j 'en déduis touchant Y avenir de ces institutions .
:S COMMUNAU
^ 42
LES COMMUNAUTÉS DE TRAVAILLEURS, FRÉQUENTES AU MOYEN AGE,
SONT DE PLUS EN PLUS REMPLACÉES PAR LES ENTREPRISES
INDIVIDUELLES.
Les communautés qui subsistent encore en
Europe offrent une multitude de combinaisons.
I^es unes mettent tout en commun , depuis la
possession des instruments de travail et l'achat des
matières premières , jusqu'à la fabrication com-
plète et à la vente des produits. D'autres, au con-
traire , restreignent à un seul détail la propriété
ou le travail des associés , et elles attribuent tout
le reste à la propriété ou au travail des familles.
Les seules communautés complètes qui se
maintiennent en Europe comme institution géné-
rale ont pour objet l'exploitation de certaines ri-
chesses naturelles : tel est le cas de plusieurs po-
pulations du Nord et de l'Orient adonnées à la
chasse, à la pêche et aux cueillettes*. Dans l'Oc-
1 Récoltes de végétaux qui se développent sans culture.
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§ 42. — LES ANCIENNES COMMUNAUTES DE TRAVAILLEURS 223
cident, cette antique organisation a pris fin , par
suite de l'attribution du sol et des eaux à la pro-
priété individuelle. Elle ne se retrouve guère que
chez les exploitants du domaine commun qui ré-
siste le mieux à l'appropriation, c^'est-à-dire chez
les matelots voués à la pèâiè mâW^imè *. Le ré-
gime de la communauté complète se maintient
encore çà et là, dans TOccident comme dans
l'Orient, à la faveur 'de vieilles traditions munici-
pales, dans une industrie spéciale qui n'exige ni
immeubles , ni mobiliers , ni matières preârieres, j
et qui se réduit à l'emploi de la force muscu- ^
laire des associés : les Artèles de portefaix
grants des grandes villes de la Russie^
compagnie des portefaix sédentaires de Marseille,
ofirent de curieux exemples de ce genre d'asso-
ciation.
En France , je n'ai vu appliquer à l'agriculture
et à l'industrie manufacturière le principe de la
communauté complète que dans deux cas parti-
culiers, et sous l'influence dm sentiments fort op-
posés : dans les communautés agricoles du Niver-
nais*, qui, fondées au moyen âge sous l'inspiration
du régime féodal , tendent chaque jour à se dis-
soudre; dans les associations ouvrières de Paris ^,
qui seront plus loin (§ 43) l'objet d'une description
spéciale.
2 Les Ouvriers des deux mondes, 1. 1«', p. 403. = 3 Les Ouvriers
européens, p. 76. = * Ibidem, p. 247.=:: 6 Ibidem, p. 277.
dby Google
224 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
Parmi les communautés partielles qui groupent
des associés pour la possession du matériel de
fabrication, et pour l'exécution d'un travail confié
à des agents salariés à frais communs, je mention-
nerai les fruitières ou fromageries du Jura fran-
çais et de la Suisse ®. Ces établissements ont été
souvent cités , comme offrant la réalisation pra-
tique de leurs systèmes, par toutes les personnes
qui veulent à tout prix trouver, dans le principe
des communautés , les réformes réclamées par
notre ordre social. Cependant l'étude de ces cu-
rieux ateliers fait tout d'abord découvrir, pour ré-
futer cette opinion, des arguments décisifs. L'in-
dustrie des fruitières françaises ou suisses a pour
objet lés énormes fromages dits de Gruyère, dont
la production exige la quantité de lait journelle-
ment livrée par une trentaine de vaches. Peu.de
fermes étant en mesure de nourrir un pareil trou-
peau, les cultivateurs d'une même localité se grou-
pent en une communauté possédant au moins ce
nombre de vaches laitières. Ils construisent a frais
communs un établissement pourvu du personnel
et du matériel nécessaires pour fabriquer chaque
jour au moins un fromage : puis, à la fin de
chaque campagne , ils se partagent les produits
fabriqués , et ils répartissent les frais de l'ate-
lier proportionnellement à la quantité totale du
6 Lçs Ouvriers européens , p. 247.
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§ 42. — LES ANCIENNES COMMUNAUTÉS DE TRAVAILLEURS 225
lait fournie , dans le même temps , par chacun
d'eux.
L'association est ici la conséquence directe de
deux faits spéciaux : le morcellement des cultures
et l'agglomération exceptionnelle de la matière
première ; elle ne dérive nullement d'une propen-
sion particulière des cultivateurs, A l'appui de
cette explication, il suffit de constater que les as-
sociés conservent le régime individuel , toujours
pour la production du lait, et souvent pour la vente
du produit ; que, d'ailleurs, le principe de commu-
nauté ne s'applique jamais, ni dans le Jura ni en
d'autres contrées, à la production des fromages de
petite dimension.
Les communautés partielles n'ont point, en gé-
néral, pour objet l'exécution même du travail; et,
sous ce rapport, les fruitières du Jura peuvent à
peine être citées comme exemple, puisque les
associés se bornent à rétribuer en commun un
ouvrier. Les associations de ce genre , si nom-
breuses encore en Europe, ne mettent guère en
commun que les instruments de travail, ou quel-
ques détails secondaires de l'industrie , et elles
laissent toujours au travail proprement dit son
caractère individuel. A cette catégorie appartien-
nent : les pasteurs nomades' possédant à titre
individuel des troupeaux de juments, et exploitant
7 Les Ouvriers européens, p. 49.
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226 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
à titre indivis les pâturages de TOural et les steppes
de l'Asie; les communes agricoles, à partages pé-
riodiques% qui restent jusqu'à ce jour le principal
élément de la constitution sociale de la Russie^ X^^^^.^^"^
curieuses communautés de fondeurs et de forge-
rons de la Suède ^, de Westphalie, dupaysber-
gamasque *^ et du territoire vénitien , qui exploi-
tent simultanément, à titre individuel, des usines
possédées dans un régime d'indivision.
On doit encore rattacher aux communautés par-
tielles les populations agricoles si nombreuses en
V. Occident qui , exerçant individuellement leurs
X^ cultures , tirent certain^ produits accessoir^. tels
— que fourrages, coà^bustibles , fruits, litières et
matériaux divers , de biens indivis désignés sous
le nom générique de oommunaux^'^ , On peut en-
fin comprendre dans la même catégorie les com-
munes espagnoles ** qui exploitent des ateliers de
boucherie et de boulangerie, ou qui se procurent,-
à frais communs, le service d'un vétérinaire.
Il suffit de présenter cette énumération pour
être en droit de conclure que les anciennes com-
munautés, fondées sur l'action directe de tous
les associés , avaient un caractère exceptionnel ;
qu'elles disparaissent peu à peu, et ne se main-
8 Les Ouvriers européens, p. 59. ^^=^ 9 Ibidmv, p. 97. — Notice
sur les communautés de paysans exploitant les petiles forges du
AVermland.=: lO ihidem, p. 133. = h Ihidem, p. 117, 147, 234,
= 12 Ibidem, p. 187.
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§ 43.— LES NOUVELLES COMMUNAUTES DE TRAVAILLEURS 227
tiennent que pour de rares spécialités ^ dans les
contrées où la civilisation moderne a peu pénétré.
Partout ailleurs, surtout en ce qui touche les msi^^j^
nufactures, elles ont disparu; ou bien elles s'étei\a^^
gnent pour faire place à des coutumes (§ 35, no-
tes) fondées sur le travail individuel et la propriété
personnelle.
J'expliquerai plus loin (§ 45) pourquoi ces sortes
de communautés, après avoir pris naissance dans
un état social moins avancé, se dissolvent aujour-
d'hui; mais je vais d'abord montrer que lés essais
tentés en France depuis vingt-cinq ans , et sur-
tout depuis 1848, pour rétablir cette organisation,
confirment la loi que je viens d'indiquer.
S 43
LES ENTREPRISES RÉCENTES TENDANT A RESTAURER LES COBfMU-
NAUTÉS DE TRAVAILLEURS, ONT ÉTÉ PEU FRUCTUEUSES
Frappés des maux qu'inflige de nos jours à
l'humanité le développement du paupérisme , les
écrivains qui s'adonnent à l'étude des questions
,^ sociales n'ont guère aperçu les causes acciden-
J telles de ce fléau (§ 49). La plupart ont attribué à
■ ^n^actîvîré individuelle, ou, en d'autres termes, à la
force qui a créé l'industrie moderne , les désor-
dres qui sont dus en réalité à l'abandon des rap-
ports permanents du patron et de l'ouvrier (§ 50),
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228 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
c'est-à-dire à l'oubli d'un des principes fondamen-
taux de toute organisation sociale, Ils ont cru, en
conséquence , trouver la gifèWsSn^u paupérisme
dans un régime qui, détruisant complètement le
patronage, au lieu de l'améliorer, conférerait à
des communautés d'ouvriers la propriété du ma-
tériel de fabrication, l'exécution des travaux et le
partage des bénéfices. Engagés en 4848 dans une
révolution dont le but était mal défini, tous les ré-
formateurs furent enclins à voir , dans cette com-
motion sociale, la justification de leurs tendances.
Les partisans de la communauté se distinguèrent
particulièrement par leur prosélytisme : ils ne
manquèrent pas de signaler les événements qui
prenaient la France avjTcfépfeurvu , comme le
symptôme d'une inclination spontanée vers leur
doctrine.
L'un des traits les plus curieux de la révolution
de 4848 est la complaisance avec laquelle la nation
entière encouragea l'essai des communautés, que
plusieurs esprits ardents et généreux présentaient
alors comme un moyen assuré de régénération
sociale. Réduits à l'éclectisme par l'insuccès de
tant de révolutions , les nouveaux pouvoirs ne se
crurent pas le droit de repousser les solutions
qu'on offrait de toutes parts pour résoudre les
problèmes posés à la suite de la dernière ca-
tastrophe. Quant aux masses populaires, chez
lesquelles on excite , depuis soixante-quinze ans ,
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§ 43.— LES NOUVELLES COMMUNAUTÉS DE TRAVAILLEURS 229
des désirs d'égalité que repousse la nature de
rhomme (§48)\ elles étaient naturellement
portées vers des innovations qui, attribuant aux
ouvriers la direction des travaux usuels, devaient
rendr^ inutile la fonction âociale des patrons.
Cé^ant^fiTces diverses tendances , l'Assemblée
, constituante de 1848 accorda à ce genre d'entre-
prises une doîauon*^de 3 millions , afin d'écarter
le seul obstacle qui, selon les partisans de la com-
munauté, eût entravé dans le passé le développe-
ment de leur principe! Possédant enfin les instru-
ments de travail et assurés de rScueîîîîrUous les
profits de leurs entreprises , les ouvriers se livre-t'^*^
raient dorénavant^ à l'industrie manufacturière
avec un reâx)ubiement d'intelligence et d'éner-
i gie, etil leur serait ainsi réservé d'introduire un
' nouveau progrès dans la société. Ces heureux ré-
I sultats devaient surtout se manifester dans la fa-
brique parisienne, -dont les produits tirent leur
, valeur principale du travail manuel et du goût de
f ^ l'ouvrier.
L'intérêt économique qui semblait conseiller
cette réforme se trouvait corroboré par la pas-
A j ^IfiOi^litiq^® • 1^^ docteurs de cette époque se
V plaiiadl^nt à signaler l'émancipation des ouvriers
comme la conséquence logique des révolutions
qui avaient soustrait le tiers état à la domina-
i L'Organisation du travail, §§ 56 et 59.
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230 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
tien des classes oisives. Les privilèges des capi- /^
talistes et des patrons devaient être supprimésy^
comme l'avaient été antérieurement ceux de la
noblesse et du clergé. En se groupant par com-
munautés, les ouvriers'n'obtiendraient pas seule-
ment le bien-être matériel : ils s'assureraient à
leur tour les satisfactions que donne l'esprit de
caste; ils compléteraient Fœuvre de 4789 en dé-
truisant l'intervention s^enfe des patrons, ces
derniers parasites de, l'ordre social, et en at-
tribuant au travalTâes bras la richesse et l'in-
fluence, fl Ad !
Ces théories éj(nurent l'opinion publique , trou- ^ |
blée par tant d'événements imprévus, et préparée ■
de longue main au communisme par la loi du
Partage forcé (§ 21 ). Une partie de la presse pé-
riodique se dévoua momentanément à- repro-
duire , sous une forme nouvelle , un célèbre pam-
phlet de la première révolution. Réduits dans le
passé à n'être rien, les ouvriers devaient être
tout à l'avenir ; uife 'epuï^SSoiTde la société , plus ^
attentive et mieux raisonnée que celle qui fut ac-
complie par nos pères, devait attribuer désormais
la prépondérance aux classes chargées des tra-
vaux manuels.
On put voir alors un nouvel exemple de la dé-
sorganisation opérée ^puis Louis XIV, dans la
société française , par la destruction systématique
des coutumes. Aucune tradition établie ne put
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§ 43. — LES NOUVELLES COMMUNAUTÉS DE TRAVAILLEURS 231
faire contre -poids à cette nouvelle erreur, qui
parut d'abord envahir la nation entière. Beau-
coup de personnes, légitimement placées par
leurs talents et leurs lumières à la têtjp du mou-
vement social, cédèrent à cet elanoer opinion,
et elles eussent volontiers provoqué contre elles-
mêmes une nouvelle nuit du Quatre août. Qn les
vit du moms faire bon marche de 1 action direc-
trice qu'elles avaient exercée jusqu'alors, et tenirTo^
à honneur d'établir qu'elles n'étaient que des ^^r^ ^
ouvriers de la science , de l'éducation ou de la ^
rnoralef^^ >w-w.
Le mouvement imprimé dans ce sens aux classes
ouvrières de nos grandes villes n'a pas répondu
aux espérances des partisans du nouveau sys-
tème : cependant les résultats obtenus ne sont
pas dénués d'importance, et ils doivent être
signalés à l'attention des amis de la science so-
ciale. ""^
Les associations ouvrières de 4848 ont été
créées dans des conditions de succès qui se
rencontreront difficilement à l'avenir, sous le
régime du droit commun. Elles reçurent à titre
de pr^é capital nécessaire à leur établissement,
au taux de 3 pour 400 pour les sommes infé-
rieures à 25,000 francs. Quant au service des in-
térêts et au remboursement du principal, elles
trouvèrent constamment chez les agents du Trésor
toutes les facilités qu'elles crurent devoir ré-
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232 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
clamer. Enfin , elles furent placées sous le patro-
nage d'un conseil d'eïîcSflï^^^ent qui se dévoua
avec ardeur à substituer, dans l'organisation
industrielle, l'association au salaire, et à lever
autant que possible les difficultés que pouvait
offrir l'inauguration du régime nouveau^
La commission chargée de répartir les "S^iil-
lions alloués par la loi du 5 juillet 1848, se trouva
tout d'abord en présence d'un grand nombre d'en-
treprises ou de projets , conçus , pour la plupart,
en dehors des conditions fixées par le législateur.
-^'ï^^Sur 356 demandes soumises à l'instruction, elle
n'en put accueillir que 56 , dont 30 avaient pour
objet des associations parisiennes. En 1859, 47
de ces entreprises avaient déjà échoué, et depuis
lors 3 autres ont encore été liquidées. Les 6
associations qui subsistent jouissent d'une cer-
taine consistance : 2 d'entre elles ont remboursé,
avec les intérêts , le capital qui leur avait été
prêté, et toutes ont réussi à compléter, grâce
au corrtmirs de personnes bienveillantes et à
l'épargne des associés, le capital qui leur était
nécessaire.
Les prêts accordés aux 56 associations de 1848
formaient un total de 2,900,000 fr.; ils ont tout
d'abord été réduits d'une somme de 300,000 fr.,
au détriment de 11 associations qui se liquidèrent
immédiatement, ou qui n'exécutèrent pas les
clauses de leur contrat. Au 31 décembre 1861 ,
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§ 43.— LES NOUVELLES COMMUNAUTES DE TRAVAILLEURS 233
l'État avait reçu à titre de remboursement
1,320,000 fr. ; il lui restait, dû , une somme de
1,280,000 fr. Les bonnes creaiufes "étant évaluées
au moins à 130,000 fr., la perte sur le principal
ne paraît pas devoir dépasser 1,150,000 fr. En
y joignant une somme de 100,000 fr. absorbée
par les frais d'administration , on arrive à un dé- ^
bourse total d'environ 1,250,000 fr. On ne saurait
regretter cette dépense, qui a dissipé de dan-
gereuses illusions, qui a signalé les écueils contre
lesquels peuvent échouer les communautés de
travailleurs, et qui a enseigné les conditions dans .
lesquelles elles peuvent se soutenir.
Outre les 6 associations créées à l'aide des
encourageme*nîs donnés par la loi du 5 juillet
1848, il existe des établissements analogues con-
stitués par le seul concours des associés , et quel-
ques-uns d'entre eux semblent jouir d'une cer-
taine prospérité. Une étude faite en 1863 indique,
à Paris seulement , 17 de ces associations ; ce
chiffre complète un total de 23 établissements.
Sur ce nombre, 13 ont été créés en 1848, 5 en /-
1849, et 2 en 1850; les autres ne remontent
qu'aux années 1851, 1857 et 1858. Fondées à
Torigine par 350 associés, ces communautés n'en
ont pas aujourd'hui davantage. En revanche, elles
emploient comme auxiliaires un nombre double
d'ouvriers salariés. Ces ouvriers, entièrement
étrangers aux bénéfices et aux pertes, sont à
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234 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
l'égard des communautés dans la situation où ils
seraient devant des patrons opérant sous le ré-
gime individuel. On évalue à près d'un million et
demi de francs le capital actuel de ces 23 commu-
nautés de travailleurs , et à 4 millions environ le
montant annuel de leurs affaires.
^^tm fte*sa\irait assurément signaler ces résultats
comme le point de départ d'une nouvelle organi-
sation sociale ; mais on y trouve une expérience
du plus haut intérêt , et plusieurs particularités
curieuses sur lesquelles j'insisterai dans un pro-
chain paragraphe (§45).
C'est encore le lieu de rappeler plusieurs ten-
tatives faites avant et après 1848 , en France et
aux États-Unis d'Amérique , pour appliquer sur
une large échelle le principe de communauté. Il
ne s'agissaiïïpïus seulement d'exercer l'industrie
manufacturière dans de meilleures conditions éco-
nomiques , ou de refêver la situation des travail-
leurs. Les fondateurs ne visaient à rien moins
qu'à réaliser l'association dans la vie domestique
comme dans le régime du travail, à satisfaire
tous les sentiments et toutes les propensions hu-
maines , à grouper tous les intérêts dans un har-
monieux ensemble, à réorganiser, en un mot,
sur de nouvelles bases, la société tout entière.
En étendant le programme de la communauté et
en multipliant les points de contact entre les
individus et les familles , on n'a point augmenté
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§ 43. — LES NOUVELLES COMMUNAUTÉS DE TRAVAILLEURS 235
les chances de succès. Tous les établissements
fondés sur. ce principe n'ont eu qu'une existence
éphémère , et leur histou'e n a ete qu une marche
rapide vers une ruine irrémédiable. Loin de faire
naître entre les associés l'harmonie signalée par
la doctrine , les phalanstères de France , comme
les colonies agricoles récemment établies dans
l'Amérique du Nord% n'ont guèra^produit que la
haine et l'antagonisme. S'éc£œmiif^]f)lus que les
2 Voir notamment Fouvrage igUtjjlé : Un Nauft âge au Texas ;
ofjservotions et impressions reâteulies pendant deux ans et demi au '
Texas et à travers les États-Unis d'Amérique, par le docteur Sa-
vardan; 1 voL'in-12, Paris , 1858. — Cet ouvrage est écrit par un
homme deoieîi , partisan oeia communauté , qui a conservé ses
convictions après avoir assisté à la dissolution *^i<de de la colo-
nie. Je n'y aperçois cependant qu'une rériitéufln' pratique des
illusions qui ont égaré de nos jours tant d'esprits animés d'un vif
dévouement pour l'humanité. L'auteur me signalait encore der-
nièrement, comme symptômes de la réalisation prochaine des
aspirations de son école , les communautés ci-après : Conmiunau-
tés mâ^eslfendées par le comte Zinzendorf à Hernhut, près Zit-
taa (Saxe), et près d'Utrecht (Hollande); le ménage sociétaire
de Condé-sur-Vesgres (Eure-et-Loir); les ménages réunis, avec
cité ouvrière et école, de Guise (Aisne) ; Funité fraternelle de Ry
(Seine-Inférieure), fondée en 1855 par M. le docteur Joanne; la
société industrielle dite FException , de Maintié (Vienne), fondée
par M. Gauvain; la société de Bauregard, près de Vienne (Tsère),
fondée en 1862; les sociétés de capitalisation de Lyon (Rhône)
et de Besançon (Doubs); les asiles agricoles de la Suisse; les
colonies de Rugsselede et de Berneim ( Belgique ).
Je ne saurais trop recommander l'étude de ces communautés
aux amis de la science sociale : pour moi , j'ai' toujours conclu de
l'observation d'institutions analogues ayant eu une certaine durée,
qu'elles ne répondent qu'à des propensions exceptionnelles du
cœur humain , et qu'on ne fondera jamais une organisation de
quelque étendue sur l'association des foyers domestiques.
dby Google
236 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
associations ouvrières de Paris, des vraies condi-
tions de la vie sociale, ils n'ont pas même laissé
les traces que ces dernières offrent encore aujour-
d'hui.
Les seules communautés de ce genre qui se
constituent ou se maintiennent avec succès, sont
celles qui subordonnent l'intérêt des associés à de
hautes influences morales. Telles sont les ancien-
nes communautés patriarcales de fermiers qui ont
pu se conserver en grand nombre ^^ : les familles
de métayers formant la base de notre population
rurale du Centre et du Midi, composées de plu-
sieurs ménages issus d'un même sang et dressés
dès l'enfance, par l'ascendant des vieux parents,
aux devoirs de la vie commune. Telles sont en-
core les maisons religieuses qui se multiplient
sous nos yeux pour remplir, à prix d'argent, cer-
tains services parmi lesquels je remarque surtout
le soin des malades, l'éducation des enfants et
•i Ces anciennes communautés , qui ont conservé sans altération
les sentiments et les habitudes du moyen âge, sont peut-être les
monuments les plus curieux de l'histoire de nos rapports sociaux :
elles sont fort répandues à l'extrémité méridionale du Morvan ,
vers la limite commune des départements de la Nièvre et de Saône-
et-Loire. Il en existe près de cent, composées chacune de 24 à 30
personnes, dans les quatre cantons de Luzy, d'Issy-l'Évêque ,de
Mesvres et de Toulon-sur-Arroux. Dans la seule commune de Luzy,
il existe cinq de ces communautés , exploitant plus du tiers du ter-
ritoire. Elles ont été récemment décrites avec beaucoup de soin
par M. Victor de Cheverry, dans une monographie intitulée : Fer-
miers en communauté du Nivernais. ÇT. V. des Ouvriers des deux
mondes, )
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§ 44. — LES COMMl NAUTÉS DE CAPITAUX 237
renseignement des métiers. Je n'ai rien à ajou-
ter aux considérations déjà présentées (§ 24) tou-
chant les familles patriarcales; je jugerai plus
loin (§46) les communautés religieuses en ap-
préciant, dans leur ensemble, les corporations
qui poursuivent un but intellectuel et moral.
Les partisans des communautés de travailleurs
ne se dissimulent pas l'instabilité des entreprises
tentées depuis vingt-cinq ans pour l'application
de leur principe. Ils se fla?ïêmcependant, comme
je l'indiquerai plus loin (§ 45), que le progrès des
hommes et des choses amènera, à l'aide du temps^^^
la réalisation de leurs idées. Ils se coMrmenir"^
dans cet espoir en constatant les succès actuels
d'une classe de communautés qui, laissant les
ouvriers sous le régime individuel, ont pour objet
spécial l'association des capitaux.
§ 44
LE DÉVELOPPEMENT EXAGÉRÉ DES COMMUNAUTÉS DE CAPITAUX,
DITES SOCIéJé^PAR ACTIONS, EST UNE RÉACTION CONTRE l'IM-
PITTSSANCE INDIVIDUELLE, FRUIT DU PARTAGE FORCÉ.
Les associations que j'ai maintenant à décrire
ont pour caractère essentiel une combinaison que
je n'ai observée qu'une seule fois * parmi les com-
i Sur les deux types de forges des Alpes centrales et sur les
communautés de paysans des forges bergamasques. {Les Ouvriers
européens f p. 133.) — Ces communautés italiennes sont un des
restes les plus curieux des libres coutumes du moyen âge. EMes
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238 CHAPITBK V — L^ASSOCIATÎON
munautés de travailleurs de Tancien ou du nou-
veau régime. Elles représentent la part de pro-
priété que chaque associé possède , au moyen de
titres appelés en anglais shares et en français ac-
lions. Ces titres, lorsqu'ils se rapportent à des en-
treprises dignes de la confiance du public, réunis-
sent des avantages habituellement séparés : ils
transforment la propriété commune en une mul-
titude de propriétés libres et individuelles; et,
tout en donnant un revenu, ils offrent les facilités
de transmission propres à la monnaie.
Les Anglais, en s'aidant des bons exemples de la
Hollande, ont réussi mieux que tout autre peuple
à tirer avantage des sociétés par actions : ils les
ont aboraées dans les conditions qui garantis-
saient le mieux l'ordre moral; et, à cet effet, ils
ont imposé à chaque associé l'intervention per-
sonnelle et la responsabilité. En propageant , de-
puis deux cents ans et surtout dans le siècle pré-
sent, cette forme de communauté, ils se sont
gardés de la substituer, pour l'exploitation des
entreprises anciennes, à l'action individuelle; ils
l'ont spécialement réservée pour les entreprises
nouvelles qui, à raison de l'incertitude du succès
ou de l'importance du capital nécessaire, ne pou-
vaient être exploitées par des pères de famille
prudents. Tel était le cas, au dernier siècle, pour
répondent mieux que celles de Gornouailles (dont il est question
ci-après) aux vagues aspirations des communistes français de 1848.
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§ 44. — LES COMMUNAUTÉS DE CAPITAUX 239
l'exploitation des mines métalliques, et pour la
gestion des banques de dépôt.
Les communautés de mines ont commencé à se
développer auxvin^ siècle, pour la mise en œuvre ^^^
des riches filons de cuivre et d'étain des comtés de
Comouaïlîes et de Devon , et depuis lors elles se
sont propagées dans d'autres contrées du Royaume-
Uni. Elles se contentent pour la plupart d'un capital
modique, et, en conséquence, elles se composent
d'un nombre d'associés toujours supérieur à six,
jamais supérieur à vingt. Ces associés, établis en
général dans le voisinage de la mine, dirigent col-
lectivement l'entreprise , et ils prennent part aux
dépenses comme aux profits, en proportion du
nombre des actions qu'ils possèdent. Leur pre-
mier acte, au début d'une exploitation, estdTr-
réter un plan de travaux et d'instituer deux agents
nommés captain etpurser, respectivement char-
gés de la direction technique et de la gestion
financière. Une comptabilité fort simple leur per-
met d'établir chaque mois la balance des dépenses
et des recettes. Les résultats en sont consignés
sur un registre en tête duquel sont mentionnés les
noms des associés fondateurs, puis les transferts
qui modifient ultérieurement la propriété et la ré-
partition des actions ^ Les associés se réunissent
2 Cest en raison de celte particularité que ce genre de com-
munauté est encore désigpié aujourd'hui sous le nom de Cost^hook .
System, ou, littéralement , Régime du Livre de €ompte.
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240 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
mensuellement, à la mine même, pour prendre
connaissance des résultats obtenus depuis la réu-
nion précédente, pour aw^erVes hautes mesures
d'administration , pour vérifier les cornas , et
enfin pôoir fixer la somme qui doit être demandée
ou délivrée à chaque action.
Les sociétés par actions établies depuis long-
temps dans les principaux groupes de mines de
l'Allemagne, n'offrent pas, comme celles de l'An-
gleterre, l'intime union des forces dérivant de
l'action individuelle et de la communauté. Elles
ont toujours délégué le pouvoir directeur à des
corporations d'ingénieurs placés sous le contrôle
de la province ; et, sous ce rapporT, elles ont moins
contribué, par leur exemple, à l'application judi-
cieuse du principe de l'association. Mais elles ont
eu l'honneur d'inaugurer, sur le Continent, le
f ^ principe d'une organisation industrielle qu'il sera
/ toujours opplSrf™ d'employer dans les entreprises
à chances aléatoires, quand l'esprit d'initiative est
peu développé aii sein de^ familles (§36).
Le second genre de communautés s'applique à
des entreprises exigeant des capitaux considé-
rables, notamment aux institutions de crédit dites
Joint stock banks qui jouaient déjà, au dernier
siècle, un rôle important dans l'organisation finan-
cière de l'Angleterre et des États-Unis, comme éta-
blissements de dépôts et d'escompte. Ces com-^^^
munautés étaient alors toutes fondées sur le
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§ 44. — LES COMMUNAUTÉS DE CAPITAUX 241
principe de la responsabilité mimitée de chaque
associé, principe qui tend maintenant à dispa-
raître, sous l'influence de tendances que je si-
gnalerai plus loin. Le capital de i^ouîemfent y est
en grande partiefoui^ni par les clients ; mais le
capital de gaî^tie ne peut être constitué que par
• un nombre d'associés habituellement supérieur à
vingt. N'ayant guère le moyen de se recruter dans
la localité, les associés ne peuvent plus, comme
*ans le cas précédent, diriger personnellement
leur entreprise. Mais, tout en déléguant leurs
pouvoirs à des collègues dignes de confiance, ils
conservent la responsabilité de tous les actes , et
chacun d'eux garantit, par sa fortune person-
nelle , toutes les obligations que la société con-
tracte.
Ces communautés sont particulièrement bien-
faisantes dans la basse Ecosse et dans plusieurs
États de la Nouvelle-Angleterre ; elles y sont mê-
lées à toutes les opérations de l'industrie ou du
commerce , et même à la vie intime des familles.
Etablies, en effet, dans toutes les subdivisions
du territoire , elles opèrent avec la connaissance
approfondie du personnel de chaque localité , et
elles distribuent Ife crédit en ayant égard aux
qualités morales aussi bien qu'à la fortune de
chaque chef de maison. Elles exercent ainsi un
contrôle permanent sur les mœurs privées. Elles
forment contre-poids à la liberté extrême laissée
II 7*
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242 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
aux entreprises individuelles, et elles dispensent
par conséquent l'autorité publique de toute in-
tervention spéciale en cette matière. Enfin, les
hommes éminents chargés d'administrer ces
grandes communautés à responsabiUté illimitée
sont appelés à cette situation par des associés
qui payeraient de leur fortune Terreur d'un mau-
vais choix : ils offrent donc des garanties qui ne
se rencontreraient pas au même degré chez des
gérants choisis par des actionnaires moins in-
téressés au succès. Ici, comme au milieu des
crises nationales, le sentiment du danger com-
mun triomphe (fe^t'esprit d'intrigue qui égare
trop souvent les grandes réunions d'hommes,
et il dirige le choix des associés vers les plus
capables.
Ainsi organisée, l'action collective développe
au plus haut degré le sentiment du devoir et de
la responsabiUté, l'inteUigence des affaires et des
rapports sociaux , l'esprit de justice dégagé par
l'intérêt personnel des iiispirations de l'orgueil
et de l'envie, enfin, et c'i^lâ^ce qui donne aux
peuples libres leur caractère distinctif, l'aptitude
à poursuivre en commun, par une initiative spon-
tanée, les œuvres d'intérêt ^néral. A ce point
de vue, on a pu dire^ sans exagération, que l'es-
prit d'association féqondè toutes les institutions
de la race anglo - saxonne .
Même lorsqu'ils possèdent ces quaUtés , les
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I i4. — LES O0MMC!<tàntS DE CUtlAUX î«
membres responsables des sociétés par actîoDs
restent exposés à des <diances redoutaUes : anssi
ne se décident- ils en général à les àBrïâ^^r que
pom- les entreprises d'intérêt paUic qui assurent
aux fondateurs la reconnaissance de leurs conci-
toyens. On conçoit donc que ces communautés,
avec le caractère privé qu'elles ont eu à Torigine,
se soient d^abord développées au seizième siède
chez les Hollandais, c'est-à-dire chez un peuple
jouissant d^institutîons libres et pouvant récom-
penser, par ses suÉrages, ce genre de dévoue-
ment.
Les gouvernements européens qui ne dispo-
saient pas de cette force, ont cependant voulu
stimuler par la conmiunauté les entreprises dé-
passant les bornes de Tactivité individuelle. Ils
ont atteint ce but en recourant à une combinai-
son ^mployée, dès le seizième siècle, par les
Hollandais: Ils ont décharg^'*)^ privilège spé-
cial , les associés de la responsabilité indéfinie
qui, chez les peuples animés du sens moral, sera
toujours la loi générale des personnes vouées à
l'industrie ou au commerce. En Angleterre, par
exemple, ces privilèges ont été longtemps confé-
rés, par des chartes royales ou par des lettres pa-
tentes émanant du souverain, aux communautés
ayant pour objet les canaux, les grandes manu-
factures, le commerce çtrçuiger et les colonies.
Souvent aussi, pour relever davantage le carac-
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244 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
tère de ces entreprises, le souverain classait leurs
actions dans la catégorie des immeubles, c'est-à-
dire des biens qui , sous la principale coutume
ab intestat de l'Angleterre , sont transmis inté-
gralement aux générations successives (§ 54).
Dans les temps modernes, cette faveur n'a guère
été attribuée que, par des actes du Parlement,
aux entreprises de travaux publics.
Enfin depuis 1856, cinq lois spéciales^, inau-
gurant le système adopté depuis longtemps par
les États-Unis de l'Amérique du Nord, ont fait
passer dahs^Tfe^roit^ commun le principe de la
responsabilité limitée des sociétaires. Elles auto-
risent toute société composée de plus de sjx per-
sonnes à se constituer dans ces conditions, en
se soumettant à des prescriptions énoncées dans
197 articles dont plusieurs^ofirent eux-mêmes de
nombreuses disposïtîo3fertTette complication est,
à plusieurs égards, la critique du nouveau sys-
tème : elle témoigne de l'embarras où s'est trouvé
le législateur sollicité , d'un côté par le désir d'é-
tendre le droit d'association, de l'autre par le
devoir de mettre le public en garde contre les
inconvénients de l'irresponsabilité des associés.
L'opinion qui jusqu'alors avait repoussé ce sys-
tème conservait encore beaucoup de force : on
3 Acte du 14 juillet 1856 sur les sociétés par actions, complété
par les actes des 13 juillet et 27 août 1867, des 23 juillet et 2
août 1858.
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§ 44. — LES COMMUNAUTÉS DE CAPITAUX 24»
alléguait, en effet, que la responsabilité est l'âme
du commerce, et que l'abandon de ce principe
salutaire réagirait à la longue sur la moralité publi-
que, comme le feraient, dans d'autres genres d'ac-
tivité , des lois qui dispenseraient les hommes de
guerre du courage, ou les clergés du dévouement.
Au point de vue des principes, ces objections
sont parfaitement fondées ; cette nouveauté n'a
pu s'établir que dans des sociétés où l'on s'exa-
gère les avantages de l'activité manufacturière.
On ne voit point, par exemple, comment, sans
violer l'équité, on pourrait refuser le bénéfice de
l'irresponsabilité à une famille qui ne croirait
pouvoir soutenir que dans cette situation la con-
currence d'une société par actions. Il semble
même que le régime de la responsabilité limi-
tée des sociétés a singulièrement amoindri, dans
l'Amérique du Nord, le sentiment de l'honneur
commercial. Il est à craindre que le nouveau ré-
gime des sociétés par actions ne produise, en
Europe, la même décadence morale. Toutefois
il est douteux que des particuliers soient jamais
enclins à revendiquer l'irresponsabiUté comme
un avantage.
En entrant dans cette voie nouvelle, les États-
Unis et l'Angleterre ont obéi à un penchant que
le perfectionnement des mœurs peut rendre légi-
time. Plus les nations s'élèvent dans l'ordre intel-
lectuel et moral, et moins il convient que les gou-
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246 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
vernements imposent, dans les rappQj:ts privés,
les règles de la justice. A piusmrle i^on con-
vient-il de moins en moins d'interdire des actes
non répréhensibles, en prévision des abus qu'ils
peuvent entraîner. Dans les sociétés qui se pré-
servent de la corruption, les pKrïïcu*Iîers sont plus
aptes que les fonctionnaires publics à discerner
ce qui est juste et licite en matière d'intérêt
privé. Dès qu'ils ne se sentent plus en tutelle,
leur sollicitude se développe. Ils se tiennent en
garde contre les entreprises qui n'offrent pas les
garanties nécessaires, et ils se montrent ingé-
nieux à exploiter les champs nouveaux d'activité
où il leur est permis de pénétrer. L'Angleterre,
parait s'être élevée à cette hauteur ; et, s'il en est
ainsi„elle apris en Europe l'initiative d'une liberté
feêoncfe. Conformément à l'exemple des États-
Unis, elle transforme ses anciennes banques de
dépôt len sociétés à responsabilité limitée , sans
que la confiance du public paraisse diminuer.
Cependant on peut prévoir que, si la corruption
envahissait le corps social, les nouvelles sociétés
par actions pourraient devenir un actif élément
de décadence commerciale.
En France, le nouveau régime était moins jus-
tifié par l'état des mœurs, et les sociétés par
actions se multiplient au delà des vrais besoins
de notre temps. Cependant il faut moins voir
dans ce résultat une aberration de nos commer-
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§ 44. — LES COMMUXAUTÉS DE CAPITAUX 247
çants qu'une réaction judicieuse de tou^ les inté-
rêts contre les conséquences du Partage forcé.
Les établissements de famille sont soumis , à la
mort du père, à une liquidation fatale (§ 20 et 37) ;
tandis que ceux des sociétés par actions survi-
vent, par privilège spécial, aux propriétaires. Il
est donc naturel qu'un homme prévoyant fasse
appel à ce genre de communauté, même dans les
cagnombreux où Faction individuelle serait plus
féconde. Mais , en organisant ainsi les sociétés
par actions, la France a peu contribué par sa pra-
tique à faire prévaloir les bons principes. Uvo^z__
puissance dont elle a fait preuve doit être surtout
attribuée aux institutions et aux mœurs qui,
depuis deux siècles , détruisent incessamment
chez nous et l'initiative individuelle, et l'action
collective indépendante de l'autorité pubUque.
A aucune époque la France n'a pu acclimater
chez elle les sociétés à responsabiUté illimitée ,
créées par la Hollande et l'Angleterre. Les socié-
tés en nom collecta (art. 20.à 22 du code de com-
merce) ne réunissent guère en fait que deux ou
trois associés , et elles ne sauraient être assimi-
lées, ni aux banques de dépôt de ces deux pays,
ni aux sociétés de mines des comtés de Gor-
nouailles et de Devon. Les associations ouvrières
qui ont été créées sous l'influence des idées de
1848, et qui ont réussi à se maintenir jusqu'à ce
jour (§ 43), ne saïu^aient être non plus considé-
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248 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
rées corame Téquivalent des sociétés respon-
sables de l'Angleterre. Elles comprennent, il est
vrai, un grand nombre d'ouvriers ; mais ceux-ci,
n'ayant aucune fortune personnelle, n'ajoutent
w^*^ rien aux garanties données par le capital engagé.
^1"^ Elles ont d'ailleurs adopté , pour la plupart , la
^^^^/'^'"^forme de la société en commandite , qui fait re-
tomber exclusivement la responsabilité sur un
petit nombre d'associés spécialement chargés de
la gestion.
Les sociétés composées d'actionnaires engagés
seulement pour le montant de leur mise, et diri-
gées par des gérantsresponsables, sont une forme
nouvelle, mais déjà prévue par le législateur de
4807, de l'ancienne société en commandite (code
de commerce, art. 23 à 28 et 38). Elles forment
d'excellentes institutions dans les cas , relative-
ment rares, où les gérants offrent, par leur carac-
tère et leur fortune, les garanties désirables; mais
elles ont été trop souvent," pour des hommes peu
scrupuleux, un moyen de tromper les actionnai-
res et le public. Par la loi du 17 juillet 4856 , on a
voulu remédier aux abus révélés par l'expérience :
cependant des hommes compétents assurent que,
en faisant intervenir une réglementation sévère
et en flrevenaht quelques scandales, on a en même
temps entravé beaucoup d'entreprises utiles qui
n'ont plus trouvé dans cette forme d'association la
liberté nécessaire au commerce.
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§ 44. — LES COMMUNAUTES DE CAPITAUX 249
Nos gouvernements, désirant favoriser la créa-
tion de certaines entreprises d'intérêt public, ont,
depuis le xvi® siècle , à l'exemple des Hollandais
et des Anglais, constitué des sociétés privilégiées,
dans lesquelles aucun membre n'est tenu au delà
de sa mise ; le code de commerce (art. 29 à 37 et
40) en a fait , sous le nom de société anonyme ,
une institution normale .j En établissant de telles
exceptions au droit commun, le gouvernement se
réserve toujoiu^s de contrôler , par une surveil-
lance spéciale , dans l'intérêt des actionnaires et
du public , la formation et l'emploi du capital : il
communique ainsi aux sociétés anonymes un cré-
dit qui ne résulte guère du principe sur lequel
elles sont fondées.
Enfin la loi du 6 mai 4863 autorise toute réunion
déplus de sept personnes àconstituer, sans autori-
sation préalable du gouvernement, une société à
responsabilité limitée, dans laquelle aucun action-
naire n'est tenu au delà de sa mise, pourvu que le
capital social ne dépasse pas vingt millions de
francs. Ces sociétés sont gérées par des adminis-
trateurs nommés, pour six au plus, en assemblée
générale, et devant posséder un vingtième du car
pital social ; leur gestion est contrôlée par des
commissaires désignés également par l'assem-
blée générale. Des états trimestriels et un inven-
taire annuel, dressés par les soins des adminis-
trateurs, tiennent le public et les actionnaires au
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250 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
courant de la situation de la société. Tous les do-
cuments émanant de celle-ci rappellent au public
que l'institution n'offre pas les garanties propres
au régime individuel. Enfin un grand nombre de
mesures empruntées à la législation des sociétés
anglaises à responsabilité limitée et à celle de nos
sociétés en commandite, ont pour but de garantir
les intérêts * des actionnaires et des tiers contre
l'improbité ou la négligence des administrateurs.
Cette loi établit, entre la France et l'Angleterre,
une analogie assez complète , en ce qui concerne
l'établissement des sociétés par actions. Ceux qui
se persuadent que la principale force de l'industrie
moderne se trouve dans l'association des capitaux,
pourraient donc être conduits à penser que nos
manufacturiers et nos négociants soutiendront
désormais à armes égales la lutte établie entre
eux et leurs rivaux par le traité de commerce de
1861.
L'importance exagérée attachée par beaucoup
de bons esprits à ce genre d'association me paraît
être une des erreurs dangereuses de notre épo-
que. Malheureusement, cette exagération n'est
pas réfutée par l'expérience, comme celle qui se
rapporte à l'association des travailleurs; elle sem-
ble même , au premier aperçu , être justifiée par
les succès qu'obtiennent sous nos yeux plusieurs
sociétés par actions. Elle n'en est donc que plus
redoutable , puisqu'elle nous endort dans une
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§ 45. — LE VRAI ROLE DES COMMUNAUTÉS 251
fausse sécurité , et puisqu'elle nous cache , en ce
qui touche l'organisation du travail, les véritables
conditions de la réforme.
D'un autre côté, tout n'est pas illusion ou arti-
fice dans ces entraînements et dans ces succès :
l'association des travailleurs et des capitaux, qui
a joué un grand rôle dans le passé, ne restera pas
complètement stérile à l'avenir. Il me reste donc,
pour épuiser ce sujet, à indiquer la part qui sera
faite désormais par les nations les plus libres et
les plus prospères à ces deux formes de la com-
munauté.
S 45
LA COMMUNAUTÉ DOIT, A L' AVENIR , SE RESTREINDRE AUX ENTRE-
PRISES QUE LA FAMILLE NE PEUT A^ÔrIjÈr "^^
Pour apprécier sûrement les avantages et les
inconvénients des communautés , je dois d'abord
rappeler les conditions de succès nécessaires à
toutes les entreprises ayant le gam pour objet.
Au premier rang se placent l'énergique applica-
tion au travail qui augmente les recettes ou les
produits, et la solUcitude qui s'inquiète de réduire
les dépenses. VienîîSnï^ ensuite l'harmonie qui
fait con^^ourir au but commun le chef et ses col-
laborateurs, puis l'accumulation des bénéfices
(lui donne aux générations successives le moyen
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252 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
de perfectionner leurs méthodes et d'étendre
leurs opérations.
Lorsque l'entreprise se raïtache à la petite in-
dustrie , ces conditions se trouvent renîplies au
plus haut degré par le père de famille opérant
avec l'aide des siens , pour son propre com^të^^
sous le régime de la famille-souche et de la Liberté
testamentaire. Chacun, en effet, travaillant pour
soi et pour ceux qui lui sont chers , est stimulé,
par l'intérêt et par Taflection, à développer la plus
grande somme 4' énergie et de sollicitude. Le tra-
vail, en réglant àiîisi l'emploi du corps et de l'es-
prit , cimente enco^îr l'union créée depuis l'en-
fance par l'autorité des parents, les liens dîTsang
et les habitudes de la vie commune. Ceux mêmes
qui se propbsént*de fonder, dans la métropole ou
aux colonies, une nouvelle maison, savent qu'un
de leurs principaux moyens de succès se trouvera
dans un nom recommandé à la confiance publique
par la vieille renommée de la maison-souche. Nul
ne reste donc indifférent à la pensée de voir sa
famille se p^ër^^tuer et grandir. Les futurs émi-
grants, tant qu'ils habitent le foyer paternel, sont
d'ailleurs intéressés à la prospérité qui doit four-
nir leurs pi^ôpres moyens d'établissement. Tout
contribue ainsi dans ce régime à encourager le
travail et l'épargne. Le père, dont la soîlicitude
pour la perpétuité de sa maison ne peut se sépa-
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§ 45. — LE VRAI ROLE DES COMMUNAUTÉS 253
rer de rafifection qu'il accorde à tous les enfauts^
réussit mieux que toute autorité à concSîer le
succès de l'entreprise commune avec la satisfac-
tion des intérêts individuels. En se réservant
d'établir chaque enfant dans la situation la plus
conforme à ses goûts et à ses aptitudes, il insti-
tue Théritier le plus capable de continuer son
œuvre ; et , tant que ses facultés restent intactes,
il se dévpue à lui transmettre un capital agrandi,
Un outillage plus puissant, des méthodes perfec-
tionnées, une cUentèle plus étendue.
Dans les entreprises appartenant au domaine
de la grande industrie , l'équilibre est moins com-
plet, et plusieurs de ces éléments de prospérité ne
concourent plus aussi bien au succès de l'ensem-
ble. Le patron doit prendre ses nombreux colla-
borateurs en dehors de sa famille. Ne pouvant
partager leurs travaux manuels, et devant se
consacrer à la direction d'affaires compliquées,
il appartient en fait à une autre classe de la
société. Un certain état d'antagonisme tend
donc à se produire entre le maître recueillant
seul les bénéfices de l'entreprise^ et des ou-
vriers enclins à épargner leur peine , quand
ils ne travaillent pas au profit exclusif de leur
famille.
Cependant cette difficulté, en quelque sorte ^^
organique, des grandes entreprises n'est point* -
insoluble ; et les patrons ont trouvé , pour la ré-
II 8
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254 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
soudre , d'admirables combinaisons * qui se ren-
contrent, avec les mêmes nuances , dans toutes
les constitutions stables et prospères , malgré la
diversité des races, des territoires, des climats et
des trav£uïx! Les patrons intelligents laissent la
jeunesse entreprenante des familles-souches cher-
cher fortune dans l'armée, la flotte ou les colonies,
et ils recrutent leur personnel parmi ceux qui, ne
se sentant point capables de s'élever au rang de
chefs d'industrie, aiment à s'appuyer au heu natal
sur un patronage bienv^eîMbt (§ 50). Ainsi se crée
un état de dépendance réciproque qui intéresse
les deux parties à entretenir de bons rapports.
L'ouvrier donne son concours parmanent , sans
câSeî^ a l'appel des patrons concurrents, aux at-
tractions de l'émigration ou aux charmes de la
petite industrie. Le patron garantit les familles
attachées à sa fortune contre les fâcheuses éven-
tualités qui naissent de l'imprévoyance , des
accidents, des maladies, de la mort prématu-
rée des parents, et des grandes calamités pu-
bliques.
Cette organisation ne réussit pas toujours à sti-
muler l'énergie du travailleur , surtout lorsque le
salaire n'est pas proportionné au travail accompU;
mais elle trouve de larges compensations dans
l'emploi de capitaux considérables , dans l'inter-
1 Voir les six pratiques de la coutume des ateliers. {V Organi-
sation du travail, chap. il, §§ 19 à 25.)
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§ 45. — LE VRAI ROLE DES COMMUNAUTES 255
vention de machines puissantes, et dans la réduc-
tion relative des frais généraux. L'accumulation
des capitaux se produit d'ailleurs avec une supé-
riorité irrésistible, lorsque les chefs d'industrie
soiiïnisà la loi divine ont toute autorité au foyer et
à l'atelier. Dans ces conditions, les patrons trans-
mettent intégralement à un héritier l'édifice créé
par les précédentes générations; ils résistent à
l'attrait du luxé et à l'influence des capitales ;
veillant personnellement à leurs intérêts, ils con-
servent la simplicité de leurs aïeux, et ils entre-
tiennent avec les populations les rapports d'affec-
tion qui sont la vraie cause de leur ascendant et
de leurs succès.
Les deux formes principales du travail indi-
viduel , convenablement appropriées aux divers
genres d'industrie et fécondées par de bons rap-
ports sociaux , réunissent donc toutes les condi-
tions de stabilité et de progrès. Il n'en est pas de
même des communautés ; et je vais maintenant
expliquer pourquoi elles ne l'emportent sur l'in-
dividu ou sur la famille que dans des circonstances
exceptionnelles.
Les communautés de travailleurs ayant le gain
pour principal mobile , développent peu chez les
individus l'énergie qui accroît la production, et la
sollicitude qui restreint les consommations ou les
dépenses. Le vice essentiel qu'elles présentent
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256 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
SOUS ce rapport consiste en ce que tout effort ex-
traordinaire de zèle ou d'habileté cHarge exclusi-
vement l'ouvrier qui Taccomplit; tandis que le
supplément de produits qui en résulte , étant ré-
parti entre tous les associés, ne lui attribue qu'une
récompense insignifiante. Une autre forme de ce
même vice organique consiste en ce que chacun
profite exclusivement des satisfactions qu'il peut
trouver dans l'inaotence ou j'inattention ; tandis
que les inconvénients lèsélît^urtout la masse des
associés. L'application au travail tend donc à
s'affaiblir sous ce régime , par les plus naturelles
propensions du cœur humain. Les communautés
ont quelquefois réussi dans le passé à stimuler
l'énergie des travailleurs,; mais elles n'ont habi-
tuellement évité un écuèu que pour donner sur
deux autres. Quand elles ont eu recours à une
sévère discipline, elles ont abaissé les caractères.
Quand elles ont dû exiger le concours de certains
sentiments moraux, elles sont devenues exception-
nelles, et elles n'ont pu agir que sur une faible
minorité.
Les communautés réussissent plus difficile-
ment encore à maintenir l'harmonie entre les
travailleurs associés, ou entre ces derniers et
leurs chefs. Elles se montrent encore plus im-
puissantes dans tous les cas où il serait néces-
saire d'imposer l'épargne aux associés , au profit
de l'action collective.
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s 45. — LE VRAI ROLE DES COMMUNAUTES 257
Ces difficultés sont plus refâomables , pour les
communautés qui tendent à se constituer de nos
jours , qu'elles ne Tétaient pour les communautés
patriarcales et féodales (§42) de l'ancien régime.
Ces dernières se sont évidemment formées et
maintenues sous des influences qui n'ont point
d'équivalents dans les constitutions actuelles de
l'Occident. En se reportant aux détails donnés
dans un autre chapitre sur l'organisation des
communes rurales de la Russie (§65) , on s'aper-
çoit que l'harmonie sociale y repo^Ç^r des forces
dont nous ne disposons plus aujourd'hui.
Le père , le chef de communauté et le seigneur,
formant trois autorités superposées et inégale-
ment engagées, s'appliquent tous à comprimer
parmi les jeunes gens l'insubordination, l'indo-
lence ou la dissipation, et en général les pen-
chants contraires à l'intérêt commun. Cette hié-
rarchie d'influences , fondée sur les habitudes du
premier âge , se retrouve dans toutes les com-
munautés orientales - créées en dehors de la
commune. En France même , lorsque l'autorité
seigneuriale était depuis longtemps tombée en
désuétude ou formellement abolie, nous avons
vu nos vieilles communautés de propriétaires
agriculteurs se maintenir avec l'autorité patriar-
cale , au milieu de populations envahies par les
2 Les Ouvriers européens y p. 76.
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258 CDAPITRE V — L'ASSOCIATION
mœurs de la famille instable^! Les communautés
de fermiers du Nivernais (§44) n'ayant point été
portées, comme les précédentes, à se dissoudre
par raj^psrf qu'offrait le partage de la propriété
indivise, conservent encore les sentiments et les
habitudes de cette antique organisation. Ainsi
constituées ,* les communautés européennes im-
primaient surtout à la jeunesse l'esprit d'obéis-
sance , condition première de l'harmonie sociale;
elles réussissaient moins à développer l'amour
du travail et Taccumulation des épargnes. Ces
dernières tendances n'étaient marquées que chez
quelques individualités éminentes , retenues dans
les communautés par des traditions appuyées de
règlements restrictifs. Là se trouvaient la prin-
cipale cause de succès , et en même temps l'un
des vices essentiels des communautés patriar-
cales. Quand le dévouement n'était plus volon-
taire, n'était-il pas injuste, en effet, que ces
natures supérieures fussent obligées d'employer
leurs talents au profit de majorités indolentes?
On comprend donc que les anciennes commu-
nautés se soient successivement dissoutes , à me-
sure que l'extension de la propriété individuelle
attribuait plus complètement à chaque chef de
ménage les fruits de son travail et de sa pré-
voyance , donnait plus d'indépendance aux tenan-
ii Les Ouvriers européens, p. 247. — Sur les circonstances qui
ont amené, en 1846, la dissolution de la communauté des Jaolt.
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§ 45. — LE VRAI ROLE DES COMMUNAUTÉS 259
ciers et aux fils majeurs ou maries , et suggérait
à un plus grand nombre d'hommes l'espoir d'ar-
river, par leurs propres efforts, aux premiers
rangs de la hiérarchie sociale. Et il est mainte-
nant facile d'expliquer pourquoi il a été impos-
sible en 4848 de faire , des communautés de tra-
vailleurs (§43), une des bases fondamentales de
la société. ^
La plupart des associations de 4848 ont été tout
d'abord en but*le a (Tes erreurs et à des passions
incompatibles avec le succès d'une entreprise
commerciale. Le principe d'égalité, qu'on a voulu
étendre jusqu'au taux des salaires , a eSarte^l4s
meilleurs ouvriers; ou bien il a détruit promp-
tement chez eux la sollicitude et l'énergie. La
participation aux bénéfices, que les fondateurs
signalaient comme le but principal des nouvelles
institutions , n'a guère contribué à stimuler les
travailleurs : très-inquiets du présent, peu sou-
cieux de l'avenir, ceux-ci n'ont attaché qu'une
médiocre importance à tout avantage qui n'abou-
tissait pas à une rétribution immédiate. Peu d'as-
sociés ont compris la nécessité de constituer un
capital social au moyen de l'épargne individuelle
ou collective. Ceux qui ont voulu réagir contre
cette imprévoyance, et qui seuls auraient été
capables de gérer les intérêts communs , sont
devenus suspects ou antipathiques à leurs asso-
ciés. Excitées par l'envie ou l'orgueil , propagées
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260 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
par l'esprit de chérie, ces répugnances ont fait
repousser, dans les élections, les membres dignes
du commandement. Enfin ceux-ci, lorsqu'ils
ont été momentanément appelés au pouvoir , ont
été bientôt découragés par l'ingratitude ou par
l'opposition inintelligente de leurs subordonnés *^
Les communautés qui ont d'abord échappé à
ces causes de destruction, ont difficilement résisté
aux revers qui viennent périodiquement frapper
les entreprises commerciales les mieux assises.
Ces crises , en effet , ont toujours accru les mé-
fiances réciproques et les dissensions intestines.
Les succès assurés aux diverses spécialités indus-
trielles par certaines causes accidentelles de pro-
spérité, ont même été parfois, pour les commu-
nautés, des ferments plus actifs de dissolution.
Ils ont fait naître des espérances exagérées , et
conseillé des partages imprudents ^de bénéfices.
Sous ces diverses influences , le lien social s'est
relâché : les ouvriers ont été plus enclins. à s'é-
tablir à leur propre compte , et les geranfe ont
recherché plus volontiers, dans le régime or-
dinaire, des situations lucratives ou indépen-j
dantes.
Les associations ouvrières n'ont pu se main-
4 Depuis 1848, j'ai suivi avec beaucoup de soin les travaux de
plusieurs ouvriers qui ont brillé par leurs talents naturels au sein
des communautés. En général , ils ont eu à souffrir de Tenvie in-
justifiable de leurs associés ; tandis qu'ils sont arrivés à la fortune
en revenant aux ateliers régis par la Coutume. (Note 1 .)
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§ 45. — LE VRAI ROLE DES COMMUNAUTÉS 261
tenir jusqu'à ce jour, au nombre d'une vingtaine,
qu'en réagissant contre la plupart des idées de
leiy^ fondateurs, et en faisant contre- poids aux
viceë du système par une réglementation sévère.
Elles confirment, par leur pratique même, les
principes fondés sur la prépondérance croissante
du régime individuel. Elles admettent pour la
fixation des salaires une inégalité en rapport avec
celle des travaux et des aptitudes. Elles imposent
la prévoyance aux associés et créent le capital
des entreprises , au moyen de prélèvements opé-
rés ou sur les bénéfices , ou sur les salaires. Elles
soustraieiit les gérants aux caprices et aux in-
tngues des associés, en donnant une longue durée
à leur mandat , et en soumettant les cas de révo-r
cation à l'arbitrage des conseils de prud'hommes,
c'est-à-dire d'autorités choisies en dehors des
communautés. Après avoir éliminé toutes les in-
dividualités qui tendaient aies troubler, la plu-
part des associations , par crainte du désordre ,
vont jusqu'à interdire presque absolument les
nouvelles admissions. Pour combler les vides
laissés par la mort ou par la retraite volontaire
des associés, elles s'adjoignent, comme je l'ai
dit (§43), des auxiliaires salariés, qui ne parti-
cipent ni aux charges ni aux avantages de la com-
munauté. Enfin, pour conjurer la désertion des
associés auxquels les retenues forcées ont con-
stitué un capital , elles en confisquent une partie
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2«î CHAPITRE V — ; L'ASSOCIATION
notable, ordinairement 30 pour 100, au profit de
la communauté , et elles ne rendent le reste que
par petites annuités réparties sur une période qui
est rarement inférieure à dix années.
En résumé , les communautés de 1848 ne se
perpétuent qu'en adoptant autant que possible
les deux caractères essentiels à toute organisa-
tion stable du travail : en restreignant à certaines
individualités choisies le principe d'association
et l'action directrice; en exigeant formellement
des associés les habitudes qui font prospérer
toute agrégation, l'épargne, la permanence des
engagements et l'obéissance.
Les communautés de 1848 sont ainsi revenues ,
par une voie détournée, aux principes révélés
depuis longtemps par l'histoire et par la pratique
^des sociétés prospères. Nous ne devons point
regretter le temps et l'argent absorbés par ces
essais ; mais nous aurions pu arriver plus directe-
ment aux réformes dont tous les hommes éclai-
rés sentent le besoin. Il eût été, en effet, plus ju-
dicieux de convier, d'une part les ouvriers à
pratiquer ces principes , de l'autre les chefs d'in-
dustrie à rétablir les anciennes habitudes de so-
lidarité et de patronage (§50).
Cependant ces tentatives ne seront point , dans
l'histoire de la réforme , un incident infructueux.
Les associations ouvrières offrent, en certains
cas , des chances de durée , et elles fournissent
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§ 45. — LE VRAI ROLE DES COMMUNAUTÉS 263
par conséquent aux amis de la science sociale
des enseignements utiles. Elles assurent, en outre,
aux associés animés de l'antagonisme social de
notre lemps, des satisfactions qu'ils ne trouve-
raient pas dans le régime ordinaire. Elles n'ont
qu'un caractère exceptionnel, puisqu'elles ne con-
viennent, ni aux masses dépourvues des qualités
morales nécessaires à toute action collective , ni
aux individualités éminentes qui peuvent pro-
spérer par leurs propres efforts. Elles répondent
seulement aux propensions de cette catégorie
restreinte d'ouvriers qui, par l'élévation de leurs
sentiments , se prêtent à toutes les exigences du
travail en commun, sans avoir les ressources , les
talents ou l'initiative nécessaires pour réussir
sous le régime du libre arbitre^
Les communautés de travailleurs pourraient
utilement se multiplier encore, parce que cer-
tains ouvriers possèdent déjà ces qualités, ou
sont disposés à les acquérir par la pratique même
de l'association. Mais, alors même qu'elles de-
vraient rester stationnaires, ces entreprises pour-
ront toujours être citées comme une des plus
honorables manifestations de la réforme du
XIX® siècle. Les classes dirigeantes ont intérêt
à les propager partout où les révolutions et la
corruption des mœurs portent les ouvriers à
supporter impatiemment l'autorité des patrons.
En effet , les ouvriers , abusés sur les prétendus
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264 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
avantages de la communauté, constateront par
leur propre expérience qu'on les engage dans
une voie qui ^convient seulement à quelques-
uns ; que les masses ne trouveraient pas dans ce
régime une meilleure condition , et que les indi-
vidualités habiles n'y auraient plus le moyen de
s'élever dans la hiérarchie sociale.
Quelques personnes paraissent craindre que
l'entraïneiSient actuel des ouvriers de l'Occident
vers l'association ne contrarie le développement
normal qui, chez les peuples libres et prospères ,
se fonde de plus en plus sur la propi^élé^ indivi-
duelle. Cette crainte ne sera point justifiée par
les faits. L'entraînement cessera dès que l'har-
monie sociale sera rétablie; et, tant que L'anta-
gonisme actuel subsistera, le besoin factice de
l'association ne sera que trop tempéré par la
nature des hommes. Les sentiments qui faisaient
prospérer les communautés de l'ancien régime
ne sont pas moins nécessaires aux communautés
nouvelles qui tendraient à se former; mais ils de-
viennent rares au milieu du désordre présent des
esprits. C'est ainsi que le respect de l'autorité im-
posé autrefois à chacun, sous l'influence de la Cou-
tume et des pouvoirs constitués, se détruit de plus
en plus dans les cœurs par la rupture des liens
sociaux et par les exagérations de l'individualisme.
Plusieurs motifs ont donné et conserveront aux
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§ 45. — LE VRAI ROLE DES COMMUNAUTES 265
sociétés par actions , le succès que ne peuvent
obtenir les communautés de travailleurs.
En premier lieu, les sociétés par actions, com-
posées de capitalistes qui sont, par rapport à
leurs ouvriers, de véritables chefs d'industrie,
sont moins soumises que ces communautés aux
dissensions intestines. Habitués à diriger pour
leur propre compte des entreprises commer-
ciales et industrielles , ou tout au moins à admi-
nistrer leurs revenus, les associés sont plus aptes
que de simples salariés à choisir les gérants de la
communauté , et à participer, dans une certaine
mesure, à la gestion. Ils se laissent moins éga- /
rer par le découragement ou par des espérances
exagérées. Enfin, ayant en dehors de ces sociétés
beaucoup d'intérêts et de relations, ils laissent
plus de liberté aux gérants de l'administration
commune : ils cèdent moins souvent à des senti- ,
ments de rivalité, et ils sont moins enclins à trou-
bler l'entreprise par leurs intrigues ou par leurs
passions.
En second lieu , les sociétés par actions sont
réellement indispensables aux peuples modernes
dans deux cas principaux : lorsque l'entreprise,
ayant par exemple pour objet un chemin de fer
ou une banque, exige un capital considérable
que ne pourrait réunir un seul chef de famille ;
lorsque le succès de l'industrie, ainsi qu'il ar-
rive pour les exploitations de mines métalliques
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268 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
(§ 36), dépend de certaines éventualités qui ne
sauraient être modifiées par aucune sagesse hu-
maine, et qui font surgir, d'une somme donnée
d'intelligence et de travail , une richesse inespé-
rée ou une ruine irrémédiable. Ces deux genres
d'entreprises, dans lesquelles l'association est
commandée par la nécessité ou par la prudence ,
se propageront beaucoup à l'avenir parmi toutes
les nations occupant un vaste territoire , sans
qu'on puisse attribuer ce résultat à la supério-
rité intrinsèque du principe. Malgré ses imper-
fections organiques, la communauté triomphe
dans ces cas spéciaux, parce qu'elle se trouve
soustraite à la concurrence des entreprises indi-
viduelles, qui ailleurs est irrésistible.
Enfin l'utilité des sociétés par actions se recon-
naît encore à ce symptôme qu'elles remplacent
souvent, dans une nation prospère, les commu-
nautés de travailleurs. Il est, en effet, dans la na-
ture des choses que l'association des capitaux
se substitue à celle des hommes, à mesure que les
plus jeunes chefs ^e^^eriage, réclamant une si-
tuation indépendante , prennent la place précé-
demment occupée par les anciennes autorités
patriarcales (§ 24) ; à mesure, en un mot, que les
individus deviennent plus capables de comman-
der et moins enclins à obéir.
D'un autre côté, les mêmes changements con-
tinuant à s'accomplir au milieu de populations
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§ 45. — LE VRAI ROLE DES COMMUNAUTES 267
chez lesquelles rien n'eiilirave Faccumulation des
capitaux et le développement des aptitudes , il se
produit avec le temps une nouvelle transforma-
tion, et certaines sociétés par actions doivent à
leur tour céder la place aux entreprises indivi-
duelles. Des familles-souches, élevées aune haute
fortune par les travaux, les épargnes et les vertus
de plusieurs générations , peuvent alors aborder
directement, à leur propre compte, les entre-
prises qui, sous les régimes antérieurs , n'étaient
accessibles qu'aux communautés.
Tel est l'ordre des choses qui s'établit de plus
en plus en Angleterre , sous l'influence combinée
des bonnes mœurs et de la liberté. Les sociétés
par actions qui , au commencement de ce siècle ,
s'appliquaient fréquemment aux industries usuel-
les, telles que le traitement des minerais métal-
liques ou l'élaboration des métaux , des bois , des
cuirs et des matières textiles, ont été progressive-
ment détruites par la concurrence des familles ,
et, pour ces spécialités, elles ne se présentent plus
guère dans l'organisation britannique qu'à l'état
d'exception. La même révolution s'accomplit
maintenant, avec des circonstances décrites ail-
leurs en détail , dans les curieuses communautés
de fondeurs des hautes vallées bergamasques ^
Cette transformation est moins avancée chez
* Les Ouvriers européens , p. 133.
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268 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
nous. Beaucoup d'industries accessibles aux fa-
milles sont encore exploitées par des sociétés
d'actionnaires. On voit même, contrairement à
ce qui a eu lieu en Angleterre, des pères de fa-
mille aliéner, au profit de ces sociétés, des indus-
tries patrimoniales. Ce mouvement rétrograde
de la civilisation est provoqué en partie par nos
révolutions politiques, qui introduisent, dans
toutes les branches d'industrie ou de commerce,
des éventualités redoutables que les Anglais n'ont
guère à conjurer que pour l'exploitation des mi-
nes métalliques. Il faut surtout y voir une des
conséquences les plus funestes de notre régime
de succession. L'expérience apprend que les en-
treprises industrielles ne résistent pas plus de
deux générations aux partages qui suivent la mort
des chefs de maison. Un homme prévoyant ne
peut donc rendre son œuvre perpétuelle qu'en la
cédant à des actionnaires. Nos descendants, lors-
qu'ils seront revenus en cette matière à la con-
naissance des vrais principes, trouveront dans
l'histoire de cette époque un sujet d'étonnement.
Ils auront peine à comprendre que, pendant près
d'un siècle, notre loi civile ait refusé à la plus
légitime, à la plus bienfaisante des associations ,
à la famille, la continuité qu'elle accordait à des
associations factices et souvent immorales.
\ Plusieurs sociétés par actions ayant pour objet
les banques, les mines et les entreprises de
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§ 45. — LE VRAI ROLE DES COMMUNAUTÉS 269
transport, sont parfois administrées avec habi-
leté , et elles jouissent sous ce rapport d'une juste
considération. Elles doivent habituellement ce
succès à deux causes. En raison de leur impor-
tance, elles se présentent par beaucoup de points
au contrôle des actionnaires ; et elles se trouvent
préservées par là des abus propres aux petites
entreprises. Elles donnent à leurs gérants des si-
tuations plus lucratives et plus douces que celles
des industries privées; en sorte qu'elles peu-
vent les choisir parmi les hommes les plus émi-
nents. Cependant ces hommes ont presque tou-
jours acquis leur expérience et leur renommée
à la salutaire école du travail individuel ; c'est
donc à celui-ci qu'il faut attribuer en grande
partie les meilleurs résultats du régime collectif.
Ces sociétés exceptionnelles ne sauraient tou-
tefois se garantir complètement des vices inhé-
rents au principe même de la communauté. Ces
vices pèsent lourç^emj^t ^ur les entreprises qui
tiennent mal à propos la place de l'industrie pri-
vée. Ils sont plus redi)ùtables encore pour celles
qui ne doivent leur existence qu'aux désordres de
notre organisation sociale./
Le sentiment fécond qui porte une famille à
s'identifier avec son entreprise, à restreindre ses
jouissances personnelles et à capitaliser par l'é-
pargne ses bénéfices , en vue d'étendre ses opé-
rations ou de s'élever dans la hiérarchie sociale,
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270 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
n'a aucune prise sur une compagnie d'action-
naires. Ceux-ci, préoccupés de leurs propres
affaires, renoncent volontiers à l'influence que
leur donnerait la direction de la communauté.
Ils s'effacent saiis regret devant les gérants , mais
n'en tiennent que plus à la seule satisfaction
qu'ils aient en vue : il? veulent, à tout prix,
obtenir de leur mise le produit le plus élevé. Ils
exigent, en conséquence, que les bénéfices soient
inTêgralement partagés. Ceux, qui sont pénétrés
de l'esprit d'épargne, entendent l'exercer exclu-
sivement dans le cercle de leurs intérêts person-
nels, en s'aidant de toutes les ressources qu'ils
peuvent tirer de leurs capitaux. Ce partage inté-
gral des bénéfices sera toujours, pour les socié-
tés d'actionnaires, une cause irrémédiable d'in-
fériorité.
Même lorsqu'elles disposent des gérants les
plus habiles qu'ait pu former l'industrie privée ,
les sociétés par actions offrent rarement l'harmo-
nie qui ne peut guère provenir que de l'unité de
direction. Souvent le mal vient des assemblées
d'actionnaires et des conseils chargés d'exercer
les contrôles. Ces pouvoirs se tiennent rarement
dans un juste milieu entre l'insouciance (|ui pro-
voque l'abus dans la gestion, et l'empiétement
qui y détruit l'autorité. De là, des fraudes ou des
dissensions qui ruinent trop souvent les entre-
prises les mieux conçues.
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§ 45. — LE VRAI ROLE DES COMMUNAUTES 271
Mais, ainsi que je Tai déjà fait remarquer, le
principal vice des sociétés par actions, comme
de toute communauté vouée aux arts usuels, est
l'indolence ou Timprobité de la gestion. Aucune
influence ne saurait communiquer aux gérants
d'intérêts collectifs l'énergie que donnent au père
de famille, travaillant pour son propre compte, le
sentiment de sa responsabilité et l'aCTection qu'il
porte à sa femme et à ses enfants. Bien rarement
on voit ces gérants consacrer au travail tout leur
temps et toutes leurs pensées. On les voit encore
moins conjurer par des efforts extraordinaires
l'effet de crises imprévues. Us savent, en effet,
que cette vie de dévouement leur assurerait à
peine uiî supplément de bien-être , et que leurs
efforts profiteraient presque exclusivement à des
actionnaires inattentifs ou ingrats. Placé en pré-
sence d'une industrie accessible à une famille,
tout homme habile et laborieux aimera mieux
l'exploiter à son propre compte que se mettre au
service d'une société d'actionnaires. C'est ainsi
que, dans un ordre social exempt de privilèges
et de règlements restrictifs , le travail individuel
tend de plus en plus à se substituer au travail col-
lectif.
Un autre vice habituel des sociétés par actions
est la multiplication inutile du personnel diri-
geant. Gomme chacun peut le constater, beau-
coup d'hommes influents se sont créé, aux dé-
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272 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION . .
pens des associés, de véritables prébendes qui
déjà ne sont pas mieux justifiées que ne Tétaient
en 1789, après un siècle de décadence, celles de
l'ancien régime. ^^_.^ i^
On s'est donc complètement mépris en pré-
sentant les sociétés par actions comme le type
d'une organisation générale qui remplacerait les
industries de famille, systématiquement désorga-
nisées par notre régime de succession. Le mouve-
ment imprimé en ce sens par la loi civile, et plus
directement par l'institution des sociétés ano-
nymes, est, dans la plupart des cas, instable et
rétrograde. Un plus grand développement de ces
sociétés tarirait même bientôt les sources de pro-
spérité que plusieurs d'entre elles ont trouvées ,t
dans l'intervention d'hommes éminents , formée
préalablement à l'école de l'intérêt privé et de la
responsabilité personnelle. ^Ëk* pratique de ce ré-
gime amènerait d'ailleurs avec le temps la cor-
ruption que n'a pu éviter jusqu'à présent aucune
agrégation humaine fondée sur un principe autre
que celui de la famille. En confiant la plupart
des intérêts commerciaux à des gérants et à des
employés, on propagerait sans cesse les habi-
tudes d'improbité et d'indolence y au détriment
des sentiments d'honneur et de devoir.
Les sociétés par actions ne sont donc point
appelées , dans une bonne organisation sociale,
à envahir tout le champ du travail. Elles doivent
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S$ 45. — LE VRAI ROLE DES COMMUNAUTES 273
y rester à Petat d'exception ; et, sous ce rapport,
on peut les assimiler aux grandes villes, éparses
sur le territoire. Celles-ci, en effet, ne conservent
leur bienfaisante influence que si, se présentant
de 'loin en loin, au milieu de populations sou-
mises aux salutaires influences de l'agriculture
(§34), elles peuvent y recruter incessamment
un personneFïnoral et énergique.
L'impuissance habituelle de la communauté
appliquée au commerce et à l'industrie , révèle
assez l'erreur de ceux qui espèrent y trouver la
guénson' des maux de notre amculture. Selon
l'opinion des partisans exagères de ce principe,
l'État devrait remédier aux inconvénients qu'of-
frent nos villages à banlieue morcelée (§ 34) , en
les faisant exploiter en communauté par d'habiles ^ T^'
ingénieurs éleves^ans les écoles publiques. Après
s'être empfô^^é à détruire les domaines' agglo-
mérés que les familles conservent partout où
règne la Liberté testamentaire, la loi civile et les
pouvoirs publics comprimeraient dorénavant en
sens inverse les volontés individuelles, et ils
grouperaient d'innombrables parcelles en grands
ateliers. Les inconvénients actuels du morcelle- '
ment seraient évités sous un régime qui sub-
stituerait l'unité d'action à l'éparpillement des
efforts, l'harmonie à l'antagonisme, la science à
la routine , des actionnaires enrichis par l'asso-
ciation à des propriétaires pauvres et impuis-
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274 CHAPITRE V — L'ASî
sants. Cette perspective doit sourire à ceux qui
voient dans le Partage forcé un principe im-
muable ; mais on chercherait en vain dans toute
l'Europe une commune rurale ayant adopté ce
régime. Si la communauté appli^uéje aux jndas-
tries manufacturières qui s'y prétérit lé mieux
échoue presque toujours, que peut-on en atten-
dre pour Tagriculture 5 qui a été, de tout temps
et dans toutes les civilisations, l'aliment par ex-
cellence du travail individuel? C'est sur ce point
peut-être que mon enquête a été dirigée de la
manière la plus soutenue (§ 8) ; et je n'hésite pas à
affirmer que l'extension de ce régime aux petites
propriétés de paysans ferait perdre aux popu-
lations rurales tout sentiment de libre sgrbitre ,
et frapperait les nations d'un abaissânenT sans
exemple.
En résumé, la France se mettrait en contradic-
tion avec la pratique des peuples les plus pro-
spères , si elle continuait à favoriser les sociétés
par actions , au détriment deg industries de fa-
mille. La loi doit même se mettre err garde contre
ces sociétés, non -seulement, comme on a dû le
faire récemment, pour réprimer les actes bles-
sant la probité , mais encore pour leur interoire '
certaines entreprises contraires à l'intérêt gé-
néral. Ainsi, dans le cas otf on accorderait doré-
navant toute liberté aux personnes exploitant à
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J./
§ 46. — LE VRAI ROLE.BES CORPORATIONS 275
titre individuel les gîtes carbonifères (§ 36), il
conviendrait de conserver au moins un régime
d'autorisation préalable pour les sociétés par ac-
tions qui se livreraient à cette même industrie.
L'expérience nous a appris, en effet, que dans
les districts carbonifères où les exploitations de
famille ne sont point solidement établies, ces so-
ciétés ont le pouvoir d'organiser des monopoles
fort oner^x pour le public.
§ 46
LE YRAI RÔLE DES CORPORATIONS EST DE COMPLÉTER L'ACTIVITÉ
INDIVIDUELLE, SANS JAMAIS L'AMOINDRIR
Il en est des corporations comme des commu-
nautés : elles se montrent de plus en plus infé-
rieures à la famille, à mesure que les nations
se perfectionnent. Elles sont décidémèiitlfîui- /
sibles, lorsqu'elles prétendent envahir le champ
de l'activité individuelle. Elles deviennent into-
lérables lorsque, pénétrg^s de l'esprit de l'ancien
régime, elles demandeiîTR
nFRnfluence aux privi-
lèges et aux règlements restrictifs.
Cependant les transformations sociales font
naître journellement des besoins nouveaux aux-
quels on ne peut pourvoir qu'à l'aide de corpora-
tions : les uns sont le symptôme d'une décadence
qu'il feiut réprimer par un effort temporaire ; les
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27« CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
^•autres, au contraire, accusent un progrès que
"V doit féconder une institution permanente. Un
/examen rapide des principales spécialités aux-
quelles s'appliquent les corporations, signalera
celles qui, correspondant à un état de choses
progressif ou rétrograde , doivent être durables
ou éphémères.
L'une des nécessités de toute organisation so-
. ciale est de secourir ceux qui ne peuvent pour-
/ voir eux-mêmes aux besoins de leur famille, et
surtout d'empêcher que certaines classes de la
population ne vivent dans un état habituel de
pauvreté. Ce problème est souvent résolu, dans
l'orient de l'Europe, par le régime des engage-
ments forcés, et, en Occident, par le maintien
des engagements volontaires permanents ^ Cha-
cun trouve le bien-être danjSj'organisation de la
famille et dans les bons rapports de l'ouvrier et
du patron. Lorsque les mœurs s'altèrent, lorsque
la prévoyance ne préside plus à la conclusion des
mariages, lorsque les ouvriers perdent le respect
et les maîtres l'esprit de patronage, lorsque enfin
< la liberté civile permet les écarts du vice et de
' l'imprévoyance, chaque famille dirigeante n'a ni
la volonté ni le pouvoir de maintenir l'ordre dans
le cercle de son influence. Il faut alors que celles
i Définition des ouvriers et des rapports qui les lient, dans les
diverses organisations sociales de l'Europe , aux maîtres , aux com-
munautés et aux corporations. ( Les Ouvriers européens, p. 16 et 17.)
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V
§ 46. — LE VRAI ROLE DES CORPORATIONS 277
de ces familles qui ont conservé le sentiment du
devoir, s'associent pour agir en commun. Telle
est l'origine de deux catégories de corporations
ayant pour objet, la première de pallier les maux
de la pauvreté, la seconde d'en détruire le germe.
Les corporations chargées de l'assistance des
pauvres offrent une extrême diversité. Dans la
majeure partie de l'Occident, elles sont purement
volontaires. En Angleterre et dans plusieurs
États allemands, elles sont constituées par la loi
ou la Coutume. Tantôt, comme je l'indiquerai
plus loin, elles se composent exclusivement de
religieux ; tantôt elles n'associent guère que des
laïques. Les unes réunissent les deux sexes ; les
autres se composent exclusivement d'hommes ou
de femmes. Quelques-unes se constituent seu-
lement en vue d'un résultat à obtenir, et n'ont
qu'une existence de courte durée. La plupart n'a-
perçoivent point de limite prochaine à leur acti-
vité. Il en est même, et c'est le cas habituel des
hQ gitau x et des hospices, dont la perpétuité est
assurée par des dotations et notamment par la
possession de biens en mainmorte. Ces innom-
brables corporations réunissent pour la plupart
des personnes qui appartiennent aux classes su-
périeures et qui se dévouent au soulagement des
classes souffrantes. D'autres se composent seule-
ment de personnes exposées elles-mêmes aux
II 8*
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278 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
atteintes de la pauvreté. Enfin, certaines corpo-
rations, plus ou moins inspirées par une pensée
morale ou philanthropique, se proposent en outre
de faire un emploi fructueux de capitaux : tel est
le cas, par exemple, des sociétés d'assurances
sur la vie, qui adoucissent les maux dérivant de la
mort prématurée des chefs de famille, et qui for-
ment une transition entre les corporations et les
communautés.
Ces corporations offrent, dans leur objet même,
encore plus de variété que dans le principe de
leur organisation. Elles s'appli^ent avec un
infatigable esprit .d'invention à soulager tous les
maux qui peuvent frapper les existences , depuis
la naissance jusqu'à la mort. Elles dispensent les
mères de famille de.s soins réclamés par les jeunes
enfants ; elles pfeurvoient à l'instruction primaire
et à l'apprentissage des professions ; elles pré-
sident à la conclusion des mariages et au service <
des sépultures ; elles assurent à ceux qui sont dé-
pourvus la nourriture de l'âme et du corps ; elles
remédient à toutes les imperfections physiques ;
enfin elles combattent par une multitude de com-
binaisons les divers désordres résultant du vice et
de l'imprévoyance.
Ces innombrables entreprises fonctionnent sous
nos yeux. Elles sont décrites par une littérature
spéciale ; il serait donc superflu d'en donner ici
une énumération plus détaillée. Je me bornerai
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§ 46. — I^E VRAI ROLE DES CORPORATIONS 279
a résumer les appréciations qui me sont suggérées ^^^
par l'étude de ces institutions et par la fréquen-
tation des personnes qui y dévouent leur temps
et leur fortune.
Aucune théorie ne saurait justifier l'abandon
de ceux qui souffrent. Toute conception tendant
à provoquer T avènement d'un meilleur ordre de
choses et conseillant à une nation de rester im-
passible devant les maux actuels , frapperait les
classes supérieures d'une véritable déchéance ^^1
morale. Au risque de compromettre l'avenir et
, . à défaut de meilleures combinaisons , il faut d'a-
/.*\>bord panser les plaies sociales avec les moyens
^'^ yqu'on a sous la main. Quelles que soient les con-
' séquences de ce premier mouvement, il faut bé-^^
nir les personnes biellîaïsantés qui se plaisent W^^
à Y céder. Mais s'il est inhumain de oïsserter en S^
présence de misères à secourir , il importe que la ^'
pratique de l'assistance ne donne pas le changes^
à l'opinion publique. Ceux qui dirigent le mou-
vement social ne doivent pas perdre de vue que
les corporations vouées au soulagement des mal-
heureux ne sont pas complètement bienfaisantes;
que plusieurs d'entre elles viennent même ag-
graver le mal , en donnant à la pauvreté un carac-
y/ tère endémique , et en masquant les vraies con-
^ / ditions de la réforme.
Il est aisé. de comprendre, en effet, qu'une
corporation étrangère aux idées et aux intérêts
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280 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
des familles à secourir, ne peut produire autant de
bien qu'un patron exerçant la charité privée , en
faveur des familles attachées à sa maison et sou-
mises, comme lui, à la coutume des ateliers (§ 50).
Le pauvre n'a aucun moyen d'acquitter par son
respect , par son dévouement ou par des services
personnels la dette qu'il a contractée envers des
y bienfaiteurs collectifs ou anonymes. Le sentiment
^e son impuissance lui inflige une humiliation
dont la résignation chrétienne ne triomphe pas
facilement. C'est ainsi que se brise, entre les
riches et les pauvres , le lien moral qui devrait
être le principal bienfait de la charité.
Le riche, de son côté, n'est plus attiré vers le
pauvre par les sentiments d'affection qui se créent
spontanément parmi les générations successives
de maîtres et de serviteurs dont tous les membres
naissent, vivent et meurent dans le contact le
plus intime. Il quitte avec peine les jouissances
i^^' du luxe qui l'entoure pour le triste spectacle du
/dénûment. Celui même qui s'impose ce devoir est
inhabile à le remplir dans toute son étendue ; car,
en présence de personnes inconnues, il ne sau- , .
rait trouver les paroles qui centupïenîen pareil
cas le prix du bienfait. Les personnes vouées aux ^.
services d'assistance constatent bientôt l'impuis-'^
sance de cette intervention , et les plus dévouées,
renonçant à intervenir personnellement, se bor-
nent à payer de leur bourse.
dby Google
§ 46. — LE VRAI ROLE DES CORPORATlOxXS 281. ,
Rarement, d'ailleurs , les corporatipas laissent ^^
l'esprit de charité se développer librement j. l'élan *^^
individuel y est presque toujours coâîî)fîmé par
des règlements qui atteignent le but matériel sans
créer la solidarité morale. Le mal augmente lors-
que , devenant plus riches , elles recourent à Vin-
tervention de forictïorïnaires salariés. Ceux-ci,
en effet, tombent trop souvent dans l'indolence,
la dureté et la corruption , vices habituels des
organisations administratives (§ 63 ). Dans ce cas,
ils font naître chez les pauvres des sentiments de
haine qui contrastent d'une manière regrettable
avec l'esprit de l'institution. Alors même qu'elles
échappent à ces vices , les grandes corporations
qui gèrent par exemple les hôpitaux, les hospices
et les maisons de travail absorbent improductive-
ment une partie des ressources qui devraient être
affectées au soulagement des pauvres.
Les corporations qui évitent les inconvénients
inséparables de l'intervention des fonctionnaires,
et qui imposent à leurs membres les plus dévoués
le travail personnel de l'assistance, donnent habi-
tuellement contre un autre écueil. Ce service exio-e
beaucoup de temps et de sollicitude ; il offre aux
âmes d'élite un charme particulier; comme toute
autre occupation régulière, il devient à la longue
une sorte de besoin ; enfin , il confère' justement
à ceux qui le remplissent la considération pu-
blique , et souvent même il devient un titre aux
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282 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
honneurs de la cité , de la province et de l'État.
Au milieu des sociétés désolées par le paupé-
risme, ces mobiles tendent à constituer une classe
qui forme de l'assistance publique son unique
spécialité; qui, sans être oisive, reste étrangère
à tout travail productif; qui enfin perd, dans
une certaine mesure, le sentiment des besoins et
des rapports essentiels à une bonne constitution
sociale. Assurément , cette classe utile et res-
pectable est loin de trouver satisfaction à la vue
des misères d' autrui; mais elle touche le mal
avec quiétude. Elle vise plus à le pallier qu'à
le guérir , et parfois même elle perd toute apti-
tude à chercher le mieux. D'un autre côté, les
gens qui peuvent compter sur ces secours pé-
riodiques se dispensent peu à peu des efforts
qu'ils devraient faire pour échapper au dénû-
ment.
Ces propensions, en se faisant jour librement
parmi les corporations d'assistance publique,
étendent sans cesse le domaine de la pauvreté;
tandis que, sous le régime de la charité indi-
viduelle, elles sont balancées par la nécessité
où se trouvent les donateurs de restreindre dans
de justes limites les charges de l'assistance.
En résumé, les inconvénients de cette pre-
mière catégorie de corporations s'exagèrent tou-
jours par l'intervention de l'État, de fonction-
naires salariés et de personnes sans liaison
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§ 46. — LE VRAI ROLE DES CORPORATIONS 2»3
habituelle avec les familles assistées. Us se ré-
duisent d'autant plus que l'organisation sociale
prend mieux le caractère du patronage , et que
les secours sont distribués en plus grande par-
tie par ceux mêmes qui en font personnelle-
ment les frais. Cependant on n'échappera jamais
complètement , en cette matière , aux vices de la
corporation. Le vrai principe sera toujours de
substituer à la charité administrative, exercée
par des fonctionnaires envers des inconnus, la
charité privée exercée à titre individuel envers
des collaborateurs ou des clients.
Il en est autrement de la seconde catégorie de
coiT)orations, de celles qui s'appliquent à détruire
le germe de la pauvreté. Tendant toutes à dé-
velopper les bonnes mœurs et la prévoyance , ou,
en termes plus précis, le goût de l'épargne et de
la propriété individuelle , elles ne sont jamais
nuisibles. Elles ne deviendraient inutiles que
dans le cas où les populations seraient élevées à
la perfection morale. Les unes, agissant indirec-
tement par la persuasion, combattent l'ivrognerie,
le concubinage et les autres vices qui retiennent
les masses dans une situation précaire. D'autres,
touchant de plus près au but, favorisent le place-
ment et la fructification des épargnes. Enfin les
plus fécondes, stimulant un des plus vifs instincts
de l'humanité, font naître chez les individus le
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284 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
désir de posséder rhabitation de famille , avec ou
sans dépendances agricoles.
Parmi les corporations qui se rattachent à ce
dernier principe , on peut citer avec éloge la cor-
poration des mines du Hartz , la société des Cités
ouvrières de Mulhouse , et surtout les Land-So-
cieties de l'Angleterre. On ne saurait trop louer
celles qui , restant étrangères à tout intérêt de
spéculation et à tout antagonisme politique , ac-
quièrent de vastes terrains à proximité des agglo-
mérations urbaines ou manufacturières , pour les
répartir par lots entre les familles laborieuses
qui consentent à s'imposer les privations de l'é-
pargne. Plusieurs centaines de corporations pra-
tiquent dans la Grande-Bretagne ce principe,
qui parait n'être encore suivi en France que
dans la seule ville de Mulhouse (§25). Le re-
lâchement des mœurs privées et des liens sociaux
donne aujourd'hui aux corporations de ce genre
une opportunité toute spéciale. Les gens de bien,
qui sont prêts à se dévouer à la réforme sociale de
notre pays , ne peuvent faire une appUcation plus
utile de l'esprit d'association.
La troisième catégorie de corporations a pour
objet d'assister les familles peu aisées, dans cer-
tains cas spéciaux et accidentels où elles seraient
atteintes par la pauvreté. Ces corporations grou-
pent, non plus des bienfaiteurs , mais les assistés
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§ 46. — LE VRAI ROLE DES CORPORATIONS 285
eux-mêmes , qui se secourent mutuellement à
Taide d'un fonds constitua à cet effet. Quelques
corporations subventionnées par des patrons as-
sociés ont en partie le caractère des sociétés de
bienfaisance. Ordinairement, et surtout en Angle-
terre, le fonds de secours est constitué en entier
par les associés , qui en profitent. En France , on
donne à leurs nombreuses variétés la dénomina-
tion générale de sociétés de secours mutuels. Leur
destination presque unique est d'assurer la sub-
sistance de chaque associé en cas de maladie , et
de pourvoir aux frais de ses funérailles. Elles se
comptent aujourd'hui par milliers dans chaque
région manufacturière de l'Occident. Elles y
rendront de véritables services , aussi longtemps
que durera le régime de l'indépendance absolue
du patron et de l'ouvrier.
Suivant une opinion fort répandue , ce régime
envahira de plus en plus les régimes du travail ,
et les cas nombreux de patronage qu'on observe
encore sont les derniers vestiges d'un ordre de
choses qui ne saurait se perpétuer. Beaucoup de
personnes se trouvent donc disposées à voir dans
les sociétés de secours mutuels les germes d'une
nouvelle organisation sociale. A leur point de vue,
ces sociétés concilieraient la sécurité des familles
avec la fécondité du travail individuel. Elles ne
feraient d'ailleurs qu'appliquer aux besoins de
notre époque un des principes fondamentaux des
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286 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION f
anciennes corporations d'arts et métiers. Je ne
vois pas cependant que Tétude du passé et du
présent justifie cette assimilation et confirme les
espérances qu'on en déduit pour l'avenir.
Ainsi que je l'indiquerai plus loin , la sécurité
des existences individuelles dans les anciennes
corporations professionnelles se fondait, non,
comme on le répète journellement, sur la mutua-
lité, mais sur le monopole. Les charges de cette
isécurité pesaient , non sur les membres des cor-
porations, mais sur le public qui achetait les pro-
duits de leurs ateliers.
Quant au présent, les sociétés de secours mu-
tuels apportent assurément un palliatif à cer-
tains maux ; mais elles ne tarissent pas les sour-
ces du paupérisme. On peut même constater que
la multiplication de ces sociétés est un des sym-
ptômes les plus sûrs de l'accroissement du mal.
Leur impuissance à cet égard est véritablement
organique; et l'on s'explique pourquoi elles ne
peuvent s'élever au-dessus du rôle modeste
qu'elles remplissent. Les principales sources de
la misère, notamment l'intempérance et les autres
vices de la jeunesse et de l'âge mûr , la vieillesse
et les infirmités prématurées , les chômages , les
désordres atmosphériques , les épidémies et les
autres calamités pubUques ou privées , ne seront
jamais palliées par la mutualité.
Pour atteindre ce but, les populations impré-
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15 46. — LE VRAI ROLE DES CORPORATIONS 287
voyantes devraient se soumettre, dès le plus
jeune âge, à une discipline et à des privations qui,
jusqu'à ce jour, n'ont été imposées que par le ré-
gime patriarcal*, ou parles coutumes de paysans
propriétaires ^. Or, peut-on supposer que les jeu-
nes générations des villes manufacturières, aban-
données aujourd'hui sansIG^ëin, dès Tâge de seize
ans*, aux appétits les plu? grossiers,, renonceront
spontanément à leur impi'évoyan^e liberté ?
C'est en vain que de faux amis font entrevoir
aux classes ouvrières la possibilité de s'élever sans
l'appui des classes dirigeantes , et en prenant de-
vant celles-ci une situation analogue à celle que la
bourgeoisie sut conquérir, dans l'ancien régime,
devant la noblesse. Il y a sous ce rapport, entre les
anciens bourgeois et les ouvriers de tous les temps,
une différence presque ablolue. Les individua-
lités éminentes de la bourgeoisie conquéraient
difficilement, parmi les nobles, une situation en
rapport avec leurs vertus et leurs talents; en sorte
que ces qualités s'employaient forcément à déve-
lopper la richesse, l'illustration , et, en général,
l'influence sociale de cette classe. Les ouvriers
éminents, au contraire, ont toujours pu s'élever,
sans entrave créée par la loi ou la Coutume , aux
premiers rangs de la bourgeoisie : dès lors la
2 Les Ouvriers européens, p. 61. :^:::^ 3 L'Organisation de la fa-
mille, livre II. ^= i Les Ouvriers européens, p. 20; p. 146 et 147;
P.2e0et26i.
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288 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
classe ouvrière , par la nature même des hommes
et des choses , ne retient guère que les individua-
lités dépourvues des qualités qui assurent les lé-
gitimes succès ^ Il ne résulte pas de là que la
classe ouvrière doive rester dans la déplorable
condition où elle est tombée depuis la révolution
dans plusieurs agglomérations urbaines ou manu-
facturières ^ Il lui serait facile de revenir au ni-
veau qu'elle a conservé dans plusieurs localités
de rOccident; et elle pourrait ensuite s'élever
plus haut. Ainsi , par exemple , on peut concevoir
un avenir prochain dans lequel les ouvriers, ayant
repris les pratiques du Décalogue, seraient élevés
tous à la dignité de propriétaires, auraient au
moins en propre le foyer domestique (§25) avec
les dépendances que le moyen âge jugeait indis-
pensables à un chef de maison "^j et ils se trouve-
raient alors softètraits aux atteintes de la pau-
vreté. Cette situation, en effet, est déjà acquise
aux ouvriers dans des civilisations ^ qui , au point
àe vue des ressources physiques et intellectuelles,
restent inférieures à la nôtre. Mais ce progrès ne
saurait sortir d'un simple mécanisme financier.
Il est subordonné à la réforme des mœurs et des
rapports privés, et il ne sera accompli qu'à l'aide
d'une forte discipline imposée aux jeunes géné-
5 Les Ouvriers des deux mondes, t. IV, p. 387. ^^^^ 6 La Paix
sociale. In., vu, 4. =^ 7 L Organisation de la famille, § 11 , 3. =:=^
Les OuvHers européens, p. 50, 87, 104, 110, 116, etc.
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§ 46. -^ LE VRAI ROLE DES CORPORATIONS 2S9
ration^ , par les familles-souches (§30), et par des
patrons bienveiîTants (§ 50). En résumé, il sejait
encore dangereux de donner ici le chgmgè à Topi-
nion sur le rôle de Tassociation. Les sociétés de
secours mutuels n'opposent qu'un palliatif à un
ordre de choses vicieux ; elles sont l'indice £lutôt
que le remède de la misère. Elles décèlent un
commencement de désorganisation sociale, quand
elles s'appUquent à des femmes cherchant, dans
une institution factice , la protection qu'elles ne
peuvent dignement recevoir qu'au foyer domes-^
tique (§ 26). Enfin , elles ne peuvent contribuer
à l'extinction du paupérisme; et, dès que ce but
sera atteint par d'autres moyens (§ 50), ellies de-
viendront inutiles.
Les corporations de la quatrième catégorie ont
été en quelque sorte, au moyen âge, le fondement
du régime manufacturier, et elles ont conservé
jusqu'au xviii® siècle une situation prépondérante.
Dans chaque métier, elles groupaient de petits
chefs d'industrie travaillant près du foyer domes-
tique , avec le concours de la famille renforcée au
besoin d'aides et d'apprentis. Elles amortissaient
la concurrence en limitant le nombre des maîtres
et des ouvriers , et donnaient par conséquent à
ceux-ci la sécurité aux dépens des consomma-
teurs. Elles sont fort nombreuses encore dans
rAJlemagne méridionale , où soi^s le nom d'Jn-
H 9
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21H) CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
nungen et de Zûnfte^, elles s'appliquent à beau-
coup de métiers usuels. Elles sont représentées :
en Suède, par les Bergslags^^, circonscriptions
de mines où les fonderies sont en nombre limité ;
en France , par les corporations de boulangers "
de Paris et de Lyon, par les corporations de voi-
turiers , d'agents de change , de courtiers , de ^^r^u^^*^^^
taires , d'avoués , d'huissiers, et de commissso?^^
priseurs, rétablies sous le premier Empire, et
parfois avec aggravation du monopole qu'elles
exerçaient sous l'ancien régime.
En opposant la détresse qui frappe aujourd'hui
les populations manufacturières au bien-être dont
elles jouissaient autrefois, on a été parfois con-
duit à prôn^rîe^ principe des anciennes corpora-
tions d'arts et métiers , et même à en proposer la
restauration partielle. Rien ne justifie ce retour
vers le passé. Une étude approfondie faije récem-
ment sur l'une de nos corporations fermées ^* et,
le vote d'un des grands corps de l'État *^ ont mis
en lumière l'erreur qu'on a commise en les réta-
9 Les Ouvriers européens, p. 127. — Les monographies mention-
nent toujours la date des observations faites sur des institutions
qui seront tôt ou tard modifiées. ^= lo Ibidem, p. 92. ==::: il Sup-
primées, depuis que ces lignes ont été écrites (1862), par le
décret du 30 septembre 1863. :=: >2 Rapport, déjà cité, sur les
commerces du blé, de la farine et du pain. = 13 la Question
tlu pain, ou précis sommaire du passé et de Tavenir de la bou-
langerie parisienne , à l'appui de la réforme proposée en octobre
1862 par le conseil d'État. Paris, 1862; brochure in-S», chez
Victor Masson et fils.
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§ 46. — LE VRAI ROLE DES CORPORATIONS 291
blissant. Au milieu d'une foule d'abus , ces cor-
porations offrent plusieurs vices justement an-
tipathiques à notre époque. Elles exercent un
monopole non justifié par l'intérêt public ; elles
favorisent une déplorable tendance qui s'est mani-
festée de tout temps parmi les petites bourgeoisies
urbaines , celle qui comprime l'essor des indivi-
dualités les plus habiles et les plus intelligentes ";
elles annulent une des principales forces des so-
ciétés modernes, la liberté du travail; enfin, elles
consacrent une idée fausse et pervertissent l'esprit
public.
Assurément on rétablirait la stabilité des exis-
tences, ce trait excellent du moyen âge, en reve-
nant aux corporations fermées et aux engagements
forcés ; mais on détruirait en même temps la li-
ià Les flpyîuiicB élus par les 950 boulangers de Paris, interprètes
des passions jalouses de la majorité, et conservant, sous ce rap-
port, l'esprit des anciennes corporations , trouvaient que la situa-
tion de chacun n'était pas suffisamment garantie contre les en-
treprises d'une minorité trop prospère, par les règlements qui
ont limité jusqu'en 1863 le nombre des maîtres et des boutiques.
Par une pétiticm adressée en 1860 à M. le préfet de la Seine, ils
demandaient , dans les termes suivants , que désormais on limi-
tât, en outre, le nombre des fours : « Les moyens de restreindre
« les grandes boulangeries sont faciles à trouver. Il suffira de
€ faire suivre la délivrance d'un numéro de boulangerie de Tobli-
« gation qui accompagne la délivrance des numéros de voitures ;
« on donnera à chaque titulaire le droit d'ouvrir et d'exploiter
« seulement une quantité de fours déterminée. Sans doute , il y
a aura toujours des boulangers plus ou moins habiles, plus ou
c moins intelligents ; il se produira toujours des inégalités j mais,
« dans ces limites, elles seront moins préjudiciables... »
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tn CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
berté du travail qui, malgré quelques 'désordres
temporaires (§ 49), donne à notre époque une
supériorité si évidente sur les temps passés. Il est
aussi nécessaire que jamais d'assurer l'existence
de la famille ; mais il faut tirer de l'emploi intel-
ligent du libre arbitre le résultat que nos pères
obtenaient plus facilement du régime réglemèni-
taire. Pour atteindre ce but, nous devons avoir
sans cesse en vue les deux écueils habituels de
toute réforme : nous éviterons l'utopie, en fon-
dant l'agriculture et l'industrie manufacturière
^sur la famille-souche et le patronage volontaire ;
nous échapperons à la routine , en repoussant dé-
finitivemeiit , avec les Anglais et les Américains
du Nord, les corporations fermées.
Parmi les corporations qui ne se rapportent
plus, comme les précédentes, à une situation
maladive , et qui doivent au contraire se multi-
plier à mesure que les nations deviennent plus
saines, il faut maintenant citer une cinquième
catégorie , groupant des hommes éminents , sans
préoccupation de gain, pour une multitude d' œu-
vres libérales. Telles sont les sociétés de savants,
de littérateurs et d'artistes qui se dévouent à la
recherche et à la propagation du vrai, du bien et
du, beau. On s'accorde à reconnaître l'utilité de
ces institutions; mais on discute beaucoup slir
les règles de leur organisation. Les principes que
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§ 46. -^ LE VRAI ROLE DES CORPORATIONS 203
l'on prend de plus en plus pour guidés en cette
matière se résument dans les termes suivants.
Les corporations dont l'action est la plus bien-
faisante, sont animées d'un profond sentiment
de tolérance ; tout en aimant la tradition et les
vieilles renommées, elles accueillent avec bien-
veillance l'innovation unie à un certain mérite ;
çt dans cette voie elles ne s'arrêtent qu'aux limites
posées chez tous les peuples civilisés par le regj^
pect des convenances. Redoutftntpar-dessus tout
les doctrines exclusives et les systèmes préconçus,
elles ne prétendent point diriger l'esprit humain,
et elles se gardent d'ériger en axiome leur infailli-
bilité. Sauf les cas où elles croient devoir proyo-
quer, par des recompenses pécuniaires, certains
efforts spéciaux, elles évitent en général de por-
ter des jugements qui pourraient propager l'er-
reur ou cacher la vérité. Leur mission principale
est de porter les'^ravaux^qu'on leur présente à la
connaissance. du public, qui a seul qu^ïïîe pour
jugâ' eiTd^ê^lfë».
Les corporations pénétrées des meilleures ten-
dances évitent ce premier écueil en repoussant les
systèmes restrictifs de recrutement qui les abaisse-
raient à l'état de c'^êrîè^, et elles se font un devoir
de choisir leurs membres dans toutes les opinions
et dans toutes les écoles. Elles fondent leur indé-
pendance sur les contributions volontaires de leurs
membres; en sorte que, pour augmenter autant
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294 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
que possible leurs moyens d'action, eUesLse trou-
vent conduites à appeler dans leur ^^ , non-seu-
lement les savants , les littérateurs et les artistes, *
mais encore les esprits libéraux qui se plaisent à
les fréqïiefflâr et à leur accorder un généreux /
patronage. Elles ra^ï^ôcn&mdonc par d'honora-
bles liens de confraternité toutes les classes qui
ont intérêt à se réunir. Ainsi constituées , les
corporations offrent un haut caractère d'imgai^^^,
tialité, et se trouvent par conséquent en mesure ^^
de pressentir le jugement que le public portera
déS œuvres de leurs clients. Cette organisation
ne les empêche pas de mettre en reîfêé fês hommes
éminents qui font la gloire de chaque compagnieJ
Ceux-ci, en effet, sont naturellement portés aux^ /
honneurs par des élections libres , et ils prisenÇ^^
d'autant plus ces distinctions qu'elles sont, à vrai
dire, conférées par l'opinion publique.
Les corporations vouées aux arts libéraux ne
sauraient guère , dans ces conditions , donner v "
prise aux reproches qu'ont encourus les institu-
tions analogues créées sous l'inspiration de l'an-
cien régime européen. Loin de décourager ceux
qui veulent sortir des voies battues, elles leur
offrent le concours de leur publicité, et les met-
tent en contact avec les juges compétents. Ainsi
se trouve écartée, chez les peuples tenant à hon-
neur de récompenser les talents, une cause in-
cessante d'inquiétude et d'agitation ; car on peut
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A^
§ 46. — LE VRAI ROLE DES CORPORATIONS 295
répondre à ceux qui se disent méconnus ou op-'
primés que le jugement du public a constaté leur
erreur et leur impuissance. Enfin ces corpora-
tions ne sont point soumises à l'obsession qu'exer-
cent habituellement les pouvoirs publics sur les
institutions placées sous leur dépendance, et elles
ne peuvent être soupçonnées de s'ériger en tri-
bunal pour donner appui aux doctrines que l'au-
torité veut faire prévaloir. Il lem^répugnemTae
se faire les agents de la science officielle, c'est-à-
dire de l'un des fleaux^qui ont le plus entravé le
perfectionnement des sociétés. En résumé , elles
protègent autant que possible la pensée humaine,
elles ne l'oppriment jamais.
Ces principes sont généralement pratiqués par
les institutions qui se fondent aujourd'hui ; et l'on
peut citer comme un des meilleurs types de cette
libérale organisation, l'Association britannique
pour le progrès des sciences. Composée de toutes
les personnes honorables qui veulent contribuer
de leur bourse à ce progrès, elles tiennent chaque
année leurs assises dans une grande ville du
Royaume-Uni,. désignée a l'avance, où tous les
membres affluent avec leurs femmes et leurs
filles, où se groupent par spécialités les jeunes
talents, les réputations établies et les hautes som-
mités sociaPes. Chaque jour, des lectures, des^
excursions scientifiques et un banquet, donnent
occasion de récompenser par de chaleureuses
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296 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
ovations les hommes de mérite épars dans le pays,
et les utiles travaux accomplis dans le cours de
Fannée. Dans ces conditions, la science établit
des liens intimes entre les individualités, les plus
intelligentes de la nation. Plus féconde sous ce
rapport que la religion , qui crée souvent l'anta-
gonisme entre les diverses croyances, plus efficace
et plus digne que les distractions futiles de nos
réunions habituelles, elle fait contre -poids aux
divisions provoquées par la concurrence des in-
térêts , par la distinction des rangs et par la lutte
des partis, L'Association britannique assure, par
un recueil Spécial, une large publicité à toutes les
œuvres scientifiques qui lui sont présentées, et
elle conserve ainsi le souvenir de- ces manifesta-
tions annuelles de la vie nationale.
En Allemagne, les corporations de science et
d'art n'opèrent point exclusivement, comme l'As-
sociation britannique, par la centralisation des
travaux, combinée avec le changement du lieu
des assises annuelles. Mais, comme cette der-
nière, elles rapprochent les classes libérales et
propagent le mouvement intellectuel dans le corps
social tout entier, f n se 'constituant avefc l'appui
des influences locales sur tous les points du terri-
toire, puis en se réunissant chaque année en un
Congrès.
Les grandes académies créées sur le Continent
pendant les quatre derniers siècles n'ont point
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§ 46. -r- LE VRAI ROLE DES CORPORATIONS 297
toujours adopté ces organisations libérales ; mais
elles ont parfois corrigé par une saine pratique
les vices de leur institution. Elles ont pu ainsi,
sans blesser r opinion publfque, négliger le pro-
grès des temps et conserver leurs illustres tradi-
tions. L'Institut de France estparticulièrement
dans ce cas , bien que Toccasion de briser les
liens du passé se soit souvent offerte. Détruit avec
l'ancien ordre social (1792), rétabli sous le Direc-
toire* (1795), réorganisé sous le Consulat (1803)
et sous la Restauration (1816), complété sous le
gouvernement de Juillet (1832) et sous le second
Empire (1855), il persiste, dans la forme, à pro-
céder de l'ancien régime plus que de l'esprit nou-
veau. Il échappe à l'intolérance et à la routine
par l'influence du milieu social et par le carac*
tère personnel de ses membres ; mais son orga-
4-iisation même donne prise à des inconvénients
«érieux.
Les cinq académies de l'Institut sont des cor^
porations fermées , comprenant seulement une
falBTe partie des hommes qui se. dévouent à la
culture des cinq spécialités correspondantes de
la science et de l'art. Renouvelant leur personnel
seulement à l'occasion de la mort de leurs mem-
bres, et ayant le devoir de récompenser par leur
choix les plus longues suites de travaux utiles,
elles donnent à la vieillesse une influence trop
prépondérante. Elles peuvent, surtout en ce qui
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298 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
concerne les travaux de goût et d'imagination,
n'être pas assez accessibles aux idées de la jeu-
nesse. Sans doute, elles puisent beaucoup dé
force et de dignité ddns leurs habitudes de libre
recrutement; cependant elles ne sont point com-
plètement indépendantes de Tautorité. Le souve-
rain, en effet, s'est réservé sur ladrnission des
nouveaux membres un droit de veto. L'État four-
nit le palais où se tiennent les séances. Il pourvoit
aux dépenses, et donne même un subside aux
académiciens. Malgré leur modération et leur
prudence , les académies de l'Institut ne se refuT ""
sent pas toujours à prendre un rôle officiel. Elles
interviennent parfois dans le jugement des doc-
trines, ou dans le choix des hommes destinés à
certaines fonctions publiques. Le simple recrute-
ment des membres nouveaux, et la distribution
des prix nombreux soumis à leur arbitrage, s'im-
posent comme des arrêts au milieu des contro-
verses du monde savant. Les académies blessent
ainsi, dans leurs intérêts ou dans leurs convic-
tions, beaucoup de personnes qui, ne pouvant
lutter à armes égales contre un corps constitué ,
se déclarant opprimées par l'ignorance , la pas-
sion et l'esprit de coterie. Elles semblent hostiles
aux talents que ne peuvent admettre leurs cadres
inflexibles; et, quand il y a lieu de nommer un
nouveau membre , on voit naître entre les candi-
dats, comme entre les juges, des haines violentes.
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§ 46. — LE VRAI ROLE DES CORPORATIONS 299
En ces occasions elles provoquent l^lus stérile
labeur ; elles excitent en outre la rancune des in-
dividualités médiocres et inquiètes qui, se sentant
ecaHèes des honneurs scientifiques par des bar-
rières infranchissables, s'appliquent à denî^rei^^
les plus hautes renommées.,
L'Institut de France donne lieu à une autre
objection. Exigeant de ses membres titulaires la
résidence à Paris, il exagère au delà de toute li-
mite notre centralisation dans les branches d'ac-
tivité où elle se justifie le moins. En effet , l®s
savants et les lettrés qui doivent leur renommée
à des travaux accomplis dans les provinces, au
contact des lieux, des monuments et des hommes,
se trouvent mis en demeure de renoncer à ces
travaux et de s'arracher à leurs relations , ou de
rester privés d'une distinction dans laquelle l'o-
pinion voit le couronnement nécessaire d'une
grande carrière,^ Il provoque l'appauvrissement
intellectuel des provinces, en excitant les hommes
éminents à abandonner les localités où ils se ^ont
formés, et en les empêchant d*y faire école.
L'Institut est donc moins apte que les institutions
analogues d'Allemagne et d'Angleterre à produire
les bienfaits qu'on doit attendre des corporations
scientifiques et littéraires. Il laisse la jeunesse
isolée et hostile, au lieu de la grouper par les
liens de l'affection et de l'intérêt autour des
n^aîtres et des patrons. Il divise plutôt qu'il ne
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300 CHAPITRE V — VASSOCIATIOX
réuîiit les personnes vouées aux professions libé-
rales, et il ajoute ainsi de nouveaux éléments à
l'antagonisme développé chez lés classes diri-
geantes par nos incessantes révolutions politiques.
Enfin il affaiblit dans les provinces le mouvement
intellectuel, sans établir au profit de la capitale
une compensation complète. Par son principe
même, Tlnstitut amoindrit ou entrave les corpo-
rations libres qui tendent à propager dans les
provinces la culture des sciences, des lettres et
des arts ; il contribue donc indirectement, malgré
la renommée de ses membres, à faire passer
chez certains peuples étrangers la prépondérance
intellectuelle dont la France a joui pendant les
deux derniers siècles, alors que les souverains
de l'Europe fondaient leurs académies avec le
concours de nos savants et de nos lettrés.
D'un autre côté , l'organisation de l'Institut de
France est en harmonie avec les tendances im-
primées par l'ancien régime au génie national;
et, comme je l'ai remarqué, les rares critiques
qu'on lui adresse s'inspirent de rancunes per-
sonnelles plutôt que d'un sentiment élevé d'in-
térêt public. J'explique ce fait par deux raisons.
En premier lieu , la France a été jusqu'à ce jour
portée vers la liberté , moins par une conviction
réfléchie que par la passion politique : lors donc
que celle-ci sommeille , et tel est le cas pour les
questions scientifiques ou littéraires, la France
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§ 46. — LE VRAI ROLE DES CORPORATIONS^ 301
revient aux instincts que lui ont inculqués les
quatre derniers règnes de l'ancien régime; elle
oublie le droit commun pour retomber dans le
privilège. En second lieu, dans ces moments de
calme, on aperçoit l'amoindrissement qu'ap-
portent à notre constitution sociale le Partage
forcé (§20) et les autres systèmes restrictifs qui
empêchent la conservation des grandes indivi-
dualités; on cherche alors à relever par le privi-
lège les supériorités naturelles que le droit com-
mun abaisse systématiquement.
L'Académie française , 'où doivent être réunies
Jes quarante notabilités de la littérature et de l'é-
loquence, est peut-être l'institution qui tempère le
mieux cet amoindrissement des existences , l'un
des vices de notre constitution sociale. Plus il
devient difficile aux familles de conserver, sous
notre régime restrictif, la notoriété créée p^ar d'ik
lustres aïeux , et plus l'opinion se raÏÏie' à une
corporation qui relève l'ascendant du mérite per-
sonnel par l'éclat du privilège et de la tradition.
Et quand je compare les trop rares solennités
dans lesquelles nous sentons encore vibrer le
sentiment national , il me semble que l'admission
d'un membre dans cette illustre compagnie est
l'une de celles qui se placent au premier rang.
Au surplus , les choix de l'Académie française ,
pouvant être aisément contrôlés par l'opinion,
sont ceux qui donnent le moins de prise aux
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302 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION . ,
inconvénients généraux du système; et c'est ici le
lieu de remarquer que Fun des vices de l'Insti-
tut de France est de confondre dans un moule
commun cinq institutions essentiellement dif-
férentes.
L'organisation de l'Institut est un nouvel in-
dice du besoin social qui nous a conseillé de
rétablir, au moyen d'institutions privilégiées, les
grandes situations que nous ne pouvons plus faire '
surgir de la Liberté testamentaire. Nous retrou-
vons donc ici, sous une nouvelle forme, le dé-
sordre que j'ai plusieurs fois signalé. Le même
instinct de grandeur qui fondait, en 1806, les
majorats, consolidait les académies fermées de
l'Institut, l'École polytechnique et les corps sa-
vants, en nous écartant de la voie libérale que
l'Angleterre suit avec une si louable persévé-
rance, depuis l'époque où la France en est
sortie. Mais toutes les réformes se tiennent : la
propension qui nous ramène aujourd'hui, avec
un sentiment plus réfléchi que celui de 1789,
vers les institutions des Anglo-Saxons(§ 53) trou-
vera encore ici une application utile. La pratique
de la liberté , qui doit être si bienfaisante pour la
famille, ne sera pas moins féconde pour la science
et pour l'art.
Je viens d'expliquer que les corporations vouées
aux sciences, aux lettres et aux arts ont devant
elles un avenir brillant dans les sociétés pro-
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§ 46. — LE VRAI ROLE DES CORPORATIONS 303
spères; j'ajoute qu'il n'en faut pas exagérer l'im-
portance. Elles sont les réservoirs plutôt que les
ateliers du travail : car elles ne peuvent utilement
entreprendre une œuvre commune que dans des
circonstances exceptionnelles. Leur principale
mission consistera toujours à mettre en lumière
les travaux soumis à leur patronage. Ici encore le
vrai travail se trouve dans l'effort individuel, et
non dans l'association proprement dite.
Les corporations vouées au progrès de l'ordre
intellectuel et moral ne sont guère fécondes que
lorsqu'elles ont un caractère privé; mais celles
qui doivent agir en permanence n'acquièrent la
stabilité nécessaire que lorsqu'elles disposent de
ressources créées par la piété et le dévouement
des générations antérieures. Les biens en main-
morte ainsi accumulés doivent être administrés
par des hommes jouissant de l'estime publique ,
agissant avec une complète indépendance , mais
sous le contrôle de l'autorité. Les fondateurs qui.
assurent le mieux la pureté de leur institution
sont ceux qui en attribuent l'administration à leurs
descendants assistés par des hommes compétents.
Cette organisation est également favorable, et aux
œuvres de bien pubUc toujours pourvues de
patrons zélés, et aux familles- souches qui se
trouvent préservées de la corruption, souvent
même excitées à la vertu, par ces majorats
d'influence morale. C'est ainsi qu'on voit, en
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304 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
Angleterre, beaucoup de familles trouver une
considération légitime, en même temps qu'une
occasion de dévouement intellectuel et moral,
dans l'administration d'une fondation utile , due
à la générosité de leurs aïeux. Ce cas est fréquent
pour les grandes institutions scientifiques et lit-
téraires des Iles Britanniques, aussi bien que
pour les institutions religieuses et charitables.
Les corporations que je groupe dans la sixième
catégorie ont pour objet la réforme ou la con-
servation de l'ordre moral. Cette mission est le
but principal des sociétés humaines ; toutes les
civilisations progressives ont dû y pourvoir. Avec
des formes et même des solutions différentes,
elles ont toutes trouvé le même moyen, la pra-
tique d'une religion. Chaque communion reli-
gieuse pourrait donc être à la rigueur considérée
comme une corporation composée de tous les
croyants pénétrés des mêmes convictions et sou-
mis à une discipline uniforme. Toutefois , on
comprend que les liens religieux , qui réunissent
parfois toutes les populations d'un continent,
restent en dehors de la définition assignée dans
le présent chapitre à l'association. D'un autre
côté, les religions se dévouent à la morale avec
plus d'ardeur que les corporations précédentes
à la science et à l'art, et elles rendent moins né-
cessaires lescorporations spéciales.
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§ 46. — LE VRAI ROLE DES CORPORATIONS 305
Comme je l'ai indiqué ci- dessus (§11), la
Société des Amis offre l'exemple d'une commu-
nion religieuse dont tous les membres sont éga-
lement tenus de concourir à la propagation de
Tordre moral. Mais, en constatant le petit nombre
d'adhérents que cette association réunit après
trois siècles d'efforts continus, on doit conclure,
même eh se fondant simplement sur l'expérience^
que toutes les autres communions ont judicieuse-
ment agi en attribuant , d'une manière spéciale ,
cette haute mission à un clergé. Plusieurs religions
de l'Asie , et , dans le christianisme , les catho-
liques grecs ou romains , ont en outre confié plus
particulièrement la culture de certaines aptitudes
morales à des associations, distinctes du clergé
séculier, qu'on peut classer sous le nom géné-
rique de corporations religieuses.
Ces corporations ont fourni, depuis la fondation
du christianisme, d'excellents moyens de propa-
gande morale; mais elles ont aussi donné lieu à
de graves abus. Il serait donc également regret-
table de méconnaître ou d'exagérer la part qu'elles
doivent prendre à l'œuvre de la réforme.
Les corporations religieuses ont rempli, à leurs
époques de ferveur , quatre fonctions principales
que je vais successivement rappeler en signalant
celles qui, à l'avenir, seront plus utilement exer-
cées par les laïques.
La première fonction des corporations reli-
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306 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
gieuses est de donner, en dehors des intérêts du
monde, l'exemple de la vie chrétienne, etd'ofMr
à Dieu les prières qui lui sont le plus agréables ,
celles qu'inspirent le renoncement individuel , la
recherche de la vie future et le dévouement absolu
au progrès moral de l'humanité ^^ Toujours ex-
posés à la corruption , comme l'ont été leurs an-
cêtres, les modernes continueront à tirer un
grand secours de ces corporations; mais le person-
nel consacré désormais à ce haut ministère sera
relativement moins nombreux qu'il ne l'était aux
temps de saint Jérôme et de saint Benoît. Les
hommes qui se complaisent dans la vertu et dans
la paix ne sont plus obligés , ni d'aller dans les
Y déserts de Ij^TbéMide pour fuir la corruption
païenne , ni de se réfugier dans le cïoître'f)our
échapper aux violences de la féodalité. Appuyés
sur la religion, gouvernant leur foyer domestique
en toute liberté , et pouvant par conséquent le dé-
fendre contre l'incessante invasion du péché ori-
ginel (§ 28), beaucoup de chefs de famille de l'Eu-
rope occidentale maintiennent aujourd'hui leur
race à un haut degré de perfection morale. On
n'ajouterait rien à l'ascendant des corporations
religieuses en y admettant des personnes qui ne
s'élèveraient pas, sous ce rapport, au-dessus du
15 Cette fonction fondamentale des religieux a été décrite en
termes éloquents par M. le comte de Montalembert. {Les Moines
d'Occident j 1. 1", Intr., eh. ii etiv.)
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§ 46. — LE VRAI ROLE DES CORPORATIONS 307
niveau atteint par ces familles d'élite. Accumuler
dans les cloîtres des individualités inférieures à
celles qu'on rencontre journellement dans le
monde, ce n'est pas, comme le croient des catho-
liques peu éclairés, faire preuve de dévouement à
lareligion; c'est préparer le retour de la corruption
monacale ^^, c'est-à-dire de l'un des fléaux dont
le monde chrétien a eu le plus à souffrir.
La deuxième fonction est de seconder le clergé
séculier dans l'exercice du culte public. Elle a
pris une grande importance^ux époques où ce
clergé, tombé dans la ^édéurou livré au désor-
dre , devait être rappelé par cette salutaire con-
currence au sentiment de ses devoirs. Cette par-
tie de l'œuvre des corporations religieuses a été
remplie avec éclat, une première fois au temps de
saint Bernard , quand la corruption commença à
envahir le régime féodal ; une seconde fois au
temps de saint Vincent de Paul , quand les loca-
lités, n'ayant plus la protection donnée par ce ré-
gime, se trouvèrent exposées, pendant les guerres
16 Depuis 1833, époque où je visitai pour la première fois l'Es-
pagne , et depuis 1838, date de mon premier voyage en Italie, j'ai
personnellement observé beaucoup de faits relatifs à ce genre de
corruption. Cependant, en me référant aux motifs déjà indiqués
( § ^^) » i^ ^^ crois pas opportun d'en faire ici l'exposé métho-
dique. M. le comte de Montalembert, dans l'introduction de l'ou-
vrage cité ci-dessus, a déjà signalé plusieurs causes de ces abus.
Mais cette mission ne pourra être complètement accomplie , pour
les divers ordres religieux, que par les hommes éminentsqui les
ont ramenés de nos jours à leur pureté prenti^re.
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308 CHAPITRE V — LUSSOCIATION
civiles , à l'oppression des armées devenues per-
manentes. Elle est maintenant terminée , en pre-
mier lieu parce ^que nos clercs séculiers ont repris
des mœurs exemplaires, en second lieu parce que
le danger d'une recïïlîîe est conjuré pour eux par
l'exemple des protestants et par le^m de la li-
bre discussion (§ 15). Cependant la mission sub-
siste pour un détail essentiel du ministère ecclé-
î^iastique , pour la propagation de la vérité par .
réloquence de la cEaîFe. Cet enseignement est
plus que jamais opportun à une époque où il ne
s'agit pas seulement de maintenir la pureté du
dogme et la régularité de la discipline , mais où il
devient urgent de repousser l'attaque dirigée par
les sceptiques contre la^lïreuenté tout entière.
Depuis que des laïques doués de talents supérieurs
s'emploient avec passion à détruire les croyances
religieuses , il est nécessaire que plusieurs corpo-
rations, débarrassées des soucis qui pèsent sur
les chefs de famille ou sur les clercs séculiers ,
consacrent leurs membres les plus éminents à la
défense de la religion. Tant qu'il existera des
peuples sauvages dégradés par de grossières su-
perstitions, l'une des attributions des corpora-
tions religieuses sera de propager parmi eux la
connaissance de Dieu et la pratique de l'ordre
moral. Cependant, comme le passé nous l'en-
seigne , cette propagande , pour être bienfaisante,
devra à l'avenir être exempte de contrainte , et
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§ 4C. -^ LE \ BAI KOLE DES CORPOflATlONS 309
demander exclusivement ses moyens de succès
au dévouement et à l'ascendant moral des mis-
sionnaires,
La troisième fonction a pour objet certaines
cultures spéciales des sciences et des lettres. Les
corporations , après Tavoir longtemps exercée à
titre exclusif, ont dû peu à peu la céder aux
laïques, et elles ne sauraient viser en à reprendre
aujourcP^i le monopole. Cependant elles ont le
devoir de maintenir leur supériorité dans la théo-
logie et dans Fhistoire des religions , et par consé-
quent d'étudier a wnïlefe sciences profeines qui
s'y rattachent. Les corporations vouées^ ce vaste
ensemble d'études deviennent chaque jour plus
indispensables , non-seulement pour former les
oriateurs et les écrivains voués à la défense des
vefîteâ religieuses, mais encore pour créer le
personnel qui, selon les principes exposés aupa-^|
ragraphe suivant , doit coopérer , conciffïêmment
avec les laïques, à l'enseignement supérieur des
connaissances humaines. Lorsque la distinction
de l'Église et de l'État sera enfin établie ( § 15) ,
toute famille enrichie par le travail sera morale-
ment tenue de pourvoir à ce grand intérêt social.
Elle devra consacrer une partie de son épargne à
la fondation ou à l'entretien de quelques institu-
tions scientifiques et littéraires illustrées par un
petit nombre de religieux éminents.
La quatrième fonction enlève les religieux à
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310 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
leur premier et principal devoir , à la pratique
exclusive des vertus du cloître , pour les mêler
aux intérêts de la société. C'est ainsi que , dans
les premiers siècles du christianisme , les corpo-
rations ont dëîrîcné les forêts, cultivé les champs,
exploité les mines, exercé presque tous les arts^
usuels ou libéraux (§ 32), et fondé, pour subvenir
à ces diverses entreprises, une multitude d'agglo-
mérations urbaines ou rurales. Enfin, lorsqu'elles
ne réussissaient pas à assurer , par l'exemple du
travail et par une forte discipline morale , le bien-
être de toutes les familles soumises à leur patro-
nage, elles assistaient par l'aumône, ou par leurs
services personnels, les indi^nfe, les malades et
les infirmes. Dep'CîS qtieles industries agricoles
et manufacturières ont été portées à un haut de-
gré de perfection par les laïques, les religieux ne
sauraient se flâïïer de concourir, en luttant avec
eux , au progrès des sociétés. Les corporations
ont sagement renoncé", pour la plupart, à la
pratique des arts usuels. Elles n'exercent même
plus qu'un petit nombre de professions libérales;
i7 J'ai cependant trouvé chez les catholiques du sud -ouest de
l'Europe des religieu]^ qui se livrent à l'agriculture ; j'en ai même
vu qui soutiennent leurs boiftrarïfeuvres avec les profits de métiers
moins recommandables , tels que la fabrication et le commerce de
certaines boissons alcooliques. Ces corporations, vouées au travail
manuel et à la vie solitaire, peuvent servir d'abri à des âmes
trop faibles pour les luttes du monde ; mais, sous ce rapport, elles
seront utilement remplacées par les familles -souches,* soumises
à Dieu et à sa loi (§§ 29 et 30).
itizedby Google
s 46. — LE VRAI ROLE DES CORPORATIONS 311
et, parmi celles-ci, renseignement de la jeunesse
est à peu à près la seule qui emploie toute Tacti-
vité de quelques corporations.
11 s'est au contraire formé , dans ces derniers
temps, beaucoup de corporationsreligieuses
ayant pour objet de remédier aux déftSlîances pro-
voquées dans Tordre moral par la décadence de
notre société. Ces institutions ont surtout pour
but d'améliorer la nourriture , Thabitation et le
vêtement des pauvres; de les aider dans l'appren-
tissage ou l'exercice des métiers , et de leur pro- ^^<^
curer certaines satisfactions morales. Elles abor-
dent chaque jour de nouvep,ux devoirs auxquels
le zèle des corporations laïques ne saurait se sou-
mettre. Garanties, par le caractère religieux, de
la déconsidération qu'impliquent dans l'opinion
certaines fonctions serviles, elles se dévouent aux -
plus humbles travaux de la vie domestique. C'est ^ ■>
ainsi que des corporations de femmes récemment
instituées se substituent, pour lesiravaux de pro-
preté des ménages pauvres et pour les soins
qu'exigent les petits enfants, aux mères de fa-
mille employées comme ouvrières dans les manu-
factures. D'autres commencent même à s'intro-
duira en grand nombre dans les familles riches et
instables , pour pallier la désorganisation qui ne
permet plus aux membres de ces familles de
suffire aux soins qu'exigent leurs malades (§ 29).
Plusieurs de ces fonctions se présentent comme
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312 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
des nouveautés peu recommandables. Ainsi que
je l'ai expliqué (§ 30), la famille-souche a offert de
tout temps, et offre encore aujourd'hui à des po-
pulations entières les satisfactions du bien-être
matériel et la dignité de l'indépendance. Les na-
tions envahies par le paupérisme (§ 49) et par les
autres désordres dérivant de l'instabilité des fa-
milles , doivent évidemment chercher le remède
dans l'éternelle association fondée sur la nature
de l'homme, plutôt que dans des institutions arti-
ficielles ayant le double inconvénient de ne don-
ner qu'un palliatif et de diminuer, en se perpé-
tuant , les chances de guerison. Pour provoquer
la réforme, il faut d'abord faire comprendre
l'inefficacité d'une foule d'œuvres qui épuisent la
faible dose de dévouement dont dispose notre
société.
Je conviens que, en présence des maux actuels^
on ne saurait rester inactif et attendre patiemment
l'avenir que nous assurera la réorganisation de la
famille-souche. Je reconnais aussi que l'interven-
tion des corporatio-ns religieuses offre moins d'in-
convénients que cpUe des fonctionnaires publics;
mais iffaut se garder de recourir aux corporations
religieuses tant qu'on n'a pas épuisé toijs les
moyens d'action que peuvent fournir, d'abord les
familles (§ 50) , puis les corporations laïques. Le
plus grand tôîtiqu'on puisse causer aux peuples
aspirant à la liberté civile et politique est de leur
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§ 4G. — LE VRAI "ROLE BES CORPORATIONS 313
faciliter les moyens de ne pas faire leur devoir.
Les Anglais , les Hollandais , les Suisses , les
Allemands du Nord-Est, les Norwégiens et les
Américains du Nord, qui offrent aux autres peuples
les meilleurs modèles de liberté , sont aussi ceux
chez lesquels la société laïque réussit le mieux à
réprimer les vices , ou à réformer les institutions
troublant Tordre moral. Ils placent leur principal
moyen de succès dans Tinitiative individuelle ;
mais ils trouvent de plus en plus un utile con-
cours dans des corporations de laïques dévoués à
la réforme. Parmi les bonnes œuvres auxquelles
ces corporations s'adonnent avec le plus de succès,
on peut citer : la répression de l'ivrognerie ^% de
la séduction, du concubinag e et de la prostitution;
^>^ la moralisation des condamnés pour crimes et
.délits; l'interdiction des actes de cruauté envers
les animaux; la répression de l'esclavage , .de la
18 L'usage du tabac à fumer, auquel s'ajoute toujours avec le
temps l'usage de narcotiques plus dangereux, a été plus funeste
aux Asiatiques que l'abus des boissons alcooliques. Il envahit
maintenant l'Europe entière par le mauvais exemple des classes
dirigeantes; et je ne vois guère que les clergés de France et
d'Angleterre qui repoussent encore cette déplorable habitude.
L'opinion ne devrait la tolérer que dans un petit nombre de pro-
fessions {les Ouvriers européens, p. l'29 et 141); et la formation
de sociétés de tempérance tendant à combattre ce désordre dans
les autres classes , serait une des plus utiles applications du prin-
cipe de la corporation. Il est regrettable que les chrétiens se
scxient laissé devancer, sous ce rapport, par les musulmans (la
secte des Vahabites de l'Arabie), qui considèrent l'usage du
tabac comme une des plus graves infractions à la discipline reli-
gieuse. "
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314 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
traite et des autres commerces scandaleux établis
avec les races sauvages (§ 51); enfin la propaga-
tion de l'enseignement primaire (§ 47) et des in-
stitutions qui développent l'épargne, ou d'autres
habitudes tendant à assurer le bien -être des
classes inférieures. Suivant l'exemple des clergés
protestants ou des membres de la Société des
Amis (§ 41), qui ont provoqué la foadation de ces
bonnes œuvres, les religieux catholiques doivent
sans cesse les recommander par leurs discours et
par leurs écrits ; mais ils ne devraient y pourvoir
eux-mêmes par des corporations spéciales que
si le monde laïque, plongé dans une corruption
irrémédiable , se montrait insensible à leurs ex-
hortations. Or tel n'est pas le cas pour beaucoup
de corporations qui se fondent sous nos yeux,
puisque ce sont les laïques qui en font les frais.
Les religieux qui se substitpentaipsi aux laïques
exercent une action fort dâetere; on doit les re-
douter autant que les pouvoirs souverains qui
s'emparent in(ïumerit du gouvernement local
(§ 52). Les chefs de famille ne sont pas , comme
ou l'affirme trop souvent, incapables de pourvoir
à ces services. Ils ont déjà le mérite de les sou-
tenir par des contributions volontaires ou par
l'impôt. Ils sauraient les diriger eux-mêmes,si on
ne prenait en leur lieu des initiatives déplacées.
Les quatre groupes de fonctions dont les cor-
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§ 46. — LE VRAI ROLE DES CORPORATIONS 315
porations religieuses peuvent se^dS^arger avec
succès sont, comme on le voit, fort importantes ,
et on ne saurait se flatter de réunir tout le per-
sonnel d'élite nécessaire à Taccomplissement
d'une si haute tâche. On doit louer, par consé-
quent, la sagesse des évoques qui, réprimant des
tentatives inconsidérées, ne permettent point aux
institutions de ce genre d'envahir les attributions
qui peuvent être convenablement remplies par
les clercs séculiers et par les laïques *^.
A la vérité, les corporations religieuses; tant
qu'elles conservent la ferveur de leur création,
remplissent leur mission avec un zèle qu'on ne
saurait attendre des laïques. Mais on n'a jamais
réussi 'à les maintenir dans cet état de perfec-
19 Les catholiques ont évidemment à prenne une grande part
au perfectionnement moral des sociétés européennes ; mais ils se
privent eux-mêmes de l'influence qu'ils devraient exercer, lorsque,
avec d'excellentes Intentions , ils abusent de leurs moyens d'action
et de leurs principes. Les catholiques français, qui ne peuvent
suffire au recrutement du clergé séculier, s'égarent évidemment
en multipliant les corporations que je viens de signaler. Sur ce
point , comme sur d'autres , j'ai souvent constaté que la réforme
sociale, à laquelle beaucoup d'hommes sont prêts à se dévouer, est
retardée aujourd'hui par l'erreur des J'ensMe bien , plutôt que
par les entreprises des méchants. Une remarque analogue se pré-
sente à l'esprit , quand on recherche les causes de la corruption
qui, depuis trois siècles, envahit plusieurs peuples de notre Con-
tinent. Les inquisiteurs de Philippe II , qui croyaient être agréables
à Dieu en tuant et en dépouillant les hérétiques , ont plus dégradé
la grande nation de Ferdinand et d'Isabelle que ne l'eussent fait
des malfaiteurs qui , pour violer ainsi le cinquième et le septième
commandement, auraient simplement invoqué le droit de la
force.
dby Google
316 CHAPITRE V — L'ASSOCUTION
tion, parce que les conditions premières ne tar-
dent pas à se modifier.
Dès qu'elles ne sont plus contenues dans la
ligne du devoir par Turgence même de leur mis-
sion et par l'exemple des fondateurs, les corpo-
rations commencent à décnouC Lorsqu'une forte
organisation appuyée sur la possession de biens
en mainmorte leur a permis de vivre sans être
utiles, elles ont trop souvent donné l'exemple
d'une honteuse dégradation. Les vices qui me-
nacent sans cesse l'humanité et qui se propagent
sous certaines influences funestes, ont, en effet,
plus de prises sur les corporations religieuses .
que sur les familles -souches vouées à un travail
assidu. Celles-ci, pour repousser le maï, dis-.
posent de préservatifs salutaires qui sont, à vrai
dire, d'institution divine. Lorsque la corruption
envahit un de leurs membres, elles trouvent,
pour le ramener au bien, des trésors d'influence
et de dévouement que Dieu n'a accordés à au-
cune autre association. Si, enfin, une nation
entière, glissant vers l'abîme où se sont englou-
tis tant de peuples célèbres, atteint les extrêmes
limites de la sensualité et de l'égoïsme, c'est en-
core chez les chefs de famille que se rencontrent
les dernières traces d'amour et d'abnégation.
• Les corporations riches, au contraire, pour
peu qu'elles perdent les sentiments, en quelque
sorte surhumains, qui animaient les fondateurs,
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8 46. — LE VRAI ROLE DES CORPORATIONS 317
sont déjà en pleine décadence; car leur consti-
tution né comporte guère un état intermédiaire
entre Tharmonie parfaite et le désordre. Chaque
individualité n'étant plus contenue, comme elle
Teût été dans la famille, par un travail obligé et
par les rapports naturels d'autorité, d'obéissance
et d'affection, devient impatiente du devoir et de
la règle. L association ne laissant en présence
que les mauvais instincts de l'humanité, perd son
caractère bienfaisant, et devient un foyer de con-
tagion sociale. Beaucoup de corporations reli-
gieuses offraient ce caractère, en France, pendant
lé xviii« siècle : aussi ont-elles contribué à la désor-
ganisation morale , puis à la chute de l'ancienne
société. De leur sein sont sortis des hommes qui
ont jeté sur la Révolution une triste célébrité.
Même lorsque la corruption ne s'est point en-
core produite, les corporations qui sortent de
leurs véritables attributions reçoivent une mul-
titude d'individus attirés vers la vie religieuse,
moins par une vocation déterminée que par le
désir d'échapper aux charges du mariage ou à
l'isolement du célibat. Une bonne organisation
des familles offre, comme je l'ai expliqué (§ 29),
aux personnes de ce caractère un asile plus con-
venable et une existence plus utile. Les nations
libres et prospères s'inspirent donc d'un juste
sentiment de prévoyance en s' opposant au déve-
loppement exagéré des corporations rehgieuses.
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318 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
Elles se gardent avec raison de les interdire ;
mais elles leur refusent, sauf des exceptions que
la loi institue, le privilège de posséder des biens
en mainmorte , et elles les empêchent ainsi de
survivre à l'esprit de leur fondation. Lorsque,
malgré leur vigilance, ces nations sont subiter^{„/
ment frappées de quelque calamité troublant
l'ordre moral ou physique, elles la combattent
avec le concours de clercs séculiers préservés
du vice par leur mutuelle concurrence , de pa-
trons bienveillants et de familles-souches unis-
sant leurs efforts au moyen d'associations tem-
poraires. Mais, pour ne point léguer à l'avenir
de nouveaux foyers de contagion, elles se privent
sans regret du soulagement immédiat qu'elles
pourraient demander aux religieux réguliers.
Les corporations religieuses qui prétendent se
mêler au mouvement habituel de la société, sont
incapables de produire le bien qui résulterait
naturellement de la réorganisation de la famille-
souche (§ 30). Celles q^i se distinguent par leur
ferveur excellent à souïa^f les maux actuels,
mais elles sont peu éclairées sur Jes moyens de
guerison ; et il est digne de remarque que, parmi
les corporations de cette catégorie, il en est peu
qui aperçoivent aujourd'hui la nécessité d'une
réforme. Cette inaptitude s'explique par les chan-
gements survenus depuis l'époque où les clergés
dirigeaient en toutes choses les laïques. Les con-
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§ 46. — LE VRAI ROLE DES CORPORATIONS 31»
ditions de Tordre moral se sont singulièrement
modifiées depuis les origines du moyen âge, parla
multiplication des familles-souches, par Fexten-
sion donnée au régime du travail et au domaine
des sciences physiques, par l'émulation due au
contact pacifique des croyants orthodoxes ou dis-
sidents. La connaissance des grands intérêts so-
ciaux n'est plus un monopole. Elle ne s'acquiert
plus exclusivement, comme dans l'antiquité et
le moyen âge, par les loisirs de la vie pastorale *^,
par la tradition des castes ou par les méditations
du cloître. La direction de ces intérêts ne peut
désormais être bien exercée que par l'entente
mutuelle des laïques et des clercs.
Je ne vois même pas que la réforme sociale
puisse trouver un concours très-utile dans des
associations de laïques tendant à propager leurs
doctrines religieuses. Il est assurément fort na-
turel que des personnes animées des mêmes
croyances se réunissent pour accomplir en com-
mun certaines œuvres de bien public. Cepen-
dant elles peuvent être alors entraînées à donner
contre deux écueils : à envahir indûment le do-
maine du clergé, ou à compromettre la doctrine
en la faisant servir à la satisfaction d'intérêts
temporels. En ce qui concerne la religion, les
laïques, laissant l'action collective au clergé, doi-
20 Les Ouvriers européens y I, § 5, p. 49. — L'Organisation du
trwaiij § 6Sf et spécialement note 3.
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320 CHAPITRE V — L'ASSOCfATION
vent, en général, agir à titre individuel, parleurs
opinions, leurs écrits et l'exemple de leur vie. En
présence de la grande communion de tous les
fidèles et de la hiérarchie ecclésiastique, les as-
sociations de cette nature, si elles ne sont pas
conduites avec une prudence extrême et un dé-
sintéressement absolu, auront toujours l'appa-
rence d'un parti ou d'une coterie.
Sous ces divers rapports, les catholiques ro-
mains doivent se mettre en garde contre leur
propension naturelle et leur tradition. Selon les
principes posés dans un précédent chapitre (§ 15),
ils doivent employer surtout à l'organisation d'un
bon clergé le dévouement qu'ils disséminent trop
souvent sur des corporations intervenant mal à
propos dans le domaine de l'activité individuelle.
Les corporations de religieux, encore plus que
celles de laïques, doivent restreindre leur action,
à mesure que s'étend celle de la famille et du
clergé séculier. L'activité des corporations n'est
réellement féconde que lorsqu'elle se concentre
sur les intérêts, peu nombreux aujourd'hui, aux-
quels le clergé et la famille ne sauraient suffisam-
ment pourveir.
L'enseignement de l'enfance et de la jeunesse
semble être particulièrement dans ce cas. Pour se
rendre compte de la part que peuvent prendre à
ce service les corporations laïques ou religieuses,
en concurrence avec les familles, les clergés sé-
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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 321
culiers et les instituteurs J)rivés, je présenterai
d'abord au sujet de renseignement quelques aper-
çus généraux. Cette matière délicate, où la pas-
sion et Tutopie se sont souvent donné carrière ,
fera Tobjet du dernier paragraphe de ce chapitre.
S 47
LA GRANDE PONCTION DES CORPORATIONS LIBRES EST L*ENSEIGNE-
MENT SUPÉBIEUR DES SCIENCES, DES LETTRES ET DES ARTS
Pour se rendre compte de rorganisation qu'il
convient de donner à l'enseignement, il faut d'a-
bord apprécier à sa juste valeur la part que ce
service peut prendre au perfectionnement' de la
société.
Les personnes qui, dans ces derniers temps, se
sont préoccupées de la réforme sociale, ont géné-
ralement cité, en tête des moyens d'action, le dé-
veloppement et l'amélioration de l'enseignement.
Elles pensent que le procédé le plus sûr qu'on
puisse employer pour changer ce qui est impar-
fait ou vicieux dans la tendance actuelle des so-
ciétés, est d'agir d'abord sur l'enfance et la jeu-
nesse; elles veulent ainsi former à loisir des
générations qui, parvenues à l'âge mûr, réalise-
ront spontanément la notion de progrès que l'au-
torité ne saurait inculquer aux hommes faits sans
soulever des résistances insurmontables. A leur
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322 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
point de vue, le législateur doit reprendre cer-
taines traditions célèbres de l'antiquité • Pour
créer de toutes pièces un nouvel ordre social , il
doit : appliquer surtout à renseignement le sys-
tème de contrainte ; façonner selon sa doctrine
des instituteurs, et obliger les chefs de famille
à leur abandonner la direction intellectuelle et
morale des enfants.
Cette manière de voir repose sur une confusion
d'idées ; elle pousse jusqu'à l'erreur l'exagération
d'une vérité; et je vais exposer les motifs, fondés
sur l'expérience, qui démontrent qu'on n'obtien-
dra jamais de tels résultats, même de l'enseigne-
ment porté au plus haut degré de perfection.
L'expression la plus élevée et la représentation
la plus vraie d'une société se trouvent chez les
personnes qui cultivent avec supériorité les pro-
fessions libérales, et chez celles qui, dirigeant
avec profit les principales opérations de l'agricul-
ture, de l'industrie et du commerce, ont sous leurs
ordres immédiats la masse de la population. Or,
si l'on s'aide du concours de ces hommes émi-
nents pour rechercher l'origine des idées justes
et de la saine pratique qui font leur succès, on
constate toujours qu'elle se trouve dans certaines
facultés qu'ils doivent à la bonté divine, et dans le
développement donné à ces facultés par le gou-
vernement de la famille, par l'exercice de la pro-
fession et par l'accomplissement des devoirs pu-
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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 323
blics. Les hommes d'un jugement éprouvé qui
ont bien voulu faire devant moi cette revue ré-
trospective , ont pu rarement reporter à rensei-
gnement reçu dans les écoles Tacquisition d'une
partie essentielle de leur savoir. En recueillant
leurs souvenirs, ils trouvent tous que la véritable
utilité d'un bon enseignement n'est pas dans les
connaissances immédiates que l'enfant en obtient,
mais dans la culture qu'en reçoit son esprit. Il en
est des travaux offerts à l'intelligence de l'enfance
et de la jeunesse comme des exercices du corps :
ils ne se retrouvent guère dans les occupations
usuelles de la vie ; mais , en assignant aux facul-
tés naissantes des devoirs simples, en rapport
avec la faiblesse des organes , ils préparent les
nouvelles générations à remplir les fonctions so-
ciales et à faire un utile emploi de ces facultés.
A la vérité, un bon système d'enseignement
assure en outre aux jeunes générations des con-
naissances spéciales qui ne pourraient être né-
gligées qu'au détriment de la partie productive
de l'existence. Je citerai par exemple les méca
nismes de la lecture, de l'écriture et du calcul,
ainsi que les notions générales de science, de
belles-lettres et d'art qui se classent, en quelque
sorte, parmi les outils habituels des professions.
Mais je prouverai bientôt que le poids et l'utilité
du bagage scolaire n'augmentent pas, autant que
le croient quelques personnes, avec le perfection-
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324 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
nement des sociétés ; et qu'en résumé la natui-e
des hommes et des choses s* opposera toujours à
ce que la jeunesse acquière dans les écoles la
vraie science de la vie.
L'infériorité relative du rôle de l'enseignement
est même sensible pour l'enfance et la jeunesse ;
et si l'on appUquait àla seule vie de l'écolier l'ana-
lyse que je viens de signaler pour une existence
entière , on devrait placer, au nombre de ses ac-
quisitions les plus utiles, l'initiation aux affections
■de famille, l'amour du lieu natal et de la patrie,
les croyances religieuses, les traditions natio-
nales, une certaine intelligence du monde phy-
sique, de l'ordre moral et d'une multitude de rap-
ports sociaux : toutes connaissances également
acquises à la jeunesse illettrée, et qui, par con-
séquent, ne dépendent pas essentiellement dé
l'enseignement scolaire proprement dît.
En résumé, l'instruction de chacun se compose
de deux parties distinctes : l'enseignement sco-
laire qui a toujours manqué à une portion consi^
dérable de l'espèce humaine, et qui, dans \eh
meilleures conditions, n'a jamais dépassé des
limites fort étroites; l'éducation^ que reçoivent
1 Cette môme distinction a été faite par beaucoup de penseurs,,
qui ont attribué à l'éducation donnée par les parents et par lé
monde plus d'importance qu'à l'enseignement donné par le«
maîtres. C'est, par exemple, ce que Montesquieu déclare dans
les passages suivants : « On est ordinairement le maître de don?-
« ner à ses enfants ses connaissances; on l'est encore plus de leul*
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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 325
tous les hommes pour la pratique de la vie, de-
puis le berceau jusqu'à la tombe , et qui de tout
temps a rendu fameux des hommes dont l'ensei-
gnement avait été négUgé. On donne donc le
change à l'opinion lorsque, confondant deux élé-
ments aussi distincts , on affirme que les gouver-
nements, en s'emparant de la direction des écoles,
élèveraient très-haut l'instruction générale. Pour
atteindre ce but, il faudrait, en outre, s'emparer
de la vie entière des citoyens.
Tout en constatant l'impuissance du passé , on
pourrait se croire autorisé à prévoir un meilleur
ordre de choses, et prétendre, par exemple,
qu'une grande impulsion donnée à l'enseigne-
ment de l'enfance et de la jeunesse agirait pres-
que indéfiniment, pendant le reste de la vie, sur
le progrès de l'éducation. C'est en cela surtout
que se manifeste l'exagération de l'idée juste
qui porte les hommes de bien à favoriser l'ensei-
gnement scolaire. Je crois utile de mettre l'opi-
nion en garde contre ce genre d'erreur ; et je vais
montrer que si l'éducation est, pour ainsi dire,
sans bornes, l'enseignement a des limites rigou-
reusement fixées par la nature des hommes et
des choses,
donner ses passions. — Ce n'est pas dans les maisons publiques
« où l'on instruit l'enfance que l'on reçoit dans les monarchies la
« principale éducation; c'est lorsqu'on entre dans le monde que
a l'éducation, en quelque façon, commence. » {Esprit des loix ,
liv. IV, ch. II.)
Il 10
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326 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
Le domaine de l'enseignement est déterminé
chez tous les peuples par les mêmes conditions :
il comprend les connaissances qui peuvent être
inculquées par les leçons du maître plus efficace-
ment que par la pratique de la vie. Encore faut-il
remarquer que F éducation intervient dans ce do-
maine pour une large part, même en ce qui con-
cerne les connaissances les plus élémentaires; et
tel est le cas pour la langue maternelle. Assuré-
ment les écoles sont très--aptes à compléter, dans
un délai assez limité, Tintelligence du langage.
Elles aident même beaucoup à développer l'es-
prit, surtout quand elles joignent aux premiers
éléments l'étude d'une langue étrangère. Mais
elles seraient inhabiles à donner au jeune enfant
cette première initiation qui est le résultat d'une
merveilleuse aptitude de la mère. Et conmie la
langue maternelle résume avec une efficacité in-
comparable les connaissances générales d'une
nation, on s'aperçoit que celles-ci restent tou-
jours acquises, dans une certaine mesure, à ceux-
là mêmes qui ne les complètent pas par un en-
seignement méthodique.
Il n'y aurait guère utilité , alors que cette entre-
prise serait praticable, à étendre brusquement le
domaine de l'enseignement beaucoup au delà des
limites indiquées par la tradition générale. Ceux
qui entrent dans cette voie se heurtent bientôt
contre l'inaptitude ou la résistance des élèves et
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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 327
des maîtres. Ils dépensent avec peu de fruit une
activité qu'ils emploieraient plus utilement dans
une autre direction.
La jeunesse est généralement rebelle à la dis-
cipline des écoles. Elle se résigne de mauvaise
grâce à des efforts dont l'utilité ne lui est pas dé-
montrée. Les enfents opposeront toujours une
résistance passive aux théories qui prétendent
imprimer par ce moyen une impulsion soudaine
à une population. Ils restreignent avec beaucoup
de sagacité le cbamp des études scolaires, par
une intuition fort nette des convenan-ces propres
au milieu social ou ils sont placés ; et, sous ce rap-
port, ils concourent à la conservation de Tordre
traditionnel.
J'ai souvent admiré coinmeflt l' enseignement
primaire surgit $ans efforts d'une société dont les
occupations exigent impérieusement la connais-
sance de l'écriture et du calcul; comment, au
contraire , les mœurs y résistent , en dépit d'ef-
forts très -soutenus, dans les contrées vouées à
l'industrie pastorale, où cette connaissance n'a
plus le même caractère d'urgence. D'un autre
côté, quand elle n'est pas pervertie par la per-
spective de jouir dans l'oisiveté des avantages
sociaux acquis par le travail des parents , la jeu-
nesse , dès son entrée dans le monde , est géné-
ralement impatiente de prendre rang dans la hié-
rarchie sociale. Elle apprécie tout d'abord son*
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328 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
infériorité professionnelle devant le maître ou le
patron. Elle a hâte de s'y soustraire ; et, sous cette
inspiration, elle s'applique avec ardeur à l'appren-
tissage du métier.
Cette simple remarque révèle déjà une vérité
sur laquelle j'aurai à insister plus loin à roccasion
de l'enseignement dit professionnel : c'est que les
peuples civilisés ne doivent pas prolonger l'ensei-
gnement scolaire aux dépens de l'apprentissage
du métier. Loin de là, chaque famille et la société
tout entière ont un intérêt évident à transformer
aussitôt que possible l'écolier indocile en apprenti
laborieux. L'infériorité de l'enseignement com-
paré à l'apprentissage est manifeste dans les exer-
cices physiques et les métiers manuels. On pour-
rait peut-être , à la rigueur, perfectionner si bien
la théorie de la natation, qu'un enfant longue-
ment endoctriné réussirait dès le premier exer-
cice; mais il sera toujours plus simple de l'initier
à la connaissance de l'art, en le plongeant dans
l'eau où nagent ses camarades. Je montrerai plus
loin que des phénomènes analogues se produisent
dans l'apprentissage de toutes les professions.
Les limites de l'enseignement scolaire ne ré-
sultent pas seulement de la résistance volontaire
des écoliers, mais encore de leur inaptitude à com-
prendre les phénomènes physiques qu'ils n'ont
point vus, ou les rapports sociaux auxquels ils n'ont
. pas été mêlés. La pratique de la vie supplée plus
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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 329
tard à cette inaptitude, en sorte que beaucoup de
connaissances qui laissent à peine une trace sur
Tintelligence de Técolier se classent spontanément
dans celle de Thomme fait. Tel qui , dans le cours
d'histoire du collège, n'a rien compris aux éter-
nelles luttes de la plèbe romaine contre le patriciat ,
en prendra une idée fort nette aussitôt qu'il aura
été exposé , dans Tatelier ou dans la commune , à
l'antagonisme qui divise si malheureusement nos
.diverses classes.
Ceux qui espèrent réformer notre société par
l'enseignement scolaire n'aperçoivent pas les dif-
ficultés qu'oppose à leur système la nature même
de l'écolier ; ou bien ils se flattent d'y obvier par
l'ascendant du maître. Selon leur thème favori,
ce dernier est appelé à réagir sur l'intelligence et
les intérêts civils des nations modernes , par un
sacerdoce analogue à celui que le prêtre exerce
dans l'ordre moral. Mais les faits ne justifient nul-
lement cette assimilation , et l'opinion de tous les
peuples dément les espérances qu'on s'efforce
d'accréditer.
La doctrine du prêtre a occupé de tout temps
la première place dans l'estime des hommes. Elle
répond aux aspirations de toutes les conditions et
de tous les âges. Seule elle a le pouvoir d'arracher
les peuples à la barbarie, et de les maintenir à
l'un de ces points culminants que l'histoire nous
offre de loin en loin. La connaissance de cette
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330 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
doctrine est le meilleur moyen de perfectionner
le sentiment moral. Ole fournit, en outre, un
aliment de premier ordre aux plus éminentes
facultés de Fesprit; aussi l'opinion publique classe-
t-elle ceux qui la cultivent aux premiers rangs de
la société. Mais le prêtre peut à la rigueur se dis-
penser d'être savant; et la simple pratique du
culte lui communique une supériorité qui impose
le respect aux intelligences les plus distinguées
comme aux plus communes. Quant à la propa-
gation du dogme , c'est une des plus nobles fonc-
tions qu'il soit donné à l'homme d'exercer ; et l'on
ne saurait imaginer une satisfaction égale à celle
du prêtre qui, prenant charge d'une population
plongée dans la barbarie , réussit , par une vie
entière de bons exemples et de dévouement, à
lui donner, avec les croyances religieuses, le
premier fondement de l'ordre social.
Rien de semblable ne se remarque dans les
attributions de l'instituteur primaire chargé d'en-
seigner les classes les plus nombreuses, celles
que les prétendus réformateurs voudraient mo-
difier profondément pour imprimer à l'humanité
une impulsion décisive. La doctrine scolaire a le
genre de perfection qui lui est propre , dès qu'elle
est adaptée aux facultés imparfaites de l'enfant.
Elle doit avant tout exercer la mémoire et les
organes physiques; elle a moins de prise sur
l'intelligence , et elle agit moins encore sur les
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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT PT LES CORPORATIONS 331
sentiments. Ces conditions la relèguent natu-
rellement, au point de vue social, à un rang
inférieur.
La doctrine scolaire , améliorée graduellement
par la pratique , n'avait donc guère , jusqu'à ces
derniers temps , attiré l'attention des écrivains.
On pourrait même croire qu'elle a manqué com-
plètement aux sociétés anciennes , si les décou-
vertes récentes de F archéologie ne nous faisaient
entrevoir les écoles populaires établies, dans l'an-
tiquité * et le moyen âge ^ , comme elles le sont
chez les modernes. Les préoccupations qui di-
rigent maintenant l'attention des savants vers les
plus humbles détails de l'organisation sociale sont
assurément dignes d'éloges. L'esprit d'améliora-
tion peut s'appliquer utilement, même avec le
bruit qui se fait autour de nous , aux méthodes
de l'enseignement élémentaire; mais je ne sau-
rais adopter le point de vue de beaucoup d'hommes
de bien sur la portée de ce mouvement. Plus je
suis leurs intéressants travaux , et plus je m'as-
sure qu'après avoir donné libre carrière à leur
imagination, ils doivent toujours, dans la pra-
2 M. le vicomte de Rouget conclut de ses études qu'à l'époque
de Moïse l'instruction primaire était répandue en Egypte jusque
dans les classes inférieures. = 3 Dans son bel ouvrage sur les
institutions des Alpes du Briançonnais, M. Fauché-Prunelle prouve
que les écoles rurales avaient propagé au moyen âge , chez les po •
pulations de cette contrée, des notions de lecture, d'écriture, de
calcul et de langue latine plus étendues que celles qu'on y ren-
contre aujourd'hui.
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332 CHAPITRE V — L'ASSOCUTION
tique, revenir à l'étroit domaine dont les limites
sont fixées par Fimperfection de la première en-
fance.
L'enseignement scolaire se réduit habituelle-
ment à certaines pratiques traditionnelles qui ne
sauraient, à aucun titre, justifier l'ascendant so-
cial qu'on voudrait conférer à l'instituteur; et le
meilleur moyen qu'on ait trouvé de relever sa
fonction est de le placer comme auxiliaire près
du prêtre pour l'enseignement religieux. Il est
même difficile de trouver une plus ingrate fonc-
tion * que celle qui consiste à soumettre une jeu-
nesse peu docile à une direction uniforme , qui
met en jeu la discipline extérieure et la mémoire
plus que la libre volonté , l'intelligence et le sen-
timent.
Dès qu'on quitte l'utopie pour arriver aux faits ,
on aperçoit bientôt ce qu'il y a de pénible dans
ces monotones rapports scolaires , qui pèsent sur
le maître plus que sur l'écolier. Les moindres
chefs de métier trouvent, dans la pratique des
travaux manuels, une indépendance, un dévelop-
pement intellectuel , et , par suite, des droits à la
considération publique qui manquent générale-
ment à l'instituteur primaire des campagnes ; et
il n'en est guère qui, en comparant leur situation
à celle de ce dernier, n'aient conscience de leur
♦ Les Ouvi-iers des deux mondes, t. III, p. 352.
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§ 47. — L»ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 333
supériorité. Assurément la situation s'améliore,
à mesure que l'instituteur s'adresse à des popu-
lations plus cultivées , à un âge plus avancé , à des
élèves plus voisins de la condition d'apprenti.
Comme je le ferai remarquer plus loin, les
hommes éminents, chargés de l'enseignement
supérieur des sciences et des lettres, peuvent
justement revendiquer une influence qui se rap-
procha de celle du^ prêtre. Mais ces instituteurs
de haut rang ne s'adressent qu'à une fraction
restreinte de la société. Ils restent sans influence
sur les masses qu'on prétend relever si haut par
les systèmes dont je signale l'exagération.
Il résulte de ces considérations que les gouver-
nements tenteraient en vain d'imprimer une vive
impulsion aux sociétés, en prenant pourpoint
d'appui l'enseignement de l'enfance. Leur im-
puissance à cet égard résulte à la fois de la na-
ture même du service , de la rareté des institu-
teurs capables d'exercer la haute fonction qu'on
leur assigne , et surtout de la résistance passive
des écoliers. Mais si l'observation dément les
espérances exagérées que certaines écoles poli-
tiques et sociales propagent à ce sujet , elle met
en évidence les bons résultats qu'une judicieuse
pratique peut donner. Et il est digne de remarque
que les contrées où l'enseignement primaire se
montre le plus fécond, sont précisément celles
où l'on n'a jamais tenté de l'élever au-dessus
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334 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
du rôle modeste que lui attribue la nature des
choses.
L'un des bienfaits habituels de renseignement
scolaire est la dignité d'habitudes conférée aux
familles qui cherchent surtout, dans Texercice de
la lecture , les moyens de propager les croyances
religieuses, de renforcer le sentiment national ,
et, en général , de donner aux besoins moraux
des satisfactions plus étendues.
Pepuis longtemps déjà ces conditions sont rem-
pUes, çà et là , à un degré remarquable, dans la
plupart des États européens. Elles se présentent
notamment avec un caractère particulier d'excel-
lence dans des districts entiers des États Scan-
dinaves , de l'Ecosse , de l'Allemagne du Nord et
dans plusieurs cantons suisses ; c'est donc à ces
pays qu'il faut demander les principes et les
moyens pratiques du régime scolaire. Dans ces
diverses contrées, l'enseignement primaire , soit
qu'il ait été imposé par la loi , soit qu'il ait été
abandonné à la sollicitude des pères de famille et
des autorités locales , s'est développé sous l'in-
fluence de deux préoccupations principales.
Le premier mobile qui pousse ces populations
vers l'enseignement est le désir de donner aussi-
tôt que possible aux jeunes générations une con-
naissance des livres saints ^ plus approfondie que
s On pourrait confirmer ici la justesse de cet aperçu , en mon-
trant que renseignement primaire manque complètement de nos
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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 335
ne pourrait le faire la simple tradition orale. L'o-
pinion attache à cette connaissance une impor-
tance extrême, parce qu'elle y voit la meilleure
garantie du bonheur individuel et de Tordre pu-
blic. Toutes les influences sociales s'unissent pour
assurer le succès de l'œuvre : la famille , l'insti-
tuteur et le ministre du culte y travaillent jour-
nellement; souvent la commune, parfois même
la province ou l'État y donnent au moins un con-
cours moral. Les enfants, de leur côté, cèdent
sans résistance à tant d'efforts combinés, et re-
cherchent l'enseignement par intérêt ou par
amour-propre. Us savent que , dépourvus d'in-
struction , ils resteraient longtemps exclus de la
communion rehgieuse, et ne seraient jamais
admis par le mariage dans une famille respec-
table. Ils acceptent en conséquence les connais-
sances scolaires comme une initiation nécessaire
à la dignité de citoyen. Les populations, sollici-
tées par cette première préoccupation, se trouvent
toutes exercées de bonne heure à la lecture du
catéchisme et de la Bible. Elles y joignent presque
toujours une bonne pratique de récriture et du
calcul. Les clergés, pénétrés de l'esprit national,
se dévouent volontiers à propager la connaissance
jours chez plusieurs peuples sédentaires de TAfrique ayant un pre-
mier degré de civilisalion, mais dépourvus de code religieux;
tandis qu'il s'est propagé partout avec le Khoran , môme chez les
tribus nomades. {Les Ouvriers européens, I, § 3, p. 49.)
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336 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
de rhistoire , de la géographie et des poésies po-
pulaires. Ils sont également conduits, pour donner
au culte plus de solennité , à initier Tenfance à la
pratique du chant et des instruments de musique.
Les habitants des districts ruraux, qui se
trouvent ainsi portés , sous Tinfluence du sen-
timent religieux, vers l'enseignement primaire,
ne s'y adonnent pas également dans toutes les
saisons, et ils n'attribuent pas tous la même
importance à l'école proprement dite. Dans les
régions polaires ou dans les hautes montagnes
de la région tempérée , ce service prend un carac-
tère privé et intermittent, sans devenir moins
efficace. L'été est alors exclusivement consacré
aux travaux agricoles, et l'enseignement n'est
plus donné que pendant les longs repos de l'hi-
ver ^. En Norwége , par exemple, où les domaines
agglomérés (§34) et les habitations disséminées
ne comportent point le déplacement des enfants
pendant la saison des neiges, l'enseignement
primaire est donné à chaque foyer et devient,
comme les autres travaux d'hiver , une véritable
industrie domestique. La mère de famille , les
sœurs aînées , les vieux parents , secondés parfois
par un instituteur ambulant, toujours par le mi-
nistre du culte , y suffisent parfaitement. Les en-
6 Dans les hautes montagnes du canton des Grisons , les exer-
cices scolaires n'ont lieu que pendant l'hiver ; mais tous les en-
fants y assistent jusqu'à l'âge de dix-huit ans.
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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 337
fants déjà instruits étant souvent chargés de char-
mer les loisirs de la famille par des lectures édi-
fiantes , il se produit une intime liaison entre le
culte domestique et renseignement primaire. A
vrai dire, les enfants y apprennent à lire et y de-
viennent même des musiciens habiles, par Tappli-
cation de la méthode spontanée qui leur donne
partout Tintelligence pratique de la langue ma-
ternelle.
Sous le climat plus doux de l'Allemagne et de
la basse Suisse , sur un territoire à population
plus dense et mieux pourvu de routes, ren-
seignement est habituellement donné dans des
écoles par des instituteurs proprement dits ; mais
ceux-ci, partout où domine le sentiment reli-
gieux , obéissent avec déférence aux intentions
des parents et à la haute direction des ministres
du culte. La lecture, le chant, les exercices de
mémoire et les récréations restent subordonnés
aux convenances du service religieux. Un parfait
accord de vues est maintenu entre Técole, le foyer
domestique et TÉglise. Enfin il est toujours facile
de trouver des laïques aptes à remplir les modestes
fonctions de l'instituteur. Les catholiques d'Alle-
magne eux-mêmes, guidés par l'exemple des pro-
testants, ont été peu portés à recourir, pour le
recrutement de leurs écoles, aux corporations
religieuses.
Le second motif qui amène les populations
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338 CHAPITRE V - L'ASSOCIATION
à apprécier le bienfait de renseignement, est
la création d'industries réclamant des ouvriers
pourvus du bagage scolaire , et attribuant à leur
travail un salaire exceptionnel. Lorsque cette
sorte de prime n'est point accordée aux ouvriers
lettrés, et lorsque le clergé se contente d'une
tradition orale, la population résiste habituelle-
ment à tous les efforts tendant à développer l'en-
seignement; mais cette résistance cesse aussitôt
que la valeur de l'instruction donnée dans les
écoles peut être mesurée par le prix de la main-
d'œuvre. C'est ainsi que la création des ma-
nufactures et des exploitations métallurgiques "^
exerce partout une influence décisive sur la pro-
pagation des connaissances scolaires. Pour pro-
voquer ce progrès dans une localité où l'on ne
veut pas faire appel au sentiment religieux, il
faut donc, non pas créer artificiellement des
écoles et des corporations d'instituteurs, mais
bien introduire des méthodes meilleures dans
le régime agricole et manufacturier. Je citerai
comme exemple les grandes mines métalliques
de l'Allemagne, dont les écoles primaires étaient
déjà renommées au xvi® siècle, lorsque ces in-
stitutions étaient encore rares et imparfaites dans
les districts voisins, exclusivement voués à l'a-
griculture.
7 Les Ouvriers des deux mondds, t. UI, p. 415.
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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 339
Ce second mobile devient plus puissant, à me-
sure que les sociétés se perfectionnent, et on
peut déjà observer des localités où les chefs de
famille montrent, pour l'instruction primaire,
une sollicitude encore plus vive que le clergé le
plus habile et le plus dévoué. Cependant, même
dans ce cas, le prêtre conserve toujours sur l'en-
seignement, une action prépondérante; en pre-
mier lieu, parce qu'il y trouve le plus sûr moyen
d'alléger sa principale tache, la propagation de
l'instruction rehgieuse ; en second lieu, parce
que, indépendamment de cet intérêt personnel,
il est naturellement désigné, par sa situation
même, pour aider les chefs de famille à fonder et
à surveiller les écoles.
En France, les écoles primaires se sont multi-
pliées partout où l'une de ces deux conditions
s'est rencontrée. Elles prospèrent généralement
dans les villes et dans les groupes manufactu-
riers, où la valeur de l'instruction est indiquée
par le taux des salaires. Elles abondent dans
quelques montagnes où régnent les longs hivers.
Elles n'ont pas cessé de fleurir dans les plaines
^ù le clergé ayant associé avec succès, depuis le
moyen âge, les études scolaires et l'enseigne-
ment religieux, a résisté à la corruption du xviii^
siècle et conservé aux populations les bienfaits
du christianisme. Les hautes vallées du Jura, des
Alpes et des Pyrénées, ainsi que les collines à
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340 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
climats plus doux de l'Ouest et du Midi , nous
offrent depuis longtemps sous ce rapport les bons
exemples de la Scandinavie et de TAllemagne.
Il en est autrement des nombreux districts ru-
raux dont les populations restent vouées exclu-
sivement à une agriculture arriérée, où le senti-
ment religieux s'efface de plus en plus ; et tel est
le cas des villages à banlieue morcelée, à familles
instables et stériles, que j'ai précédemment dé-
crites (§ 34). Malgré les louables efforts de l'État,
l'enseignement primaire s'y montre impuissant
ou corrupteur, parce que la communauté d'efforts
qui devrait régner entre Tinstituteur et le prêtre
est depuis longtemps détruite.
On s'est exposé à ces mécomptes en voyant
dans l'école autre chose qu'une modeste suc-
cursale du foyer domestique et de l'Église, en
faisant de l'instituteur un fonctionnaire qui re-
lève de la commune, de la province et de l'État,
et en attendant de lui la réforme intellectuelle et
morale des populations. Ce progrès si désirable,
atteint, comme je l'ai expliqué, avec de faibles
ressources par les bonnes écoles du Nord, nous
échappera d'autant plus que nous voudrons réa-
gir davantage contre la nature des choses en fai-
sant à l'instituteur une situation artificielle. Il
s'en faut de beaucoup, au surplus, que la réalité
réponde à nos combinaisons systématiques. Pour
se rendre compte de notre erreur, il faut : d'une
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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 341
part, considérer rinfériorité intellectuelle de la
plupart de nos anciens instituteurs ; de l'autre,
suivre dans leurs carrières les jeunes gens ha-
biles sortant des écoles normales. Ceux de ces
derniers qui conservent leur fonction s'ingénient
sans relâche à y joindre toutes les situations lu-
cratives qui s'ofîfrent à leur portée. C'est ainsi
qu'on les voit habituellement gouverner les com-
munes rurales sous le nom d'un maire incapable
ou indolent, intervenir dans tous les intérêts
locaux, parfois même gérer secrètement les af-
faires privées des notables, enfin quitter leur
profession à la première occasion favorable. Et
il est presque superflu d'ajouter que ces soins
administratifs ou financiers éloignent forcément
les instituteurs les plus capables du progrès so-
cial qu'on se flatte de voir surgir de l'enseigne-
ment de la première enfance. Le mal s'aggrave
encore lorsque l'instituteur, se mettant plus ou
moins ouvertement en révolte contre l'influence
du prêtre, inocule à l'enfance, par son exemple
et par ses leçons, le poison du scepticisme.
Une certaine philosophie allemande a attribué,
depuis 1^30, une importance exagérée à la péda-
gogie primaire. Le caractère forcé de son ensei-
gnement, combiné avec la perte des croyances,
a produit, ça et là en Allemagne, des désordres ^
8 On trouvera, à ce sujet, des faits instructifs dans Touvrage
ayant pour titre : de VÈducation populaire de l'Allemagne du Nord,
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342 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
qui se sont révélés pendant les événements de
4848 : les gouvernements, après avoir provoqué
le mal par une intervention déplacée, s'efforcent
maintenant de réagir contre ces tendances, au
risque de se heurter sur un autre écueil. L'admi-
rable organisation religieuse de certaines écoles
primaires de l'Allemagne fait parfaitement res-
sortir le caractère malsain de ces écoles de libres
penseurs.
Notre loi du 28 juin 4833, tout en nous appor-
tant de grands avantages, avait fait trop perdre
de vue la connexion nécessaire de l'école et de
l'Église. Sous ce rapport, elle a été heureuse-
ment amendée par la loi du 45 mars 4850. Mais
la vraie réforme, celle qui écartera l'intervention
obligée de l'État, deviendra seulement possible,
par Eugène Rendu, 1 vol. in-S», Paris, 1855. L'auteur déclare que
ce désordre a particulièrement sévi dans les districts luthériens,
et peu dans les districts catholiques. Si, en portant ce jugement,
il a su se mettre en garde contre ses sympathies personnelles ,
il aura démontré une fois de plus que les religions d'État sont
soumises à des causes de corruption qui ne pèsent pas sur les
cultes dissidents ; qu'en conséquence toutes les religions ont un
égal intérêt à repousser ce dangereux patronage. Les catholiques
des États luthériens de l'Allemagne devraient leur présente supé-
riorité morale à des causes analogues à celles qui firent la force
des protestants français pendant Fodieuse persécution de Louis XIV.
J'ajoute que les faits exposés par M. Rendu dans cet ouvrage ne
me semblent pas justifier toutes ses conclusions; ils démontrent
que l'enseignement primaire doit être intimement lié à la pratique
de la religion; mais, comme tous les faits que j'ai observés moi-
même, ils me paraissent condamner, en ce qui concerne ce
service, toute immixtion de l'État non réclamée par les familles.
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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 343
lorsque tous nos partis politiques auront constaté
par l'expérience qu'il est chimérique de cher-
cher dans l'enseignement primaire un moyen de
propagande, malgré la nature des choses et la
résistance des partis rivaux. Ils s'accorderont
alors à laisser les familles prendre soin d'un de
leurs intérêts les plus immédiats, et l'école pri-
maire reprendra aussitôt le caractère qui lui
appartient. En principe, les familles choisiront
des instituteurs pénétrés de leurs doctrines. Les
sceptiques qui auraient le courage de faire peser
sur leurs enfants toute la logique de leur sys-
tème, pourront à cet égard se donner libre car-
rière ; mais, de leur côté, les croyants travaille-
ront, avec un redoublement d'énergie et en toute
liberté, à préserver leurs enfants de cette con-
tagion. En fait, les familles confieront habituel-
lement la direction de l'école au clergé. Le mi-
nistre du culte, certain désormais de ne plus
trouver un ennemi dans l'instituteur, aura inté-
rêt à le bien choisir, et à le former au besoin. Il
pourra alors compter sur cet utile auxiliaire pour
propager l'instruction religieuse, toujours ratta-
chée par d'intimes liens à l'enseignement pri-
maire.
Si, comme l'affirme une opinion fort répandue
en France , le clergé catholique est peu enclin à
remplir ce devoir; s'il se refuse, faute de lumières
ou de patriotisme, à servir par ce moyen l'intérêt
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344 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
natioual, il faut le ramener par la raison à de
meilleurs sentiments. Mais si Ton persiste à se
passer de son concours , si surtout on veut faire
de renseignement primaire un instrument de
scepticisme, on continuera à échouer dans les dis-
tricts ruraux qui restent étrangers au mouvement
manufacturier. Les succès partiels qu'on obtiendra
ne se révéleront guère que par l'accroissement
de la clientèle du colporteur clandestin de livres
obscènes. Il n'y a point à craindre d'ailleurs que
la partie intolérante du clergé trouve, dans l'en-
seignement primaire , un moyen de propager ses
passions : la lecture de la Bible , venant chaque
jour augmenter l'ascendant de l'esprit laïque ,
produira infailliblement le résultat opposé. Les
laïques qui, malgré leurs erreurs, triomphent du
clergé depuis deux siècles , ne sauraient avoir le
dessous dans les luttes où ils défendraient la
vérité , et leur succès sera d'autant mieux assuré
que les esprits seront plus cultivés. Si donc ,
comme le craignent quelques-uns, le clergé se
dévouait à cet enseignement avec des intentions
rétrogrades ou perfides , il serait déçu dans son
espoir , et servirait malgré lui la cause du bien
public. Cette œuvre ne saurait, à aucun titre,
offrir des aliments à l'antagonisme social , et les
partis rivaux qui s'y dévoueront sans arrière -
pensée deviendront, par cela même, des alliés.
Lorsque l'État cessera d'intervenir indûment
dby Google
§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 345
dans le domaine de l'enseignement primaire , le
clergé , par la nature même des choses , prendra
peu à peu aux yeux des populations la responsa-
bilité de ce service. Le clergé catholique en parti-
culier y apportera , et une sollicitude qui som-
meille trop souvent aujourd'hui, et un esprit plus
dégagé de préoccupations étrangères aux intérêts
des familles. Dans cette situation , il demandera
moins exclusivement le personnel des écoles à
ces corporations religieuses qui ne se maintiennent
dans l'état de ferveur que par la concurrence im-
médiate des instituteurs laïques. Les écoles consti-
tuées, avec les ressources locales, conformément
aux vrais principes , jouiraient d'une complète
indépendance. Quant aux écoles qui n'attache-
raient pas à cette indépendance un haut intérêt ,
elles pourraient demander assistance en dehors
de la localité. Dans ce cas, des subventions se-
raient accordées par l'État et la Province , qui
continueraient ainsi le régime actuel d'encoura-
gemients, et qui se rattacheraient, sous ce rapport,
au système anglais (§ 60). En échange de ces al-
locations , l'État et la Province revendiqueraient
au besoin le droit d'imposer aux localités certaines
règles en matière d'enseignement primaire. Les
méthodes officielles , comme les méthodes indé-
pendantes , ne se propageraient donc qu'avec le
consentement des familles , et elles se perfec-
tionneraient incessamment, comme toutes les
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346 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
institutions humaines , par une salutaire concur-
rence.
Nous sommes évidemment loin de Tordre de
choses où , selon l'exemple des peuples libres et
prospères, Tinstruction primaire se répandrait
ainsi , par l'initiative des laïques et du clergé ,
dans la masse entière du corps social. La passion
avec laquelle la plupart des hommes éclairés de
notre pays refusent au clergé une de ses attribu-
tions naturelles , est un sujet habituel d'étonne-
ment pour les étrangers avec lesquels j'étudie
comparativement les institutions et les mœurs de
l'Europe. Ces méfiances invétérées , provoquées
par la lutte qui a longtemps régné entre l'esprit
clérical et l'opinion publique , ne sont plus , en
général , justifiées pour le temps présent ; mais
elles sont la critique de l'ancien régime qui les a
fait éclore. Malheureusement cette disposition de
nos classes dirigeantes ne nuit pas seulement à
l'influence du clergé ; elle est pour la nation en-
tière une cause de trouble et d'affaiblissement.
Un des projets favoris de ceux qui s'exagèrent
le rôle social de l'enseignement primaire est
l'établissement d'un régime où l'instruction serait
obligatoire et gratuite, sous la direction de l'État.
On ne saurait trop redouter, en France, la
propagation de la doctrine qui impose l'obligation
de l'enseignement, et il importe de ne pas prendre
le change, à la vue des pratiques adoptées en cette
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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 347
matière par certains peuples que je cite souvent
comme des modèles.
Ainsi 5 par exemple , les États de la Nouvelle-
Angleterre , où l'enseignement obligatoire est
encore en vigueur , ne sauraient offrir , sur ce
point, un précédent applicable à nos institutions.
Ils ont établi ce système au xvii® siècle , à une
époque où la loi civile prescrivait également la
pratique du Décalogue et la fréquentation du ser-
vice divin , et ils le maintiennent par deux motifs
qu'on ne saurait invoquerdans notre constitution.
Conformément à l'esprit de la race anglo-saxonne,
ils se plaisent à conserver cet usage , comme ils
conservent toutes les coutumes, même surannées,
qui ne blessent point absolument l'intérêt public.
Les communes chargées de l'exécution ont tou-
jours joui, pour cette attribution comme pour
toutes les autres , d'une autorité souveraine ; par
conséquent, elles ont pu , à toute époque, modi-
fier ce régime de contrainte selon le vœu des chefs
de famille.
Les Américains du Nord apportent d'ailleurs
dans l'application de leur régime d'enseignement
des sentiments tout autres que ceux qui font ré-
clamer chez nous l'obligation et la gratuité. Ils
s'accordent tous à voir dans l'école primaire un
modeste auxiliaire de la religion et de la famille.
Ils n'ont jamais eu la pensée de confier ce service
à un corps de fonctionnaires permanents , orga-
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348 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
nisés en hiérarchie à la manière des bureaucraties
européennes (§ 63), pourvus d'un fonds de retraite
et faisant concurrence aux clergés. Les jeunes
instituteurs des deux sexes qui dirigent habituelle-
ment les écoles se gardent d'exercer longtemps
une fonction qui amortit rapidement les qualités
nécessaires au succès dans les autres carrières.
Ils ne Facceptent en général que comme un stage,
pour s'exercer à la parole ou au commandement ,
et pour accroître ainsi leurs chances de réussite
dans une condition plus relevée. L'exemple des
États-Unis n'a donc pas la signification que pro-
clament chez nous certains partis politiques. Si
le régime de contrainte condamné par l'esprit
moderne (§ 8) règne encore en ce pays, c'est que
le vice en a été corrigé jusqu'à présent par la con-
dition transitoire du personnel , par le principe
de la souveraineté communale , et en général par
la liberté qui féconde toutes les institutions de la
race anglo-saxonne.
L'importation de ce système en France serait
une erreur et un danger. Une immixtion modérée
de la loi dans notre enseignement primaire a sin-
gulièrement exagéré le travers d'esprit qui nous
porte à multiplier les fonctions publiques , et elle
a fait naître des inconvénients qui ne se sont
point présentés jusqu'ici en Amérique. Nos insti-
tuteurs ne sont pas les utiles stagiaires des pro-
fessions privées; ils forment déjà une armée per-
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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 349
manenle de fonctionnaires qui chaque jour ren-
forcent l'action anormale exercée par l'État sur
les intérêts locaux. Le mal est déjà grand, et il
serait encore aggravé par l'introduction de l'obli-
gation et de la gratuité. Les inconvénients dus à
ce nouvel envahissement de la vie privée par les
pouvoirs publics ne seraient point compensés par
les avantages qu'on a en vue. Il est manifeste que,
dans notre régime communal subordonné aux
bureaucraties (§ 63) du département et de l'Etat ,
l'instruction obligatoire prendrait bientôt un ca-
ractère oppressif et tracassier.
Aucune nécessité ne nous oblige d'ailleurs de
soumettre les populations à ce surcroît de dépen-
dance. L'enseignement primaire reçoit chez nous
un développement rapide , partout où les parents
constatent qu'il peut rendre plus fructueux le
travail de leurs enfants ; tandis qu'il languit dans
toutes les localités où cette utilité n'est point
encore apparente. Les écoles surgissent spontané-
ment, on ne saurait trop le redire, partout où les
méthodes de travail réclament des ouvriers lettrés :
les réformes intelligentes seront donc , en cette
matière, plus efficaces que la contrainte. Enfin ,
cette contrainte , peu utile en pratique pour les
garçons, et antisociale, comme je l'expliquerai
plus loin, pour les fiUes, serait fort dangereuse
au point de vue des principes. LareUgion est plus
indispensable que l'instruction primaire; l'opi-
II 10*
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350 CHAPITRE V — VASSOCUTION
nion publique , lorsqu'elle sera revenue sur ce
point au sentiment du vrai (§ 15), serait dbuc logi-
quement conduite à rendre le culte obligatoire.
On serait ainsi ramené par degrés aux amens
régimes sociaux qui prétendaient foiwier sur les
prescriptions de l'autorité le règoe de la vérité et
de la vertu. Les persQjaoes qiii, avec d'excel-
lentes intentions, réclamant ici le retour à la
contrainte, se mettent donc eA contradiction
avec l'esprit des sociétés modernes (§ 8); elles
cèdent à un sentiment rétrograde d'autanA plus
dangereux que l'intérêt à satisfair^e fist plus res-
pectable.
Quant à la gratuité de l'enseignement, .eUe est
contraire au principe qui commande aux citoyens
de pourvoir par leur propre initiative aux besoins
de la vie privée. Elle serait un contre-sens sous le
régime nouveau qui leur laissera le ^om de sub-
venir aux frais du culte. Il ost d'ailleurs inexact
d'appeler gratuit un service rétribué p^ l'impôt,
et s'il convient , à tous égards , que le ridie .paye
volontairement l'enseignement du pauvre , mi ne
doit pas permettre que le pauvre , toujours atteint
en quelque point par le fisc, co©,tribue malgré lui
aux frais de l'instruction du riche. Dans les com-
munes américaines où l'instituteur est rétribué
au moyen d'une taxe spéciale levée par les afliciers
municipaux , le service de l'eoiseignement n'est
pas plus gratuit que ne l'est, en Angleterre ^ le
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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 351
service du culte payé par la dîme et par la taxe
d'église (§ 54).
Quel que soit le régime adopté, pour l'enseigne-
ment primaire , dans les diverses régions de l'Eu-
rope , les corporations n'y prennent qu'une part
assez restreinte : le développement donné en
France à l'utile corporation des frères de la Doc-
trine chrétienne est moins dû peut-être à la nature
des choses , qu'aux méfiances qui découragent mo-
mentanémentl'initiativeduclergéséculier.Aucon
traire , le rôle des corporations grandit , à mesure
qu'on s'élève dans la hiérarchie de l'enseignement.
En Angleterre , où l'enseignement secondaire
conjure les dangers du déclassement et s'adapte
mieux que partout ailleurs aux besoins si variés
des familles, les établissements qui préparent les
enfants aux professions usuelles du commerce et
de l'industrie constituent en général de très-petites
entreprises privées. Ce sont, pour la plupart, des
externats urbains recevant des enfants vivant au
sein de leur famille et parfois même associés déjà
à ses travaux. Quant aux pensionnats destinés
aux classes plus élevées , ils sont établis à la cam-
pagne, et reçoivent un nombre limité d'enfants
qui forment en quelque sorte le complément de
la nombreuse famille de l'instituteur. Quelques
établissements privés du même genre instruisent
un petit nombre d'enfants pour les situations
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352 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
usuelles du droit et de la médecine. Ces profes-
sions n'occupent pas à beaucoup près en Angle-
terre le rang que leur accorde l'opinion sur le
Continent; cependant on voit déjà intervenir
pour ces spécialités quelques corporations qui
possèdent des biens en mainmorte et qui prépa-
rent leurs élèves aux cours des universités de
Londres, de Dublin, de Glasgow ou d'Edim-
bourg. Les enfants destinés aux magistratures
gratuites des comtés (§ 57), aux grades supé-
rieurs de l'Église , des tribunaux , de l'armée ou
de la flotte, aux fonctions élevées de l'adminis-
tration métropolitaine et coloniale, enfin aux deux
chambres du Parlement (§ 60), suivent une autre
voie : ils se font admettre dans certains collèges,
gérés depuis des siècles par des corporations
pourvues de biens considérables. Ces collèges,
notamment ceux d'Eton et d'Harrow, sont situés,
comme les autres pensionnats anglais, au milieu
des campagnes , et ils ont été souvent décrits avec
éloge par les écrivains du Continent^. Le carac-
tère commun de tous ces établissements est de
substituer par leurs propres ressources, indépen-
damment de toute assistance de l'État, des com-
tés ou des corporations urbaines.
Voir, par exemple, l'ouvrage de M le comte de Montalembert :
De l'Avenir politique de P Angleterre, p. 172. L'auteur cite lui-
même avec éloge les travaux publiés sur le même siyet par M. Lo-
rain , ancien recteur de l'Université.
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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 353
En Allemagne, la plupart des établissements
d'instruction secondaire sont exclusivement des
externats , et laissent par conséquent les enfants
au milieu de leurs familles. Les gymnases prus-
siens, établis dans toutes les villes de quelque
importance, n'ont jamais un caractère privé, et
sont toujours subventionnés par les villes et par
l'État. Ils réunissent les enfants de toutes les
classes et les préparent à toutes les professions.
Ils enseignent à la fois les langues anciennes (hé-
breu, grec et latin), jugées nécessaires pour l'a-
cheminement vers les professions libérales. Ils
joignent à cette branche principale de l'enseigne-
ment les connaissances plus élémentaires (lan-
gues vivantes, géographie, histoire, sciences ma-
thématiques et physiques), considérées comme
une préparation suffisante aux moyennes et hau-
tes professions usuelles. Seulement, pour con-
jurer autant que possible les inconvénients qui
naissent de cette réunion de deux enseignements
distincts, ils accumulent, au début des six années
d'études des grands gymnases, ces dernières con-
naissances, de telle sorte qu'elles puissent être
acquises en deux ou trois années.
Malheureusement, ce groupement artificiel de
conditions sociales différentes et d'enseignements
hétérogènes dans des écoles pourvues de biens
en mainmorte , subventionnées en outre par les
villes et par l'État , empêche la création de cette
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354 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
multitude de petits établissements privés qui, en
Angleterre , répondent si bien à tous les besoins
spéciaux des familles de la classe moyenne. En
fait, les gymnases allemands sont une excitation
au déclassement pour les individus, une cause
de sacrifices exagérés et de mécomptes pour les
familles, enfin une source incessante d'agitation
et d'instabilité pour l'État. Ces institutions détrui-
sent de plus en plus , dans la vie privée des so-
ciétés allemandes, la quiétude qui reste jusqu'à
ce jour un des traits distinclifs de l'Angleterre.
Elles contribuent même à troubler la vie publique,
par les causes que je signalerai dans une autre
partie de cet ouvrage (§63).
Les lycées et les collèges qui forment, en
France, les principaux établissements de l'en-
seignement secondaire, ne jouissent pas des
avantages acquis à ceux de l'Angleterre et de
l'Allemagne. Peu pourvus de biens propres, mais
fortement subventionnés par les villes et par l'É-
tat , ils entravent la multiplication des petits éta-
blissements privés dont je viens de signaler, pour
l'Angleterre, l'influence bienfaisante. Ils s'accu-
mulent de préférence dans les grandes villes, où
ils prennent de plus en plus le caractère de pen-
sionnats. Ils sont créés surtout pour l'enseigne-
ment des langues anciennes , et ils rapprochent
des enfants de conditions inégales, qu'ils enlèvent
temporairement au foyer domestique. Us provo-
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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 355
quent ainsi le déclassement, en faisant nadtre
chez les familles peu aisées des prétentions qui
sont rarement satisfaites, puis des déceptions
qui agitent sans cesse la société. On n'a point
remédié à ces inconvénients en annexant, suivant
deux systèmes successifs, l'enseignement des con-
naissances usuelles à celui des langues anciennes ;
on a même aggravé le mal en groupant davantage
ce qui devait être plus complètement séparé.
La suppression de toute intervention de l'Etat
serait encore ici le point de départ de la réforme.
En ce qui concerne l'acheminement aux profes-
sions usuelles, on cesserait d'entraver la fonda-
lion des établissements privés qui seuls peuvent
s'adapter à une multitude de besoins spéciaux.
En ce qui concerne la préparation à renseigne-
ment supérieur, une partie des habiles profes-
seurs de nos lycées et de nos collèges créerait
avec succès , à titre privé , de petites entreprises
urbaines ou rurales. Une autre partie se groupe-
rait en corporations libres dirigeant de grands
externats^® qui seraient recherchés, comme en
Allemagne, par les familles urbaines, à mesure
que se rétabliraient les véritables traditions de la
vie domestique (§ 28). Débarrassé des préoccu-
lu Je ne saurais trop signaler, en ce qui touche la suppression
des internats, les beaux travaux publiés en 1871 par M. Henri
Sainte -Claire Dêville {Comptes rendus de l'Académie des sciences
morales), et par M. Tabbé Lescœur (Revue d'économie chrétienne),
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356 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
pations d'ordre inférieur qu'entraîne la gestion
d'un pensionnat, pouvant tenter en toute liberté
l'emploi des meilleures méthodes , stimulé d'ail-
leurs dans l'accomplissement de ses devoirs par
l'honneur et les profits du succès, notre person-
nel enseignant acquerrait bientôt la fortune et
l'indépendance qui récompensent en Angleterre
les mêmes mérites.
Nos plus habiles professeurs, en groupant leurs
aptitudes, réussiraient également à fonder, sous
ce régime de liberté, des pensionnats ruraux qui
ne le céderaient en rien aux célèbres collèges
anglais ; ils se constitueraient aisément en cor-
porations puissantes, avec le concours dévoué
des anciens élèves des lycées actuels. Ils perpé-
tueraient ainsi, en leur donnant plus de dignité
et d'indépendance, de vieilles institutions dont
les quartiers de noblesse valent ceux d'Eton et
d'Harrow. Quant aux capitaux nécessaires à ces
entreprises, ils seraient abondamment fournis
par les sommités sociales sorties de ces lycées.
Les deux pensionnats de Sainte-Barbe, établis
à Paris et à Fontenay-aux-Roses , montrent déjà
combien ce principe d'association est efficace :
ils font entrevoir le succès réservé à des corpora-
tions laïques qui n'auraient plus à redouter la
concurrence de l'État. Le collège rural de Vanves,
succursale du lycée Louis -le- Grand, de Paris,
prouve également que des établissements dispo-
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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 357
sant d'un vaste. parc peuvent réunir, avec toute
convenance, les élèves et les familles des profes-
seurs. Intéressées dorénavant au succès, sur-
veillées de près par les pères de famille qui ont
fourni le capital, autorisées à recevoir des dons
et des legs , pouvant assurer à leurs professeurs
la situation la plus agréable, ces corporations
laïques offriraient bientôt aux familles les mêmes
avantages que celles-ci recherchent dans les cor-
porations religieuses. La lutte des divers établis-
sements s'établirait d'ailleurs en toute liberté, et
elle contribuerait à relever pour tous le niveau
de l'enseignement secondaire.
La valeur de l'enseignement supérieur qui pré-
pare la jeunesse française aux professions libé-
rales, est habituellement en rapport avec l'im-
portance des villes où il est donné. C'est à Paris
surtout que cet enseignement a acquis une juste
renommée. Malheureusement les funestes in-
fluences qui pèsent sur les étudiants parisiens
se développent suivant une progression encore
plus rapide que le talent des professeurs. Elles
dépassent toutes les limites posées ailleurs par
la morale et la raison. J'ai souvent entendu dé-
clarer par les étrangers les plus compétents, j'ai
d'ailleurs constaté moi-même en visitant toutes
les universités de l'Europe, que Paris est la seule
ville où les jeunes étudiants restent exposés sans
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358 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
surveillance à tous les périls d'une liberté prénoa-
turée. Il n'existe pas en Europe une autre ville
où la corruption ait acquis la même intensité , et
Ton n'a permis nulle part à la jeunesse de deve-
nir elle-même le plus actif foyer de la contagion.
La comparaison n'est pas plus à l'avantage du
système français, lorsque l'on considère la si-
tuation des professeurs et la culture même des
sciences et des lettres.
Le vice du système se trouve encore ici dans
l'intervention de l'État, qui soumet l'enseigne-
ment, comme tant d'autres branches d'activité,
à une bureaucratie (§ 63), c'est-à-dire à des fonc-
tionnaires ayant seuls le privilège d'allier la réa-
lité du pouvoir à l'absence de toute responsabi-
lité. N'ayant aucun contact direct avec les élèves,
ces fonctionnaires ne sauraient les arrêter sur la
pente du désordre ; et cependant, en s' attribuant
Tautorité, ils déchargent en cette matière les pro-
fesseurs des devoirs de surveillance. En détrui-
sant par une immixtion inopportune les rapports
naturels de respect et d'affection que fait naître
cette surveillance, nos bureaucraties universi-
taires ont, à leur insu, donné à notre jeunesse
lettrée un esprit d'insubordination dont la trace
ne se retrouve pas dans les universités libres des
Iles Britanniques et de la Scandinavie. Elles ont
ainsi fourni de dangereux aliments à nos der-
nières révolutions.
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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 359
Le reipèd^ est indiqué par la pratiqua de l'Eu-
rope entière. Chaque université est une corpora-
tion indépendante de professeurs inve3tis par la
Coutume .d'une souveraineté paternelle. Elle a
charge de la conduite privée comme de l'instruc-
tion des élèves , et elle serait bientôt délaissée si
elle i;i'of}^ait, sous ç^ double rapport, toute garan-
tie aux p^entp. JLes étudiants eux-mêmes sont
réunie pn corporations. Les sentiment? de soli-
darité, fondés sur de vieilles traditions, spnt en-
trejte^us parmi eu?: piar J'u^iforaiité du costume ,
pçgr des solennités annuelles , pçif J^ pratique ré-
gulière de certains devoirs, .et surtout par la rési-
dence jd£|iis /des iM9iao^s soumises à \^ surveil-
lance de l'université, A la Içiveur de oes habi-
tudes, ^s e;xercent l'un sur l'autre une influence
morale kjuî FW4 l^^ile le contrôle des professeurs
W lui ^o^ervwt un caractèrie intima tet awûcal.
Le régime de eorporatious sauveg^ardait, 4ans
l'univeinsité de Paris ^ ce gr^ud intérêt depuis un
temp^ immémorial. En détruisant, dès 4790, cette
vénérable institution, la Révolution n'a pas seu-
lement perdu de vue une tradition bienfaisante ;
elle a abais,sé 1^ condition des élèves et celle du
corps enseignant. Les esprits libéraux qui considè-
rent notre régime de haut enseignement comme
une heureuse conquête, échapperaient à cette er-
reur en observant les principales universités de
l'Europe. Ils le condamneraient sévèrement s'ils
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3«0 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
voulaient seulement prendre la peine de compa-
rer, à Paris et à Oxford, la situation des étudiants
et des professeurs.
Le meilleur régime des corporations de haut
enseignement implique la possession de biens
propres et la rétribution directe par les élèves.
Il assure donc aux maîtres jouissant d'une grande
renommée des revenus comparables à ceux des
professions commerciales. Ce légitime succès est
interdit par le système français qui, en payant les
professeurs avec le produit de l'impôt, doit se
montrer économe et rétribuer également les iné-
gales capacités parvenues au même degré de la
hiérarchie. De là il résulte que d'illustres étran-
gers qui , comme au temps de saint Thomas ou
d'Albert le Grand, auraient le désir de trouver à
Paris la consécration de leur renommée ou d'y dé-
velopper leurs talents, en sont empêchés par l'im-
possibiUté d'y obtenir des avantages pécuniaires
proportionnés à leur mérite. Telle petite ville
d'Angleterre, des États-Unis ou d'Allemagne as-
sure ainsi à certains professeurs une rémunéra-
tion décuple de celle dont ils auraient dû se con-
tenter s'ils avaient cédé à l'attrait qui les portait
vers Paris.
La haute direction de l'État substituée à l'initia-
tive des corporations libres, n'est pas moins fu-
neste à la science et aux lettres. Il est tout naturel
que le niveau des connaissanceshumaines s'abaisse
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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 361
dans les sociétés où Ton paye le moins les hautes
notabilités qui les cultivent. Les sciences positives
qui font maintenant de si grands progrès tendent
de plus en plus à devenir cosmopolites. Elles se
concentreront dans de grands foyers d'enseigne-
ment chez les peuples jouissant de la meilleure
organisation universitaire. Déjà l'ancien état d'é-
quilibre établi sous ce rapport, il y a un siècle,
est manifestement dérangé au détriment de notre
pays. L'on ne voit plus, comme aux temps de
Christine et de Frédéric le Grand , nos savants
diriger des académies dans les capitales étran*-
gères. Ceux qui acquièrent la renommée par leurs
premiers travaux sont bientôt arrêtés dans leur
essor par notre organisation bureaucratique. Ne
pouvant s'élever aux grandes situations que la
science procure ailleurs, ils abandonnent leur
carrière pour chercher la fortune et l'influence
dans la haute administration ou dans la politique.
Ce genre d'émigration, spécial à notre pays,
cause à la science d'incalculables dommages, sans
relever beaucoup les fonctions dans lesquelles
affluent ces savants en quête d'une meilleure sir
tuation.
La solidarité établie mal à propos entre l'État
et la science est également compromettante pour
les deux intérêts. L'eiTeur, qui se fait jour si
souvent dans les sciences morales , est parfois un
acheminement indirect vers la vérité. Elle n'a du
H il
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362 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
moins aucun inconvénient sérieux quand elle se
produit sous les auspices d'une corporation libre,
que les institutions rivales peuvent librement
combattre. Telle était la situation relative des
institutions " qui ont formé en France tant
d'hommes illustres pendant la première moitié
du xvn® siècle. Au contraire, l'erreur prend un
caractère réellement dangereux quand elle est
subventionnée par le trésor public. En patronnant
-les connaissances qui ne reposent pas sur des
axiomes, l'État se trouve invinciblement conduit
à en faire la police ; mais l'opinion publique , fort
ombrageuse sur ce point , se dresse presque tou-
jours contre lui, même lorsqu'il protège la vérité;
et ce seul fait suffirait pour condamner le régime
actuel. De là les inextricables embarras qui se
manifestent dans notre haut enseignement; de là
les destitutions qui donnent le prestige de la per-
sécution à de mauvaises doctrines ; de là enfin
les tristes débats qui ont souvent aggravé l'anta-
gonisme social au sein de nos corps politiques.
11 II est mortifiant de penser que les passions politiques et les
habitudes d'une centralisation exagérée nous empêchent d'aper-
cevoir les vérités qui avaient un caractère d'évidence pour nos
grands hommes d'État du xvii« siècle. C'est ainsi que l'opinion
du cardinal de Richelieu se trouve nettement exprimée dans les
termes suivants : * Puisque la foiblesse de notre condition hu-
« maine requiert un contre-poids en toute chose, il est plus rai-
« sonnable que les universitez et les jésuites enseignent à Fenvi ,
« afin que l'émulation aiguise leur vertu. » {Testament politique ,
l^e partie, ch. ii, section 11.)
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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 303
Les personnes qui croient que l'État peut
prendre utilement le patronage des sciences , des
lettres et des arts apercevront le danger de cette
erreur dès qu'elles voudront bien observer , sous
ce rapport, la situation relative des diverses con-
trées. Elles constateront bientôt que, dans les so-
ciétés enrichies par le commerce et l'industrie ,
les universités libres , créées par les dons et legs
des particuliers , se montrent de plus en plus su-
périeures aux universités régies par les gouverne-
ments et soutenues par l'impôt. Pour arriver à
cette conviction , il suffira , par exemple ; de com-
parer la pénurie de plusieurs grandes institutions
scientifiques de notre Continent, avec l'abondance
des ressources qui affluent chaque année dans les
institutions analogues de la petite ville de Boston**
(Massachussets).
12 Parmi les sommes attribuées, dans ces derniers temps, par
dons et legs, à ces institutions, je puis citer : depuis 1848, au
Musée de géologie comparée de l'Université de Cambridge, près
de Boston, 1,500,000 fr.; depuis 1859, à la Société d'histoire
naturelle de Boston, 5,000,000 fr.; depuis 1860, à Tlnstitut tech-
nologique de Boston, 700,000 fr.; depuis 1857, à la bibliothèque
de Boston , qui se distingue de nos grandes bibliothèques par les
services rendus à toutes les familles de la ville, 2,000,000 fr., etc.
A la vérité, les partisans de l'intervention de l'État répètent sans
cesse que les particuliers sont, chez nous, incapables de s'asso-
cier aux sentiments qui inspirent, hors de la France, ces admi-
rables établissements; mais, en cette matière, ils prennent évi-
demment l'effei pour la cause. Notre parcimonie actuelle contraste
singulièrement.avec la libéralité qui a créé autrefois tant d'oeuvres
utiles ; elle est due , non à la race , mais aux institutions qui dé-
couragent les généreuses initiatives. Les richesses qui alimentent
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364 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
En résumé, la seule situation digne pour les
sciences ou les lettres, pour les corps enseignants
et pour les élèves, est celle qui les place sous
l'autorité de corporations libres , jalouses de con-
server leur indépendance , intéressées en même
temps à se garantir de l'erreur ou du relâche-
ment qui leur feraient perdre la confiance du pu-
blic, au profit de leurs rivales. Les universités de
Cambridge et d'Oxford *^, les quatre universités
d'Ecosse et le collège de la Trinité à Dublin peu-
vent être, à tous égards, cités comme des modèles.
Dirigées par des corporations indépendantes ,
pourvues de biens en mainmorte, ces institutions
ont conservé les excellentes traditions que nous
avons si imprudemment détruites en supprimant
nos vieilles universités. D'un autre côté, elles
sont garanties de la corruption par l'aiguillon de
la concurrence , et par le contrôle des deux cham-
bres du Parlement.
Un des caractères les plus recommandables des
universités anglaises, allemandes et Scandinaves,
est le mélange habituel des jeunes gens voués au
sous nos yeux le lourd budget du luxe et de la débauche, se diri-
geront de nouveau vers les fondations de bien public, à mesure
que celles-ci cesseront d'être soumises au patronage énervant de
la bureaucratie (§ 63), et que les classes dirigeantes se dévoue-
ront à la réforme des mœurs.
13 Voir l'éloquente description de ces universités dans Fouvrage
déjà cité de M. le comte de Montalembert : De l'Avenir politique
de V Angleterre, p. 478.
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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 365
ministère ecclésiastique , et de ceux qui se desti-
nent aux autres professions libérales. C'est un
symptôme de Tharmonie qui règne entre les clercs
et les laïques; c'est aussi un moyen de réunir
tous les hommes éclairés dans une commune
pensée de bien public. L'antagonisme qui règne
chez nous, depuis deux siècles, entre la religion,
la science et les lettres , a provoqué la séparation
des deux catégories d'étudiants , et cet abandon
de nos vieilles traditions universitaires est un des
indices du désordre social au milieu duquel nous
vivons. Le remède se trouvera dans la création de
plusieurs imiversités libres , où les professeurs se
grouperont selon leurs doctrines. La Belgique
nous a devancés dans cette voie en créant l'ex-
cellente université de Louvain , presque au con-
tact d'une célèbre université de libres penseurs.
Ces universités spéciales et libres, dont les
propensions systématiques seront contenues par
le besoin de conserver la confiance du public ,
donneront la prépondérance intellectuelle aux
grandes nations qui auront le bon sens de les
adopter. Seules, en effet , elles peuvent résoudre,
par la libre discussion, l'un des grands problèmes
de notre temps, l'accord** de la foi et de la rai-
14 Comme exemple de cette utile influence des universités libres,
je signale aux amis de la science sociale l'ouvrage ayant pour
titre : De In Richesse dans les sociétés chrétiennes y^taiT Charles Périn,
professeur de droit public et d'économie politique à l'université
catholique de Louvain; 2 vol. in-S», Paris, 1861.
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366 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
son (§ 15). Seules aussi elles peuvent constituer
la science sociale, c'est-à-dire enseigner aux
sociétés humaines les moyens de conjurer la
corruption et d'accomplir la réforme. L'opinion
publique accueillera les éléments de cette science,
dès qu'ils seront propagés par des universités li-
bres se contrôlant l'une l'autre; tandis qu'elle les
repoussera , tant qu'ils proviendront de corps en-
seignants institués par l'État.
Selon les hommes éminents, dont la compétence
en cette matière est universellement reconnue en
Europe , les professeurs de l'enseignement supé-
rieur ne doivent point recevoir une éducation
séparée; car, prenant alors le caractère d'une
caste, ils s'isolent au milieu des personnes appar-
tenant aux autres professions libérales. L'Europe
intellectuelle repousse donc le principe des écoles
normales. Elle laisse les jeunes professeurs se
former librement au sein des universités qu'ils
doivent illustrer à leur tour. Elle admire l'institu-
tion des professeurs privés des universités alle-
mandes , qui permet aux jeunes mérites de se
produire en présence des vieilles renommées. Il
n'est même pas besoin d'aller , sous ce rapport ,
chercher nos modèles à l'étranger. Les excès de
la centralisation n'ont point encore étouffe toutes
nos traditions , et , si le sujet de cet ouvrage était
l'éloge plutôt que la critique de nos institutions ,
j'aurais ici à citer comme exemple la faculté de
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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 367
médecine de Paris. Le bon sens de nos illustra-
tions médicales et la sagesse de Tadministration
des hospices ont heureusement tempéré jusqu'à
ce jour le monopole de l'enseignement officiel.
Beaucoup de jeunes gens enseignent à côté des
professeurs en titre : des hommes éminents font ,
dans le quartier des écoles , des cours payés , et
ces cours sont, en général, suivis plus assidûment
que les cours gratuits de la faculté. Ce dernier
vestige de la Coutume sera tôt ou tard condamné
par la bureaucratie (§ 63), et déjà des logiciens
inflexibles ont réclamé cette satisfaction. Mais,
jusqu'à présent, la jouissance d'une liberté tra-
ditionnelle a maintenu dans l'enseignement , et
même dans les rapports mutuels des élèves et des
maîtres , la meilleure organisation que j'aie eu
occasion d'observer en Europe. Je vois dans ce
régime un des signes de la valeur intellectuelle
que reprendra notre pays , lorsque les aptitudes
n'y seront plus étouffées par une centralisation
oppressive.
On a prétendu justifier le principe de notre
enseignement supérieur, en affirmant que l'État
peut seul propager les connaissances qui ne sont
cultivées que par quelques érudits , et qui ne sau-
raient, sous le régime de la liberté, procurer aux
professeurs une rémunération suffisante. La pra-
tique des autres peuples réfute cette justification.
Dans les pays où l'État s'abstient, les dons et legs
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36» CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
viennent toujours pourvoir à ces services d'inté-
rêt public; les universités libres s'en chargent
d'ailleurs à l'envi, quand l'État ou la province
(§ 66) veulent bien accorder quelques subsides
spéciaux.
On a souvent signalé comme désirable , on a
même tenté de créer en France, sous le nom
d'écoles professionnelles , un enseignement qui
n'est que l'exagération d'une idée juste et de
quelques pratiques convenant tout au plus à l'ap-
prentissage de certaines fonctions publiques. Les
professeurs chargés de l'exposition des phéno-
mènes physiques décrivent utilement les appli-
cations qu'en font les arts industriels. D'un autre
côté, notre gouvernement, qui envahit volontiers,
depuis deux siècles, le domaine de l'activité pri-
vée (§ 63) , se plfidt à instruire lui-même les jeunes
fonctionnaires dont le service est essentiellement
technique et réglementaire. De ces précédents on
a conclu qu'il serait possible de créer, pour chaque
branche d'industrie et de commerce, un enseigne-
ment si complet qu'un jeune homme élevé dans
l'école spéciale correspondante aurait une supé-
riorité décidée sur tout contemporain de même
aptitude ayant fait dans l'atelier même , selon la
méthode usuelle, l'apprentissage de la profes-
sion. Cette donnée a même reçu déjà de nom-
breuses applications, parce qu'elle s'adapte à
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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 369
l'un des vices principaux de notre constitution
sociale.
Nos familles instables, dont les chefs prennent,
en cas de succès , une prompte retraite , tendent
toujours à faire sortir les enfants de leur con-
dition : elles ne sont donc point en mesure de
les initier elles-mêmes à la connaissance du
métier, comme le font ailleurs les familles-
souches (§30); elles acceptent par conséquent
avec faveur les perspectives que les écoles pro-
fessionnelles ouvrent au déclassement. Cette pro-
pension des parents s'accorde d'ailleurs avec celle
qui porte les jeunes gens à chercher un premier
degré d'émancipation dans une carrière où ils se
trouvent soustraits à l'autorité de la famille. Mais
tous, en entrant dans cette voie, s'exposent à des
mécomptes contre lesquels on ne saurait trop
prémunir l'opinion.
Un art industriel n'est bien connu que des pra-
ticiens éminents qui l'exercent depuis longtemps
avec succès. Ces praticiens auraient seuls qualité
pour constituer un enseignement méthodique,
s'ils n'en étaient détournés par les habitudes
de leur vie et par des occupations plus lucratives.
Les savants qui se chargent des enseignements
professionnels sentent bientôt leur insuffisance,
en ce qui concerne le métier proprement dit ; et,
pour remplir leurs programmes, ils se rejettent
sur les matières de l'enseignement ordinaire qui
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370 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
s'éloignent le moins de la spécialité. L'utilité que
peut offrir cet enseignement accessoire compense
rarement la nullité de l'apprentissage; et, trop
souvent, le résultat définitif est de fausser pour
longtemps l'esprit de la jeunesse.
Les élèves doués d'aptitudes éminentes ré-
sistent seuls à cette épreuve. Ils distinguent avec
un tact sûr la partie solide et la partie faible de
l'enseignement : ils ne s'épuisent pas à appro-
fondir ce qui reste obscur dans l'esprit du maître ,
et ils arrivent à l'atelier avec un bagage scienti-
fique bien classé , dont ils feront à l'occasion un
judicieux usage. Ils aperçoivent tout d'abord avec
la même netteté le genre de supériorité qu'ont
sur eux les moindres praticiens qui se sont formés
dans les ateliers. Ils ne croient pas déroger en
s'inspirant de leur exemple et de leurs conseils.
Ils s'assimilent sans relâche, parla pratique du
travail, la connaissance des rapports sociaux, des
faits techniques et des intérêts commerciaux ; et
ils regagnent ainsi, en exerçant le métier, l'avance
prise par les contempomus qui, ayant préféré
l'ateUer à l'école , n'ont plus qu'à compléter leurs
connaissances théoriques. En résumé, ils arrivent
au but, mais par une voie détournée et plus
onéreuse pour la famille que la voie directe de
l'atelier.
Il en est autrement des masses admises dans
les écoles professionnelles. Faute de travail ou
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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 371
d'intelligence, elles ne s'assimilent qu'imparfaite-
ment la partie positive de la doctrine , et elles ne
savent point établir pour le surplus la distinction
nécessaire. Le faux et le vrai, ne pouvant être
immédiatement séparés au crible de l'expérience,
par le contact des hommes et des choses, se
mêlent d'une manière inextricable dans leur es-
prit. Incapables de se fortifier par l'influence pro-
longée des idées abstraites , ces écoliers restent
privés du développement intellectuel (§32) qu'ils
eussent sûrement trouvé dans la pratique de la
profession. Les grades et les dipWmes arrachés
aux maîtres , par l'importunité des familles et des
protecteurs, ne font qu'aggraver l'impuissance
de ces élèves ; car , en exaltant leur vanité, ils les
détournent des travaux patients et modestes qui
pourraient les ramener dans la bonne voie. Ces
savantes incapacités échouent dans les entreprises
qui leur sont personnellement confiées. Elles
forment l'état- major habituel de certaines so-
ciétés par actions (§45), où elles dominent les
vrais travailleurs par l'art de parler ou d'écrire.
Elles ne se maintiennent dans l'industrie que
comme partie accessoire ou parasite d'un mou-
vement dirigé en fait par des praticiens d'atelier.
Il en est enfin qui, poussés au mal par leur
instinct, ne se font pas même illusion sur leur
inaptitude. Leur séjour à l'école n'est qu'une
occasion de dissipation et de débauche. Impatients
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372 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
de toute autorité, ils ne sauraient désormais
prendre rang dans la hiérarchie sociale ; et tel
qui fût devenu un citoyen utile s'il eût été d'abord
soumis à la discipline de l'atelier et aux devoirs
de la vie réelle , reste une charge pour sa famille,
et une cause de trouble pour la société.
En résumé, les écoles professionnelles ne réus-
sissent guère à donner plus d'élévation aux in-
dividualités éminentes ; tandis qu'elles sont pour
les intelligences ordinaires une cause fâcheuse de
déclassement.
Le développement qu'on veut donner en France
à ces écoles est , comme je l'indiquerai plus loin
(§63), la conséquence naturelle du régime de
centralisation exagérée qui réclame , chaque an-
née , la formation de nouveaux fonctionnaires. Il
n'est pas , comme on le dit souvent , le résultat
d'un progrès qui substituerait la science à la rou-
tine. L'art des ateliers est, en général, fort supé-
rieur à la partie technique de la science des écoles ;
et ce qui le prouve , c'est que ces écoles sont sys-
tématiquement repoussées par des peuples qui
ne sont pas moins éclairés que les Français , et
qui les devancent souvent , tout en continuant à
fonder le régime du travail sur l'apprentissage
donné dans l'atelier.
Les Américains du Nord, les Anglais, les Hol
landais, les Allemands du Nord, aperçoivent net-
tement les écueils que je viens de signaler. Ils
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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 373
ont souvent discuté l'opportunité des écoles pro-
fessionnelles ; et ils se sont toujours décidés à les
repousser. Les établissements de ce genre restent
chez eux un accessoire des institutions commer-
ciales et industrielles; ils aident la jeunesse déjà
admise dans les ateliers , plutôt qu'ils ne l'y ache-
minent. Au sortir des écoles primaires ou secon-
daires, les jeunes gens prennent un service actif
dans l'atelier; et ils s'y exercent au travail en
s'habituant à obéir au maître , à bien vivre avec
leurs collègues et à commander aux inférieurs.
Tout en se livrant à l'apprentissage, ils cherchent
les compléments d'instruction, dont la pratique
journalière révèle la nécessité. Comme toutes les
institutions qui surgissent spontanément des vrais
besoins de la société, ce régime d'enseignement
se montre à la fois efficace et équitable. Il rend
le travail plus productif, et il met chacun à sa vé-
ritable place dans la hiérarchie du travail. Dans
ces conditions, les capacités naturelles arrivent
plus facilement que chez nous aux situations
élevées.
Les agriculteurs et les manufacturiers des con-
trées que je viens de citer ont contribué , par le
spectacle de leurs succès, à m'ouvrir les yeux sur
les vices de notre enseignement professionnel,
et sur l'efficacité 'de leur pratique. Ils tiennent
expressément à laisser la direction des travaux
à ceux qui, ayant débuté comme apprentis et se
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374 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
montrant doués d'aptitudes intellectuelles et mo-
rales, ont passé leur vie dans l'ateUer. Ils exigent
de ces chefs , non la théorie du travail que pré-
tendent enseigner les écoles, mais la connaissance
du métier que celles-ci n'ont jamais donnée.
Apercevant les conditions du succès avec ce
tact sûr que donne l'intérêt personnel, ils as-
surent à d'utiles serviteurs une juste prépondé-
rance, et ils repoussent les dispendieuses bu-
reaucraties (§ 63) qu'organisent toujours l'État
et les sociétés par actions (§ 45). Ils évitent ainsi
de subordonner les vrais travailleurs à des admi-
nistrateurs dont le mérite ne se révèle que par
des discours , des comptes et des rapports. J'ai
retrouvé le même système de recrutement chez
beaucoup de personnes habiles , ayant créé avec
leurs propres capitaux les entreprises agricoles
et manufacturières qui font le plus d'honneur
à notre pays; j'ai pu d'ailleurs constater les
avantages de leur pratique, en étudiant de
près le personnel des principaux ateliers euro-
péens.
Les jeunes gens qui se contentent de l'ensei-
gnement primaire se consacrent tous aux arts
usuels , et ils y apportent, par conséquent, toutes
les facultés naturelles que la Providence départ
indistinctement aux pauvres efaux riches. Quant
aux jeunes gens appartenant aux familles aisées,
après avoir reçu l'enseignement supérieur, ils
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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPOBATIONS 375
tendent à se faire admettre dans les fonctions
publiques ou dans les professions libérales, et
ils s'efforcent de justifier de l'aptitude requise ,
en subissant les nombreux concours organisés
à cet effet. La plupart de ceux qui entrent dans
les arts usuels par la voie des écoles ont été ex-
clus de ces carrières plus enviées : ce personnel
offre donc moins de capacités que les niasses, plus
nombreuses, arrivées aux ateliers par la voie de
Tappren tissage. On se tromperait d'ailleurs en
se persuadant que le travail des ateliers nuit au
développement de ces capacités naturelles : j'ai
toujours trouvé chez les chefs ayant cette origine
un sens fin et droit qui se rencontre, au contraire,
rarement chez ceux qui, ayant mal digéré la
science des écoles, ont dû prendre comme pis-
aller la carrière des arts usuels.
Dans les usines métallurgiques que j'ai par-
ticulièrement étudiées, l'exercice des travaux
usuels constitue une véritable éducation, très-
favorable au perfectionnement de l'intelligence.
Ces aptitudes éminentes peuvent être cachées,
pour des observateurs peu attentifs, sous des
formes rudes et incultes ; mais elles se révèlent
par d'ingénieuses combinaisons, dès qu'il s'agit
de pourvoir,' dans le cours des travaux, à quelque
nécessité nouvelle. J'ai même parfois rencontré
chez ces ouvriers une perception très- nette de
phénomènes physiques et chimiques qui restaient
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376 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
inconnus dans renseignement professionnel *^.
Les Anglais, les Allemands et les Américains du
Nord sont donc autorisés à croire que les métal-
lurgistes peuvent acquérir, sans le concours des
écoles, les facultés d'intelligence nécessaires à la
direction des ateliers.
On est souvent conduit à des remarques ana-
logues en conversant avec les ouvriers intelli-
gents des autres professions usuelles. Il n'est
par rare, par exemple, de trouver chez de sim-
ples charpentiers des connaissances de la' géo-
métrie descriptive plus étendues et surtout plus
nettes que chez les élèves de nos lycées.
On rendrait donc, à divers points de vue, un
mauvais service aux arts usuels et aux personnes
qui les cultivent, en retardant l'époque de l'ap-
prentissage pour prolonger la durée de l'ensei-
gnement scolaire. Cette innovation amoindrirait
la dextérité de main et en général les aptitudes
spéciales qui forment, dans ces arts, un élément
15 Comme je l'ai indiqué précédemment (§ 32) , la théorie nou-
velle de la combustion, que j'ai introduite il y a vingt ans dans ren-
seignement de la métallurgie, et qui est maintenant adoptée dans
les traités élémentaires de chimie, m'a été révélée par l'observa-
tion des fonderies du Continent et du pays de Galles. (Voir le Cours
élémentaire de chimie , par M. V. Regnault, t. lîl, §§ 1070 à 4074;
4 vol. in-12, 4» édition , Paris, 1853.) L'admirable pratique des ou-
vriers de ces usines repose sur une connaissance complète des
phénomènes qui servent de base à celte théorie; et l'on aperçoit
le développement intellectuel que cette connaissance donne aux
ouvriers, pour peu qu'on trouve le langage spécial à laide duquel
on peut pénétrer dans leur pensée.
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§ hl. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 377
considérable de succès. Elle ne donnerait point
aux ouvriers, à titre de compensation, une édu-
cation plus substantielle. Enfin elle compromet-
trait, à un double titre, la situation économique
des familles : elle réduirait le salaire dans la même
proportion que l'habileté professionnelle , et elle
retarderait l'époque où le travail des enfants de-
vient productif. Les familles adonnées aux tra-
vaux usuels feraient évidemment fausse route si,
en reculant trop les limites de l'enseignement
primaire, elles tentaient de s'élever surtout par
la science des écoles. On leur ferait souvent un
tort irréparable en y attirant leurs enfants par
l'appât de la gratuité. Ces familles ne développe-
raient qu'en apparence l'intelligence de leurs
enfants. Elles tariraient les ressources dont elles
ont besoin pour conquérir le premier degré de
l'émancipation sociale. Elles manqueraient ainsi
l'occasion de se constituer en familles -souches,
de devenir propriétaires de leur habitation, et de
préparer sur ces bases solides de plus grands
succès à une génération nouvelle.
Mais, s'il faut éviter de maintenir écoliers ceux
qui ont intérêt à devenir apprentis, on peut, sans
compromettre l'avenir des familles, relever sin-
gulièrement le niveau intellectuel et moral des
ouvriers, en complétant l'éducation de l'atelier
par un enseignement approprié aux convenances
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378 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
spéciales de chaque profession. Et c'est ici le
lieu d'insister sur une fonction essentielle des
classes dirigeantes, plusieurs fois signalée dans
le cours de cet ouvrage, celle qui consiste à pro-
pager les connaissances humaines au milieu des
populations engagées dans la pratique de la vie.
Les personnes qui se dévouent à cette tâche
exercent un véritable enseignement supérieur
qui prend, de nos jours, beaucoup d'importance.
Cet enseignement a principalement pour objet
les connaissances qui se rapportent aux branches
de travail de la localité ; mais ij comprend aussi
la morale, les lettres et les arts qui intéressent
tous les hommes. Il convient aux ouvriers comme
aux apprentis : il est à la fois, pour tous, un com-
plément d'éducation technique, un moyen de
développement intellectuel, une agréable diver-
sion au travail.
L'enseignement supérieur des ateliers, nommé
improprement depuis quelques années ensei-
gnement professionnel, peut être donné dans
chaque localité, et introduit dans les moindres
ramifications du corps social. Déjà créé dans
quelques ateliers par des praticiens expérimen-
tés, il commence même à fournir des matériaux
pour le progrès des sciences technologiques.
Plus féconde que l'assistance concernant les be-
soins physiques, mieux acceptée que la doctrine
religieuse momentanément discréditée (§ 14),
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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 379
cette assistance morale et intellectuelle rappro-
che, par les liens de la science, des classes qui
se sont trop séparées. Elle rétablit, pour un nou-
vel ordre de facultés, la hiérarchie qui a fait la
stabilité du moyen âge ; car elle exerce les popu-
lations à comprendre et à respecter les supério-
rités intellectuelles. Fort apprécié de ceux qui le
reçoivent, l'enseignement supérieur des ateliers
n'est pas moins utile à ceux qui le donnent. Il
assure aux professeurs la considération publique ,
et il les fait placer par l'opinion dans la classe
dirigeante. Il les initie à l'art de la parole, et il
leur communique ainsi l'aptitude, si utile chez les
peuples libres, qui aide à faire prévaloir la vérité
et la justice dans la commune, la province et
l'État (§ 64).
Cet enseignement spontané assure déjà à de
nombreuses populations les avantages que quel-
ques-uns proposent de demander à une organi-
sation méthodique émanant de l'État. Il n'impose
aucune charge au trésor public , et il peut réussir
dans les moindres localités, grâce à l'initiative et
au dévouement des individus. Des associations
Ubres remplissent également ce service avec suc-
cès dans les grandes villes : on peut signaler entre
autres les associations polytechnique et philo-
technique de Paris, et beaucoup de corporations
établies dans les villes manufacturières de France,
d'Allemagne et d'Angleterre.
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380 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
Parmi les associations de ce genre les plus di-
gnes d'éloges et répondant le mieux aux besoins
des sociétés modernes, je citerai encore celles
qui sont constituées parles ouvriers eux-mêmes,
dans quelques groupes manufacturiers de l'An-
gleterre. Les associés propagent l'enseignement,
comme ils conjurent les plus fâcheux effets de la
maladie, en s'imposant un subside hebdomadaire
ou mensuel. Dans les nouveaux centres de popu-
lation que créent journellement la houille et la
machine à vapeur (§ 37), l'institution a ordinai-
rement pour siège un bâtiment spécial, offrant,
comme l'église et l'école primaire, le caractère
d'un édifice public. Et il suffit de jeter un coup
d'œil sur ces villes naissantes ^^ pour comprendre
que cette transmission des connaissances hu-
maines à tous les âges de la vie sera désormais,
comme la propagation de la parole divine, un ser-
vice d'intérêt commun.
Ces établissements sont habituellement nom-
més, en Angleterre, instituts d'ouvriers (me-
chanic's institutions). Sous la forme la plus
complète, ils comprennent : une bibliothèque
et diverses collections de science et d'art; des
salles consacrées à l'étude, à l'enseignement, à
la conversation , aux récréations , à divers genres
de réunions publiques; quelquefois, une salle de
18 J'ai particulièrement ressenti cette impression en visitant,
en 1860, la petite ville de New-Swindon, dans leWiltshire.
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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 381
spectacle où les associés s'exercent à la déclama-
tion, et initient leurs familles à la connaissance
des chefs-d'œuvre littéraires; parfois enfin cer-
tains établissements hygiéniques que les associés
ne trouvent point au foyer domestique. Les clas-
ses dirigeantes de la contrée contribuent, avec
un généreux empressement, à la création et à
l'entretien de ces utiles lieux de réunion. Mais
ce genre de patronage est surtout bienfaisant
quand il s'ingénie : à se dissimuler discrètement;
à communiquer, autant que possible, aux clients
le sentiment de leur propre initiative , et à leur
laisser la direction complète des intérêts et des
actes de la corporation. Il s'en faut de beaucoup
que cette sage réserve compromette en rien l'in-
fluence légitime des patrons ; elle ne fait que pro-
voquer plus sûrement une reconnaissance qui
n'est point imposée ".
Comprenant qu'on n'a pas moins souci de leur
dignité que de leur bien-être matériel, les ou-
vriers s'abandonnent moins qu'ailleurs à la haine
et à l'antagonisme. Ils rendent justice aux vertus
que développe, sous l'inspiration de l'esprit chré-
tien et des institutions libres, la possession tradi-
tionnelle de la richesse. En voyant leur classe
i"' Je trouve, par Tobservation directe, que cette dissimulation
prudente du bienfait concourt à Pharmonie sociale plus efficace-
ment que le patronage officiel, conféré chez nous par le décret du
26 mars 1852, aux sociétés de secours mutuels.
dby Google
382 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
journellement affaiblie par le départ des plus ca-
pables, qui s'élèvent à Taide du talent et de la
vertu, ils comprennent que les inégalités sociales
sont dans la nature même des choses. Ils sentent
bien que les masses n'amélioreront leur sort qu'a-
vec le concours de ceux qui, ayant le dévouement,
ont aussi la richesse : ils acceptent donc avec dé-
férence et gratitude les enseignements de leurs
protecteurs^^. Et c'est ainsi que la science com-
mence à se joindre à la religion pour renforcer
le lien moral qui doit unir toutes les classes de la
société.
Les considérations précédentes s'appliquent
uniquement à l'éducation des hommes ; car la loi
d'inégalité qui domine toutes les questions inté-
ressant les deux sexes (§ 26), conduit encore ici,
pour les femmes, à d'autres solutions. Les en-
quêtes multipliées que j'ai faites sur cette matière
délicate aboutissent , au surplus , à un principe
simple et à une règle uniforme. Chez tous les
peuples européens , et dans toutes les conditions
sociales où la vertu et le travail sont considérés
comme le but de l'activité humaine , les mères
prudentes et expérimentées s'accordent à penser
18 En Angleterre , les ouvriers associés témoignent souvent de
cette gratitude en plaçant, dans la bibliothèque de leur établisse-
ment , les images de patrons fondateurs qui appartiennent aux .
familles - souches de la contrée. C'est ce que j'ai oljservé, par
exemple , dans la localité citée à la note 16.
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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 383
que réducation des filles doit être faite exclusive-
ment au sein de la famille.
Pour se rendre capables de gouverner un jour
leur propre foyer, les filles doivent, dès le plus
jeune âge et à mesure que leurs facultés se déve-
loppent , seconder leur mère en ce qui concerne
l'éducation des plus jeunes enfants, le travail
journalier, le soin des malades , la direction des
serviteurs et les autres détails de l'administra-
tion intérieure. L'enseignement proprement dit
se concilie parfaitement avec les devoirs de cette
éducation domestique. Donné dans ces condi-
tions, il ne saurait d'ailleurs être trop étendu.
Les peuples qui réussissent le mieux à élever,
par la propagation des connaissances humaines ,
le niveau intellectuel et moral des familles , sont,
en effet, ceux qui soignent avec une sollicitude
particulière l'enseignement des filles. Cette loi
est l'une de celles que l'observation met tout d'a-
bord en évidence. Elle se manifeste dans les as-
sises inférieures de la société comme dans les rangs
les plus élevés ; et ce phénomène s'explique aisé-
ment, dès qu'on a aperçu l'influence extraordi-
naire que la femme exerce successivement sur
l'existence de l'enfant et de l'homme fait.
Comme je l'ai expliqué ci-dessus, la mère est
le principal instituteur des jeunes enfants dans
ces admirables familles - souches du Nord, où
l'habitude des lectures faites en commun et l'ap-
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384 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
titude musicale donnent tant de dignité et de
grâce à l'ensemble de la population. Les plus
illustres écrivains de notre temps se sont plu à
mettre en relief le concours que les femmes ap-
portent en France, depuis le milieu du xvii® siècle,
au progrès des lettres et des arts, et surtout au
perfectionnement de ces rapports sociaux que les
classes dirigeantes des autres pays se sont effor-
cées d'imiter pendant le siècle suivant. Et, dans
le changement que tous s'accordent à déplorer,
j'aperçois un nouveau symptôme de la décadence
morale contre laquelle je voudrais voir les gens
de bien réagir.
Dans les campagnes , où les filles s'emploient
aux travaux du dehors , où les champs soiit à vrai
dire une dépendance du foyer domestique , où le
respect dû à la femme est garanti par les mœurs ,
où d'ailleurs les connaissances scolaires ne sont
point encore devenues usuelles , l'enseignement
doit être donné au premier âge dans de petites
écoles mixtes annexées aux moindres hameaux.
Lorsque les clergés et les chefs de famille ne
peuvent spontanément organiser de telles écoles,
il est à désirer que le canton (§65) ou même le
département subventionne les corporations de
femmes qui se dévouent en France à cet utile
service. Dans les villes , des écoles de filles, orga-
nisées avec une sollicitude maternelle, s'adaptent
momentanément aux besoins des familles in-
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§ 47. — L»ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 385
stables et pauvres qui ne peuvent, par ignorance
ou par défaut de temps , se charger elles-mêmes
de renseignement. Partout les familles-souches
de toute condition tendent, au contraire, à in-
struire leurs filles au foyer. Cette pratique est
Tun des meilleurs témoignages de la conserva-
tion de Tordre moral dans les rangs inférieurs
delà société.
Les classes riches, en particulier, n'ont point
d'excuses lorsqu'elles manquent à ce devoir ; et ,
parmi les symptômes de la corruption qui les
envahit depuis deux siècles , on doit signaler le
funeste travers qui les porte à confier l'éducation
de leurs filles aux couvents ou aux pensionnats
laïques. Ceux qui voudront bien recommencer les
recherches que j'ai faites sur ce point constateront
que les familles qui , depuis cette époque , repré-
sentent le mieux notre nationalité , ont toujours
élevé leurs filles au foyer domestique. Les corpo-
rations et les établissements qui déchargent les
familles de ce devoir exercent donc sur la société
une action malfaisante ^^.
19 Sans doute , les tilles élevées dans ces institutions peuvent y
être d'abord préservées du mauvais exemple de leurs mères; mais,
tout compte fait, ce remède est pire que le mal Comme me le
disait une femme éminente qui a élevé trois filles, aujourd'hui
mères de famille , et universellement admirées pour leur vertu ,
leur grâce et leurs talents, ce qu'on peut dire de mieux des cou-
vents et des pensionnats de filles, c'est qu'ils permettent aux
mères de manquer, sans scandale , à leur devoir.
II u*
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386 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
Les mères intelligentes et dévouées com-
prennent ce danger, et elles proscrivent, sous
toutes leurs formes , Texternat et le pensionnat.
Lorsqu'elles ne peuvent, avec le concours de
leurs aînées, suffire à l'enseignement de leurs
plus jeunes filles, elles s'attachent des institu-
trices , ou bien elles se concertent avec des voi-
sin es pour recourir à des professeurs spéciaux
admis dans les familles , ou organisant au dehors
des cours variés.
Assurément la loi ne peut interdire les pen-
sionnats de filles qui savent mériter la confiance
des parents; mais elle devrait en général refuser
aux corporations qui les exploitent le privilège de
posséder des biens en mainmorte. Elle n'aurait à
s'écarter de ce principe que pour les corporations
vouées à l'enseignement des filles indigentes et
des orphelines.
On peut résumer en quelques principes simples
les considérations développées dans ce chapitre.
Les deux catégories d'associations sont sou-
mises à une commune loi : elles ne sont bienfai-
santes que dans les branches d'activité où les
efforts individuels ne sauraient suffire.
Les communautés de capitaux peuvent recevoir,
dans beaucoup de cas , des développements con-
sidérables ; mais les communautés de travailleurs
ne dépasseront plus des limites fort restreintes.
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§ 47. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 387
Les corporations laïques ou religieuses qui
tendent au progrès de l'ordre intellectuel et mo-
ral , celles notamment qui se consacrent à l'en-
seignement supérieur, continueront à se placer
au premier rang; mais les individus prendront
aussi chaque jour une plus grande part à ces
œuvres utiles.
Chez les peuples libres et prospères , l'institu-
teur primaire n'a qu'un rôle subordonné. La vé-
ritable éducation est donnée par la famille aidée
du prêtre ; elle est complétée par l'apprentissage
de la profession et par la pratique des devoirs so-
ciaux. L'enseignement supérieur, qui complète
utilement l'éducation, est donné par deux pro-
cédés principaux, savoir : aux classes supérieures
par des universités libres ; aux autres classes par
des hommes éminents qui se dévouent à mettre
les connaissances humaines à la portée de tous
les âges et de toutes les conditions. L'opinion
publique comprend déjà l'importance de ce ser-
vice : elle attribuera de plus en plus à ceux qui
éclaireront les masses par la parole , l'influence
accordée autrefois à ceux qui les protégeaient
par l'épée.
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CHAPITRE VI
LES RAPPORTS PRIVÉS
Diliges proximum tniim sicut teipsum.
( Saint Matthieu , xxii t S9. )
S 48
l'inégalité, créée dans l'ancien régime par les privilèges
naît, dans le régime moderne, de la liberté
Les cinq chapitres précédents m'ont fourni
l'occasion de considérer, dans leurs rapports
spéciaux , les cinq groupes principaux d'intérêts
privés. J'y ai décrit ce qui dépend de la religion ,
de la propriété , de la famille , du travail et de l'as-
sociation. Je n'ai donc à traiter ici que des rap-
ports généraux qui ne se rattachent particulière-
ment à aucun de ces groupes.
Il n'est pas nécessaire de démontrer avec dé-
tail que la pratique du précepte pris ci-dessus
pour épigraphe doit créer les meilleurs rapports
privés entre les individus , les familles , les pro-
vinces et les nations. Tous les peuples qui, pendant
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§ 48. — L'INÉGALITÉ ET LA LIBERTÉ 380
de longues époques, ont joui de la paix sociale,
se sont plus ou moins inspirés de ce précepte.
Ceux qui Font méconnu ont été aussitôt soumis
à de dures épreuves. Si, depuis quatre siècles,
les Européens ont été désolés par les révolutions,
c'est parce qu'ils ont oublié ce grand enseigne-
ment de rÉvangile en perdant l'esprit du chris-t
tianisme.
Les nations qui, depuis deux siècles, se privent
de la lumière chrétienne (§9) sont peu à peu
conduites à fonder les rapports sociaux, non plus
sur le principe salutaire de l'amour du prochain ,
mais bien sur l'idée de l'égalité ; quelques esprits
absolus prétendent même élever cette idée à la
hauteur d'un dogme justifié par la raison et par
l'histoire.
Assurément, l'opinion publique résiste à cette
exagération , même dans les États du Continent
où les croyances se sont le plus affaiblies , et elle
se refuse généralement à accepter les pratiques
d'égalité imposées par la contrainte. Les nations
qui représentent le mieux l'esprit européen se
bornent à réclamer l'abolition de l'inégalité forcée,
c'est-à-dire des privilèges conférés par l'ancien
régime à diverses classes de la société. Cepen-
dant, ceux mêmes qui donnent cette juste inter-
prétation au mot égalité , se laissent aller souvent
à des inductions exagérées qui aboutissent à une
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390 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES
fausse conclusion. Ils se persuadent que toutes
les forces sociales tendaient autrefois à constituer
rinégalité des familles , et ils affirment que les
meilleures constitutions s'emploient aujourd'hui
à établir l'égalité. L'observation méthodique des
deux époques conduit à une toute autre conclu-
sion.
Les provinces slaves de l'Orient qui conservent
à certaines familles les distinctions seigneuriales,
sont en même temps celles qui se préoccupent le
plus d'établir, autant que possible, l'égaUté dans
la masse de la population. Elles atteignent ce but
en faisant agir trois influences qui se superposent
en quelque sorte pour conjurer l'effet de certaines
défaillances individuelles. Le seigneur est tenu
de secourir, au moyen des produits de la pro-
priété , les familles qui tombent au-dessous d'un
certain état de bien-être. Le régifne de commu-
nauté restitue périodiquement aux familles en
décadence la terre arable aliénée pendant l'époque
précédente (§ 16). Enfin le régime patriarcal oblige
tous les garçons à se marier dans la maison pater-
nelle, et à consacrer leurs efforts à la prospérité
commune.
Les anciennes communautés rurales qui sub-
sistent encore ou qui ont pris fin de nos jours
(§ 42), montrent assez que la même direction avait
été imprimée chez nous, pendant le moyen âge ,
aux populations des campagnes. D'un autre côté ,
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s 48. — L'INÉGALITÉ ET LA LIBERTÉ 391
les corporations d'arts et métiers, dont il reste en
Allemagne et en France de nombreux vestiges ,
tendaient toutes à imposer ce même système aux
populations urbaines, et à conjurer chez elles
l'inégalité qu'eût produite le libre développement
des talents et des aptitudes. Plus on étudiera
l'ancien régime, dans les documents que le temps
a conservés ou dans les institutions qui sont
encore en vigueur, et plus on se convaincra que,
tout en accordant des privilèges à quelques fa-
milles , il tendait surtout à assurer l'égalité aux
masses.
Le caractère distinctif du régime nouveau est
de détruire systématiquement les influences qui
maintenaient autrefois parmi les populations une
sorte d'égalité forcée, ou tout au moins de donner
à chacun la faculté de s'en affranchir. Il suffit, en
effet, de jeter les yeux sur les sociétés de notre
temps pour comprendre que les individus , dé-
gagés des entraves de la propriété collective , et
soustraits à la dépendance qu'imposaient autrefois
les autorités seigneuriales et patriarcales ou com-
munales (§ 42), s'élèvent rapidement s'il sont la
vertu et le talent; tandis qu'ils tombent non
moins vite s'ils sont incapables et vicieux. P^rmi
les dispositions qui engagent ainsi les hommes
dans ces voies opposées, on aperçoit d'abord celles
qui se lient à la production et à l'emploi de la
richesse. Mais en pénétrant plus avant dans la
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392 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVÉS
recherche des causes, on reconnaît que le progrès
ou la déchéance des familles sont une consé-
quence directe de l'aptitude ou de l'impuissance
à pratiquer les devoirs imposés par la loi morale.
Lorsque , suivant la méthode décrite au début
de cet ouvrage (§7), on consacre quelques se-
maines à l'étude approfondie d'une famille , on
constate que , dans toutes les contrées et dans
toutes les conditions, le chef de famille a, pour
stimulant principal , l'amour qui l'attache à la
femme, aux enfants et aux vieux parents. Animé
de ces sentiments, l'homme triomphe à la longue
de toutes les difficultés de sa situation; tandis que,
livré à l'égoïsme et aux appétits sensuels , il laisse
tarir les meilleures sources de prospérité.
Quant aux préoccupations spéciales qui élèvent
ou abaissent les familles, je place au premier
rang celles qui engendrent ou détruisent la pré-
voyance. En conseillant un emploi judicieux des
produits du travail, cette vertu crée, pour ainsi
dire, une seconde fois la richesse. Elle donne en
outre aux individus une sécurité que les traditions
patriarcales ou communales ne leur procuraient
qu'aux dépens de l'indépendance individuelle. A
ces deux titres, la prévoyance est une des qualités
essentielles aux peuples libres. Malgré les amé-
liorations qui honorent notre temps , elle est plus
rareaujourd'hui qu'elle ne l'était avant nos révolu-
tions dans les classes inférieures. Ceux^ qui ont le
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§ 48. — LINEGALITE ET LA LIBERTÉ 393
devoir de restaurer la paix sociale doivent cher-
cher les causes de cette décadence. Ils les trouve-
ront surtout dans les perturbations qui depuis
1793 ont sans cesse troublé Tordre matériel et
moral de la société.
La prévoyance est un ensemble de sentiments
et d'habitudes portant certains hommes à ne pas
se contenter du bien-être qui leur est personnel-
lement acquis , mais à se préoccuper sans cesse
d'en assurer la continuation , soit à eux-mêmes ^
soit à leurs descendants. L'homme prévoyant
aime le travail qui produit la richesse; il recherche
peu les jouissances matérielles de la consomma-
tion; il se complaît dans l'épargne qui donne une
satisfaction directe à sa préoccupation principale.
La prévoyance n'est point une disposition natu-
relle qui , semblable à certains caractères physi-
ques par exemple , distingue tous les individus
appartenant au même lieu social. Gomme les
aptitudes morales, elle appartient à cette catégorie
de facultés qui se propagent inégalement par la
pratique de la vie. Parmi les mobiles dominants
que l'observation signale , il faut placer en pre-
mière ligne les suivants : l'influence de la famille,
de l'éducation et du mariage ; les habitudes im-
primées par la loi , les mœurs , la Coutume , ou la
profession, et surtout par l'exercice plus ou moins
développé du libre arbitre. Il faut également tenir
compte des conditions imposées par le climat,
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394 CHAPITKE VI — LES RAPPORTS PRIVES
par la constitution topographique, par les courants
sociaux, par l'habitation urbaine ou rurale. L'ac-
tion combinée de toutes ces tendances a pour
effet de développer ou de restreindre la pré-
voyance et de produire , d'un lieu à l'autre , des
résultats fort différents.
En fait, par suite de l'inégalité naturelle et de
l'impulsion imprimée pendant les derniers siècles
aux divers États européens, la plupart des popu-
lations se présentent encore à notre époque dé-
pourvues de cette vertu. Jusqu'à ce jour , la ten-
dance à la propriété par l'épargne ne se révèle ,
sous les heureuses influences précédemment énu-
mérées , que dans des groupes peu nombreux et
chez de rares individualités. Je ne connais pas
d'étude plus intéressante et plus fructueuse que
celle qui a pour objet de déterminer les carac-
tères sociaux des professions et des localités ^ où
les traditions de prévoyance restent à la fois fé-
condes et spontanées.
L'imprévoyance reste donc de nos jours un des
traits dominants des mœurs européennes ; et si
elle ne produit pas de plus grands maux, c'est que
la force des choses et une sorte d'instinct de sa-
lut public soumettent presque partout les masses
à une minorité prévoyante. Cette nécessité suffi-
rait seule pour maintenir pendant longtemps des
1 Les Ouvriers européens, p. 20, 86, 146, 176, 182, 200, 230,
236,248,260,266.
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§ 48. — L'INÉGALITÉ ET LA LIBERTÉ 395
inégalités considérables dans les sociétés mo-
dernes , alors même que celles-ci , s'écartant de
leur principe, tenteraient encore de réagir contre
la nature des hommes et d'établir l'égalité au
moyen de dispositions coercitives.
Partout les hommes imprévoyants se reconnais-
sent aux mêmes traits caractéristiques. Ils s'ap-
pliquent rarement au travail avec l'énergie que
donnent aux âmes fortement trempées le senti-
ment du devoir et les autres convictions dérivant
de l'ordre moral. Parfois ils ne s'y soumettent que
par la contrainte , ou sous l'aiguillon d'une impé-
rieuse nécessité. Ils recherchent, au contraire ,
avec entraînement les satisfactions que procure
la consommation immédiate des produits obtenus
par le travail. Souvent même ils font la dépense
avant de toucher la recette, et ils s'efforcent
constamment d'obtenir, à l'aide du crédit, cette
anticipation de jouissances. Ils s'empressent de
dissiper les capitaux accumulés par les aïeux,
aussitôt que la propriété leur en est dévolue par
héritage. Les plus excusables sont moins vivement
sollicités par leurs appétits : ils peuvent conser-
ver le foyer paternel et les objets d'usage journa-
lier ; mais cette modération ne dépasse point le
cercle des nécessités du temps présent. Il ne leur
vient jamais à la pensée de sortir de leur quiétude
ou de s'imposer des privations pour assurer le
bien-être de leurs descendants. Abandonnés à
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39« CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVÉS
leur propre initiative, les adultes imprévoyants se
trouvent plongés dans le dénûment, dès qu'un
événement imprévu vient déranger Tordre des
travaux ou le cours régulier de l'existence , et ils
ne peuvent plus dès lors subvenir aux besoins des
femmes, des enfants et des parents vieux ou in-
firmes.
Placés à la tète des familles instables (§ 24) , ils
troublent la société , ne fût-ce qu'en laissant
souffrir ceux qui vivent sous leur dépendance.
Leur influence devient plus funeste lorsqu'il y a
chez eux, non pas seulement absence de vertu ,
mais encore penchant décidé au vice et à l'intem-
pérance. Ces individuaUtés inférieures ne pour-
raient réellement concourir à la prospérité com-
mune que si elles se trouvaient contenues dans
leurs appétits, au miUeu de familles patriarcales,
par l'autorité de chefs prévoyants. Et lorsqu'on
étudie le régime patriarcal chez les nomades con-
tigus à l'Asie et chez les agriculteurs russes , on
s'aperçoit bientôt que l'impuissance des jeunes
ménages à se gouverner eux-mêmes est la véri-
table cause qui maintient cette organisation so-
ciale , malgré des résistances individuelles , per-
sistantes et énergiques.
C'est par cette même cause que les Européens
occidentaux, parmi lesquels la prévoyance est
plus développée, ne sauraient cependant trouver
le bien-être et la stabilité en dehors des familles-
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§ 48. — L'INEGALITE ET LA LIBERTE 397
souches. Celle-ci forment, entre les familles
patriarcales et les familles instables, un terme
moyen qui paraît correspondre aux éternelles
inégalités de la nature humaine, et qui se prête
à tous les progrès et à toutes les exigences légi-
times de rintérêt personnel. Fondées, selon d'ad-
mirables traditions (§ 30), sur la Liberté testa-
mentaire, et sur une loi ab intestat encourageant
le travail, elles donnent satisfaction à tous les
instincts d'indépendance. Elles assurent, en outre,
l'existence des individualités qui ne pourraient
se suffire à elles-mêmes. Enfin, plus que toute
autre institution, la famille-souche a pour effet
de mettre les individus à l'abri du dénùment, et
de conjurer ainsi l'une des formes les plus fâ-
cheuses de l'inégalité.
La prévoyance n'est point une quaUté isolée :
elle est en connexion intime avec la tempérance,
la simplicité des goûts et la modération des
désirs; elle est le point de départ des propen-
sions les plus recommandables. Malheureuse-
ment, comme les autres vertus humaines, elle
se lie aussi par d'intimes affinités aux plus re-
doutables fléaux de la société, à l'orgueil et à l'é-
goïsme. Lors donc qu'elle se développe chez des
natures grossières ou rebelles aux influences mo-
rales, elle engendre aisément l'insensibilité pour
les souffrances d' autrui, ou la dureté envers les
inférieurs. Je m'explique ainsi que les individus
II 12
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^«8 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVÉS
élevés, par une âpre accumulation de l'épargne,
aux premiers échelons de la propriété, soient ha-
bituellement antipathiques aux masses d'où ils
sont sortis.
La prévoyance, pour être tout à fait bienfai-
sante, doit être tempérée et ennoblie par la plus
haute vertu sociale, par l'esprit de charité et de
dévouement. C'est alors seulement qu'elle de-
vient le signe manifeste de la supériorité. Si le
christianisme remplit le premier rôle, chez les
peuples civilisés, ce n'est pas seulement parce
qu'il conserve l'esprit d'initiative, tout en répri-
mant l'orgueil (§ 12) ; c'est, en outre, parce qu'il
concilie mieux que toute influence purement hu-
maine la prévoyance et l'amour du prochain.- Ce-
pendant les meilleures constitutions sociales n'a-
bandonnent pas exclusivement à la reUgion cette
mission tutélaire : elles poursuivent de leur côté
le même but, en mettant en jeu les influences
civiles et politiques compatibles avec la liberté.
Ainsi, en décrivant au chapitre suivant la consti-
tution britannique, je montrerai que les élections
(§ 60) et diverses réunions populaires y ramènent
incessamment les riches au sentiment de leurs
devoirs envers les pauvres.
Les proclamations de principes qui, depuis
1789, signalent avec persistance les nouveautés
révolutionnaires comme particulièrement pro-
pres à produire l'égaUté, sont en contradiction
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§ 48. — L'INÉGALITÉ ET LA LIBERTÉ 391
avec les faits que je viens d^exposer. En voyant
tant de confianjce , on serait tenté de croire que
les inégalités qui résultent partout de la diversité
des aptitudes physiques et morales, se trouvent
neutralisées chez nous, plus qu'ailleurs, par des
propensions exceptionnelles. Les études compa-
rées que j'ai faites à ce sujet m'ont toujours con-
duit à la conclusion inverse : la France est, entre
les nations européennes, la moins portée à l'éga-
lité ; et je vais d'abord justifier cette assertion
par des faits.
Les véritables inclinations de notre pays se ré-
vèlent souvent à l'observateur par les faits et les
sentimtents qui se rattachent à l'usage des titres
de noblesse. L'un des toaits les plus affligeants
de la décadence de l'ancien régime est l'obstina-
tion avec laquelle la noblesse, privée de ses an-
ciennes attributions et déchue de la supériorité
qui s'attache à l'accomplissement d'un devoir pu-
blic, revendiquait des privilèges surannés ^ et un
ascendant fondé uniquement sur la naissance.
Depuis la Révolution, l'ancienne caste n'a pas
cessé de déchoir : les grandes situations se sont
constituées pour la plupart en dehors d'elle , et
il serait difficile de citer aujourd'hui une seule
qualité qui lui soit exclusivement propre. Elle
est même moins liée que le reste de la nation au
2 Le duc de Saint-Simon a peint à son insu , dans ses Mémoires ,
cette décadence de la noblesse , en décrivant Va/faire du Bonnet,
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400 CHAPITKE VI — LES RAPPORTS PRIVÉS
mouvement utile de la société ; et elle aban-
donne, par conséquent, de plus en plus aux au-
tres classes l'influence qui se fonde sur la vertu
et le talent, sur le travail et la richesse. Elle n'a
donc plus désormais aucun droit spécial à la
considération publique. Cependant les mœurs
maintiennent avec persistance le prestige de la
noblesse ; et Ton ne peut trouver pour cet en-
gouement d'autre explication qu'une soif insa-
tiable de privilèges, et la répugnance pour l'éga-
lité dans ce qu'elle a de naturel et de respectable.
Les filles de toute condition , ayant à faire choix
d'un époux, préfèrent presque toujours à l'homme
doué de vertu, de talent et de richesse, le noble
dépourvu de ces qualités. Les pères de famille
eux-mêmes, élevés par le travail aux premiers
rangs de leur profession, croient rehausser cette
situation en s' alliant à des familles titrées. Ce
prestige du nom n'est pas acquis seulement à
ceux qui en sont dignes, c'est-à-dire aux hommes
dont la valeur personnelle est rehaussée par la
renommée d'ancêtres ayant notoirement rendu
de grands services au pays. Il est exploité avec
profit par des personnes qui se sont attribué, à
l'aide d'une usurpation manifeste, cet avantage
si envié. Le succès universel des usurpateurs
de titres se fonde évidemment sur une aberra-
tion populaire, entretenue par un puéril instinct
d'inégalité.
^TO^
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§ 48. — L'INEGALITE ET LA LIBERTE 401
Les décorations et les titres conférés par les
moindres souverains étrangers sont recherchés
par les Français avec un empressement extra-
ordinaire. Cette faiblesse est exploitée avec suc-
cès par une multitude d'intermédiaires officieux
qui se créent ainsi de gros revenus, ou qui, à
Faide de cet appât, assurent à leurs gouverne-
ments des services que l'on ne pourrait souvent
obtenir, même à prix d'argent. La Légion d'hon-
neur a été une des institutions fondamentales de
l'Empire ; c'est une de celles qui ont contribué à
rendre ce régime plus populaire que celui de la
République. Bien que, dans l'ordre civil surtout,
cette distinction n'ait pas toujours été le signe
exclusif du talent et de la vertu , elle continue à
exciter des convoitises dont l'âpreté est connue
de tous ceux qui, sous nos divers gouvernements,
ont été les intermédiaires officiels entre le sou-
verain et les postulants. Plusieurs traits de la Ré-
volution de 1848 semblent même indiquer qu'il
serait moins facile, en France, d'attaquer le pri-
vilège de la Légion d'honneur que le droit de
propriété.
Les lettres , les sciences et les arts qui révè-
lent constamment, à tous les degrés de la hiérar-
chie sociale, des aptitudes éminentes, ont fourni
de tout temps un bon moyen de rapprocher les
hommes et de propager l'esprit d'égalité. En An-
gleterre, par exemple, où l'on se plaît à honorer
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402 CHAPITRE VI — LES ILV^ORTS PRÎTES
le mérite personnel, tous ceux qui se dévouent
ou s'intéressent à quelque spécialité des arts libé-
raux , se réunissent dans de puissantes sociétés
libres (§ 46) qui remplissent avec succès une
haute mission d'encouragement. Ces sociétés
concourent, en effet, au progrès de l'art, à l'aide
de ressources financières provenant de sou-
scriptions individuelles , et elles mettent en relief
les hommes supérieurs en leur conférant, par
voie d'élection, les dignités de la corporation. En
France , les sociétés scientifiques fondées sur ce
principe libéral n'ont jamais pris un grand dé-
veloppement. Les niveleurs de la Révolution
se sont montrés peu disposés à les favoriser ou
même à les tolérer. L'opinion publique a ratifié,
au contraire, le rétablissement et l'extension de
l'Institut constitué en corporations fermées (§ 46).
Le principe n'en est guère contesté, et les cri-
tiques qu'on en fait de loin en loin s'inspirent
moins du respect des principes que de rancunes
et de jalousies.
Les privilèges de l'Institut sont plus que jamais
recherchés, et je ne vois guère d'hommes émi-
nents qui ne s'empressent, à l'occasion, d'entre-
prendre les démarches fort pénibles qu'imposent
les candidatures. Je reconnais que ces privilèges
se lient à des motifs d'intérêt public; mais je
constate que ce régime ne rapproche guère ceux
qui cultivent les professions libérales, et qu'il
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§ /i8. — LINEGALITE ET LA LIBERTE 403
détruit, au contraire, parmi eux la pratique de
Fégalité.
L'une des manifestations les plus habituelles de
l'esprit de privilège incrusté en quelque sorte
dans la masse de notre nation , est la tendance
irrésistible qui nous porte à instituer dans les
lieux publics diverses catégories de places. Cette
tendance ne se révèle pas seulement dans les en-
treprises de Spéculation, où les peuples réellement
pénétrés de l'esprit d'égalité, les Américains du
Nord par exemple , ne tolèrent qu'une sorte dé
places et un seul tarif; elle s'est maintenue , de
nos jours comme sous le régime ancien , même
dans les fêtes publiques où les places sontoctroyées
gratuitement par l'autorité. Et ce qui montre bien
qu'il s'agit ici d'un instinct populaire, c'est que ce
sont surtout les parvenus qui se montrent friands
de ce genre de distinctions. Les femmes, qui
jouissent plus que les hommes des satisfactions
de vanité acquises à la famille par la situation de
son chef, tendent à conserver ce petit désordre.
Sous ce rapport, la malignité publique a relevé
plusieurs traits curieux pendant les premiers mois
de la Révolution de 4848. En pareil cas, cependant,
l'esprit de critique ne se révèle que par quelques
bons mots sans aigreur : les masses populaires
s'arrangent des derniers rangs, et elles concèdent
de bonne grâce ces menus privilèges aux auto-
rités qui, chez nous, se succèdent si rapidement.
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404 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES
Le christianisme 5 qui, depuis douze siècles , a
exercé une influence profonde sur le caractère de
notre nation , n'a pu encore triompher de cette
tendance invétérée vers les inégalités convention-
nelles. Je crois même voir que les tentatives faites
systématiquement depuis 4789 pour imposer
l'égalité à la France par la loi, dans les institu-
tions civiles et politiques , ont déterminé dans les
mœurs une recrudescence de l'esprit d'inégalité.
Ainsi que je l'ai remarqué (§ 15) , les places que
les fidèles occupent dans les églises catholiques
comme dans les temples protestants, sont de plus
en plus réglées en raison de la fortune et de la
condition sociale. Je connais même plusieurs
églises de village où lk)pinion publique accorde ,
comme autrefois , aux acquéreurs de certaines
terres la jouissance exclusive de places exception-
nelles.
Depuis la Révolution , les mœurs établissent
entre les diverses classes une distinction chaque
jour plus marquée. C'est ainsi qu'on ne retrouve
plus , même dans les familles de condition mo-
deste, la trace de la familiarité affectueuse qui
régnait autrefois entre les maîtres et les domesti-
ques (§ 29). Le luxe qui désole aujourd'hui notre
société semble être , pour beaucoup de familles ,
une protestation inspirée par l'inégalité naturelle
des conditions. Froissés par les institutions qui
tendent au nivellement social , les riches veulent,
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§ 48. — L'INEGALITE ET LA LIBERTE 405
à force d'extravagances , faire voir aux pauvres
la distance qui sépare les classes extrêmes de la
société.
La préférence qu'on accorde de plus en plus ,
en France , aux fonctions publiques sur les pro-
fessions privées est une autre manifestation habi-
tuelle de l'esprit de privilège. Cet entraînement,
dont je signale plus loin (§ 63) les causes et les
résultats, se présente souvent comme une réaction
des mœurs contre les lois.
On n'est guère choqué , en France , de voir ac-
corder aux fonctionnaires des privilèges qui sem-
bleraient intolérables en Angleterre, où cependant
certaines inégalités de naissance sont admises
en principe (§ 60). C'est ainsi que, depuis une
époque reculée , l'opinion se montre favorable au
système ^ qui dispense les fonctionnaires de ré-
pondre, devant les tribunaux de droit commun,
du dommage qu'ils ont pu causer indûment à un
citoyen en exécutant leur mandat. La plupart des
critiques adressées à^ce régime ont été inspirées
3 La constitution promulguée après les événements du 18 bru-
maire an VIIT maintenait, sous ce rapport, plusieurs traditions de
l'ancien régime. Elle portait : « Les agents du gouvernement
« autres que les ministres ne peuvent être poursuivis pour des
« faits relatifs à leurs fonctions qu'en vertu d'une décision du
« conseil d'État. » (Décret du 22 frimaire an VIII, art. 75.)
Henrion de Pansey, de Cormenin et beaucoup d'autres juriscon-
sultes ont émis l'opinion que cette disposition a été abrogée, avec
la Constitution de l'an VIII, par la Charte de 1814. Aucune loi
postérieure ne Ta rétablie. Mais la jurisprudence Ta maintenue
sous tous les régimes.
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406 CHAPITBE VI — LES RAPPORTS PRIVES
par le désir dé renverser le gouvernement établi,
plutôt que par le respect de cette égalité salutaire
qui se concilie avec Tordre public. Jamais , en
effet, les hommes qui ont successivement occupé
le pouvoir depuis Fan VIII , n'ont proposé l'abro-
gation de cette loi. Aucun d'eux ne paraît avoir
entrevu cet axiome admis depuis longtemps par
tous les peuples libres , que l'égalité , en cette
matière , n'est pas seulement conforme à l'intérêt
général , mais qu'elle est surtout utile aux pou-
voirs souverains en les déchargeant de la respon-
sabilité imposée , dans le système français , par
les passions et les vices de cent mille subor-
donnés.
Depuis trois siècles*, tous nos gouvernements
ont, àl'envi, créé des charges vénales, des établis-
sements exceptionnels de commerce et d'indus-
trie, des taxes pour la vente des denrées, des tarifs
douaniers protecteurs de certaines manufactures,
ou, en d'autres termes, des privilèges fort oné-
reux pour la majorité dés prpducteurs et des con-
sommateurs. Ils ont ainsi violé le principe d'éga-
lité dans son application la plus utile et la plus
respectable. Cependant l'opinion publique, égarée
par ces pratiques séculaires, conserve à cet égard
l'esprit de l'ancien régime en décadence, et elle
ne cède pas sans résistance aux courageuses ini-
tiatives qui honorent le plus le gouvernement de
Napoléon III.
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s 48. — L'INÉGALITÉ ET LA LIBERTÉ 407
Je ne vois pas, d'un autre côté, que cëè pto-
pensions invétérées vers l'inégalité puissent être
modifiées, comme l'espèrent quelques-uns, par
l'action prolongée d'un nouveau régime qui substi-
tuerait, aux classes dirigeantes actuelles, de nou-
velles classes sorties des derniers rangs de la so-
ciété. C'est précisément dans ces rangs inférieurs
qu'existent, bien qu'à l'état latent, les sentiments
qui demandent à l'inégalité les satisfactions les
moins justifiables. Chacun sait, en effet, que ceux
qui commencent à s'élever traitent leurs égaux de
la veille avec une dureté toujours rare chez les
personnes placées, dès leur naissance, dans une
situation élevée. Ce vice des parvenus est vive-
ment senti des classes inférieiires. Il contribue
plus qu'on ne croit à maintenir l'harmonie êiltl*e
les classes extrêmes de la société. Il prouve que
la réforme sociale ne se trouvera pas dans les
institutions qui violent la liberté pour détruire les
inégalités établies par la nature ou créées par le
travail des aïeux.
Ce n'est point ici le lieu de juger méthodique-
ment les diverses tendances que je viens de
rappeler : je me borne à conclure que, malgré les
répugnances légitimes attachées au souvenir de
plusieurs privilèges de l'ancien régime , notre
pays ne montre aucune propension exception-
nelle pour l'égalité , même dans les cas où elle
serait désirable. Loin de là, on peut souvent
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408 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVÉS
regretter que, sous ce rapport, il se laisse devan-
cer par les autres peuples.
L'égalité est journellement vantée, par nos
écrivains et nos orateurs , comme le plus sacré
des principes sociaux; mais tous nos parvenus la
repoussent, même dans ce qui est légitime, avec
un entraînement qui ne se manifeste chez aucune
autre nation européenne. De cette contradiction
entre la doctrine et la pratique , naît un état de
malaise qui affecte la société entière , et qui pèse
principalement sur les classes inférieures. Celles-
ci, voulant atteindre le but chimérique qu'on leur
montre , et se sentant incapables d'égaler les su-
périorités créées par l'intelligence et le travail ,
s'irritent contre l'ordre établi. Elles sont peu
portées à demander à leurs chefs la direction sans
laquelle elles ne sauraient s'élever; tandis que ces
derniers sont enclins à la refuser. Lorsque la
hiérarchie sociale est régulièrement fondée sur la
vertu , le talent, la richesse et sur le souvenir des
services rendus, les classes dirigeantes ont intérêt
à la fortifier par l'affection et les- succès de leurs
subordonnés. Lorsque, au contraire, elle est sans
cesse contestée par la haine et l'esprit de nivel-
lement, les chefs de la société sont disposés à
étouffer tous les mérites naissants qui pourraient
dans l'avenir leur faire concurrence. C'est ainsi
que les sociétés s'élèvent et prospèrent à la faveur
d'une hiérarchie légitime ; tandis qu'elles s'abais-
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§ 48. — L'INEGALITE ET LA LIBERTE 409
sent et souffrent par Texagération du principe
d'égalité.
La solution de nos problèmes sociaux n'est pas
empêchée, comme quelques-uns le pensent, par
les exigences de l'égalité. Ce prétendu principe
ne s'opposera point aux réformes indiquées par
l'intérêt public. Pour écarter toute espèce de
doute, il suffit de constater que le premier Empire,
sans soulever des répugnances populaires , a pu
rétablir des privilèges (§ 23) abandonnés par tous
les peuples libres.
Les personnes qui se dévouent à la réforme
sociale, en s'inspirant de la raison et de la justice
(§ 8), ne sont donc point obligées, par une cause
de force majeure , de s'écarter ici du droit chemin
tracé par leur méthode. Il est inexact d'affirmer
que notre nation veuille faire prévaloir à tout prix ,
dans les rapports sociaux , une égalité contraire
à l'intérêt public comme à la nature même des
hommes et des choses. On ne saurait se fonder
sur l'existence d'un tel préjugé pour repousser
les bonnes habitudes d'inégalité ou de hiérarchie
qui font le succès des autres peuples. L'obstacle
à la réforme naîtrait plutôt de la tendance oppo-
sée. C'est ainsi par exemple que , pour rétablir
l'harmonie sociale, nous serons d'abord peu por-
tés à adopter la familiarité affectueuse qui unit
les classes extrêmes de la société espagnole;
la coutume traditionnelle qui mêle tous les rangs
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410 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVÉS
pendant le service divin, en Russie, dans l'empire
ottoman, en Grèce, en Italie et en Espagne; les
sentiments d'intérêt public qui rapprochent jour-
nellement , dans des associations fécondes , les
Anglais de toute condition; enfin beaucoup d'au-
tres pratiques d'égalité qui honorent la civilisa-
tion européenne , et qui sont citées dans cet
ouvrage.
La méthode d'observation prouve que les peu-
ples libres et prospères sont portés , par deux sé-
ries parallèles de sentiments et d'intérêts , à pro-
pager et à restreindre en même temps l'égalité
dans les rapports privés.
• Ainsi, comme je l'ai prouvé aux chapitres pré-
cédents, les nations européennes tendent vers
l'égalité : dans la religion, en abolissant toute dis-
tinction légale entre les divers cultes; dans la pro-
priété , en provoquant le rachat des redevances
féodales; dans la famille , en renonçant à l'organi-
sation patriarcale et en favorisant l'établissement
séparé des jeunes ménages ; enfin , dans les régi-
mes du travail et de l'association , en supprimant
les privilèges et les monopoles. Je montrerai plus
loin (§ 61) qu'il en est de même dans la vie publi-
que , en ce qui concerne l'impôt et la justice.
Mais , d'un autre côté , les Européens libres et
prospères maintiennent ou accroissent l'inégalité
dans ces mêmes subdivisions de la vie sociale, en
conservant une situation exceptionnelle aux cler-
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s 48. — L'INÉGALITÉ ET LA LIBERTÉ 411
gés des cultes les plus influents, en accroissant
l'intervalle qui sépare les termes extrêmes de la
richesse et de la pauvreté , en renforçant par la
loi civile l'autorité paternelle et la distinction des
droits et devoirs des deux sexes , en compliquant
le régime du travail , et en établissant par là une
différence de plus en plus marquée entre les fonc-
tions du patron et celles de l'ouvrier.
En résumé , les inégalités sociales dérivent de
la nature humaine, de même que. les météores
proviennent de la constitution de l'atmosphère.
Comme la pluie qui ravage ou féconde nos champs,
comme le vent qui détruit ou anime nos vaisseaux,
l'inégalité, considérée en elle-même, ne doit point
être signalée comme le mal absolu. Loin de là ,
elle est une force précieuse pour les nations qui
savent en conjurer les inconvénients.
Il en est de la liberté comme de l'égalité : le
même contraste se retrouve, en apparence, entre
les intérêts qui font aimer ce principe et ceux qui
recommandent le principe d'autorité. Des lois et
des habitudes dérivant de la nature même de
l'homme maintiennent encore ici un juste accord
entre les propensions opposées. Tandis que les
régimes de contrainte établis par la loi s'adoucis-
sent et commandent moins formellement la pra-
que du bien, les forces morales émanant de la
x^eligion , de la propriété , de la famille , du travail
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412 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES
et de rassociation , s'imposent plus impérieuse-
ment aux esprits, et répriment le mal avec plus
d'efficacité *.
On se met donc en contradiction avec l'expé-
rience, la raison et la justice , quand on présente
aux peuples l'égalité et la liberté comme des
principes absolus, dont il faudrait poursuivre à
tout prix la réalisation pratique. L'égalité et la
liberté ne sauraient prétendre à être élevées,
comme la religion , la propriété et la famille , au
rang des principes primordiaux. Ce sont des pré-
ceptes d'ordre secondaire , dont l'application , va-
riant partout avec la nature des hommes et des
choses , doit être tempérée et souvent interdite
par les préceptes non moins respectables qui im-
posent aux peuples l'autorité et la hiérarchie.
Si l'on s'abuse en présentant séparéipent l'éga-
lité et la liberté comme des principes, on commet
une erreur encore plus manifeste en les réunis-
sant dans une seule formule. L'égalité et la liberté
se prêtent parfois un mutuel concours, et c'est ce
qui a lieu partout où deux cultes rivaux sont en
présence; mais souvent aussi les deux forces agis-
sent en sens opposé. Ainsi, l'ancien régime refu-
sait souvent la liberté à la profession (§ 46) et à la
4 Les personnes qui voudraient s'enquérir plus complètement
des erreurs qu'entraîne l'abus des mots égalité , liberté , progrès ,
démocratie, etc., pourront consvWeT l' Organisation du travail, §§ 56
H 60.
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§ 49. — AVÈNEMENT ACCIDENTEL DU PAUPÉRISME 413
commune pour y faire régner Tégalité; tandis que,
de notre temps, Tune des principales sources
d'inégalité provient de la liberté du travail. Je
vais même montrer que l'indépendance récipro-
que des diverses classes, en se combinant avec des
événements imprévus , a créé momentanément ,
en Europe, des inégalités inconnues dans les an-
ciens régimes sociaux.
S 49
LE PAUPÉRISME EST, CHEZ LES MODERNES, LE GENRE D'INÉGALITÉ
AUQUEL IL IMPORTE LE PLUS DE PORTER REMÈDE
Ce qui me frappe surtout dans les régimes
d'inégalité qui apparaissent avec des caractères
si différents aux deux extrémités de l'Europe,
c'est que l'Orient confère artificiellement à quel-
ques familles une élévation exceptionnelle, tandis
que l'Occident laisse des populations entières
tomber dans un état permanent de pauvreté. On
ne trouverait pas aujourd'hui, dans l'empire
russe, un village qui ne possède, avec une cer-
taine culture morale, des moyens réguliers de
subsistance; en Angleterre et en France, au
contraire, et spécialement dans les localités les
plus riches, nous voyons des populations entières
plongées dans le vice et le dénûment.
Il serait superflu de reproduire ici le tableau
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414 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVÉS
de ces misères sociales qui, depuis 1830, ont été
si souvent décrites. Toutefois, avant d'indiquer
le remède que beaucoup d'hommes de bien com-
mencent à appliquer, je rappellerai sommaire-
ment l'origine et la propagation du mal. Il me
semble, en effet, que le meilleur moyen de donner
confiance dans l'accomplissement prochain de la
réforme est de faire comprendre que les causes
du paupérisme sont essentiellement acciden-
telles.
Cependant, pour marcher d'un pas assuré, il
faut se garder des illusions qui dissimuleraient
les difficultés de l'entreprise. Aujourd'hui, dans
l'Occident, les classes inférieures sont soumises
à des causes permanentes de pauvreté. Ces
causes ne pesaient point sur elles, lorscpi'elles
étaient protégées, comme elles le sont encore
dans l'Orient, par la triple influence de l'autorité
seigneuriale, de la famille patriarcale et de la
communauté des biens (§ 4f8). Il est manifeste
que, dans nos sociétés libres, tout homme vi-
cieux et imprévoyant a le pouvoir de constituer
une famille privée de toute garantie de stabilité.
Rien n'empêche donc désormais les classes dé-
gradées de multiplier les foyers de vice et de
misère.
La pauvreté n'a pas cessé de se propager sous
cette influence , à mesure que les institutions
féodales étaient abrogées dans l'Occident ; et elle
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§ 19. ^ AVENEMENT ACCIDENTEL DU PAUPERISME 418
s'est souvent révélée dans notre ancien régime
par d'intolérables souffrances, lorsque les épi-
démies, les famines et les guerres civiles venaient
aggraver , pour les classes inférieures , les diffi-
cultés de l'existence. Mais, dans les circonstances
ordinaires, deux causes principales concouraient
à renfermer le mal dans des limites assez étroites.
Les individus restaient volontiers au lieu natal.
Ils y obéissaient à des coutumes traditionnelles
et à des autorités locales qui se transformaient
lentement, selon le besoin des populations. La
plupart se trouvaient ainsi préservés des maux
qu'auraient fait naître des mariages imprudents
ou des entreprises mal conçues. En même temps,
les inspirations de l'esprit chrétien et le besoin
d'assurer la paix publique suggéraient la créa-
tion d'une multitude d'institutions de bienfai-
sance \ Durant cette période, la liberté, inspirée
par la religion et guidée par la tradition, appor-
tait un remède ou un palliatif aux désordres pro-
duits par l'abolition graduelle des régimes de
contrainte.
Malheureusement, cet état d'équilibre a été
brusquement détruit, à dater de la fin du dernier
siècle, et surtout depuis la paix de 1845, par
l'extension subite du régime manufacturier. Ce
1 On peut consulter à ce sujet une énumération, présentée par
M. A. Canron, des anciennes institutions de bienfaisance de la
ville d'Avignon. {Revue d'éœnomie chrétienne , isirvner i^\.)
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416 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES
régiiùe, inauguré par un concours d'inventions
mémorables (§ 2), neutralisa tout d'abord les
causes préservatrices que je viens de signaler.
Enlevant les populations au lieu natal, il les accu-
mula dans des localités dépourvues d'institutions
propres à conjurer les effets du vice et de l'im-
prévoyance.
Ces inventions ont promptement fait déchoir,
par une concurrence irrésistible, et les an-
ciennes fabriques rurales à moteurs hydrauliques
(§37), et les ateliers domestiques consacrés à
l'élaboration des matière_s textiles et des métaux.
Elles ont créé d'immenses manufactures groupées
sur les bassins houillers, et pourvues de moyens
illimités de fabrication. De nombreuses cités,
formées dans ces conditions nouvelles, prirent,
en quelques années, un développement qui, sous
le régime antérieur, eût exigé un siècle d'efforts
soutenus. Elles attirèrent naturellement les indi-
vidus qui supportaient le moins patiemment l'au-
torité de la famille et des autres influences tradi-
tionnelles établies dans les campagnes. Suivant
les habitudes déjà créées pour le recrutement de
l'armée et des colonies, elles fournirent d'abord
aux localités des moyens d'ordre et de sécurité.
Mais cette limite fut bientôt dépassée : les ma-
nufacturiers, en offrant sans cesse un salaire
élevé, et en excitant outre mesure l'esprit d'in-
dépendance, déclassèrent également les masses
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§ 49. — AVENEMENT ACCIDENTEL DU PAUPÉRISME 417
imprévoyantes qui, jusque-là, avaient trouvé le
bien-être dans la vie rurale.
Alors 'commença à se produire un ordre de
choses sans précédent. On vit se grouper autour
des nouveaux engins de fabrication d'innom-
brables populations séparées de leurs familles,
inconnues de leurs nouveaux patrons, dépour-
vues d'habitations décentes, d'écoles et d'églises,
privées , en un mot, des moyens de bien-être phy-
sique et moral qui jusque-là avaient été jugés
indispensables à l'existence d'un peuple civilisé,
A ce triste état de choses , les ouvriers ne trou-
vaient qu'une) seule compensation, la libre dispo-
sition d'un salaire considérable : mais le plus
souvent cet avantage ne fit qu'exciter les appétits
sensuels, sans assurer le bien-être. Ce régime
pesait à l'improviste sur des individus brusque-
ment arrachés à un antique patronage, et à des
habitudes de sobriété imposées par la Coutume.
On conçoit donc qu'il ait provoqué des désordres
sociaux dont l'humanité n'avait eu jusqu'alors
aucune idée. Beaucoup de familles vertueuses et
prévoyantes, attirées à leur tour par l'appât du
gain dans les nouvelles manufactures, y ont subi
l'influence funeste d'un milieu corrompu. Cette
influence a été plus marquée sur leurs enfants
qui, s'écartant des bonnes traditions paternelles,
ont cédé peu à peu à la contagion.
Ces déplorables conditions ont encore été ag-
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418 CHAÏMTRE M — LES HAPPOHTS PRIVÉS
gravées par les chômages et les crises commer-
ciales, sorte de fléau périodique émanant du
nouveau régime manufacturier. Chaque ancienne
fabrique rurale, en effet, pourvoyait seulement
aux besoins de certaines localités circonscrites ;
en sorte que l'équilibre entre la production et la
consommation s'y établissait naturellement. Les
travaux de l'industrie étaient à peu près perma-
nents, et ils trouvaient au besoin pour complé-
ment ceux de l'agriculture. Les nouvelles usines,
au contraire, sont en mesure d'accroître sans
cesse leur production , à tel point qu'un groupe
manufacturier pourrait quelquefois prétendre à
approvisionner le monde entier. Elles sont con-
duites par conséquent à augmenter, puis à res-
treindre subitement le cercle de leurs affaires,
pour profiter successivement de la hausse et de
la baisse des produits. A chaque retour de chô-
mage, les populations se trouvent ainsi soumises
aux privations les plus dures. Ce dénûment est
d'autant plus pénible pour ces populations, qu'il
succède à des habitudes de superflu contractées
aux époques d'activité fiévreuse de la fabrique,
et qu'il ne peut être adouci par les ressources du
travail agricole.
Sous ces mauvaises influences les mœurs se
corrompent rapidement. Les femmes et les en-
fants, soumis comme le chef de famille au travail
manufacturier, et retenus constamment hors du
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i 49. — AVÈNEMENT ACCIDENTEL DU PAUPÉRISME 419
foyer, prennent des habitudes d'indépendance et
de promiscuité incompatibles avec tout ordre
domestique. Les narcotiques et les spiritueux
devienn^t la seule diversion aux fatigues du tra-
vail et aux soucis de l'existence. Ils ajoutent à la
perte du sens moral la dégradation physique. Ils
rendent la misère permanente, malgré l'éléva-
tion de salaire qui, avec de bonnes mœurs, eût
assuré le bien-être de la famille. Les manufac-
tures établies au milieu d'ouvriers chez lesquels
l'ancien régime n'avait pu triompher d'un pen-
chant invétéré à l'ivrognerie ont donné à ce dé-
sordre un développement nouveau. Les grands
ateUers , où l'interruption des rapports de pa-
tronage (§50) laisse les subordonnés sans direc-
tion, offrent, les jours de paye, des spectacles
plus révoltants que les plus odieuses scènes de
la vie sauvage. On y voit les femmes et les en-
fants, affamés et dénués de toute ressource,
errant avec anxiété autour du cabaret, où le chef
de famille dissipe en débauches les ressources
de la maison.
A Paris, par exemple, on trouve, à côté de
types excellents *, des ouvriers livrés à des vices
dont les riches oisifs avaient jadis le triste pri-
vilège ; on en voit notamment ^ qui, gardant quel-
que régularité dans leurs débordements, organi-
2 Les Ouvriers des deux mondes, t. I", p. 27; t. III, p. 372.
=:3 Ibidem, i. U, p. 145.
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420 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES
sent leur existence en dehors du mariage , impo-
sent à leur concubine un labeur assidu, pendant
qu'ils dépensent journellement au cabaret et dans
d'autres mauvais lieux des sommes ^i suffi-
raient pour assurer le bien-être d'une famille
nombreuse. Profondément imbus de l'esprit ré-
volutionnaire , portant envie à toute supériorité
sociale, ils n'admettraient pas que le patron pût
intervenir, par des conseils bienveillants, pour
provoquer un emploi plus judicieux du salaire.
Rarement même ils consentent à s'affilier à une
société de secours mutuels ; et, plutôt que de re-
noncer à une partie de leurs débauches, ils s'ex-
posent à toutes les privations. qui accompagnent
la maladie. Mais, en même temps, ils critiquent
avec amertume l'organisation sociale qui les
laisse dans le dénûment, quand viennent le chô-
mage et la vieillesse. Leur thème favori est de
blâmer l'égoïsme des classes supérieures, aux-
quelles, par une singulière inconséquence, ils
voudraient imposer le devoir d'assistance, en
leur refusant le droit de direction et de contrôle \
Les exemples donnés par certains patrons ne
sont pas meilleurs ; en sorte que, même dans le
régime du travail , les éléments de la vie morale
4 Ces types dégradés, inconnus jusqu'à ce jour chez les cliré-
tiens , ont été décrits avec une énergie singulière dans l'ouvrage
ayant pour titre : Le Sublime, ou le Travailleur comxne il est en 1870,
parut! ancien ouvrier. 4 vol. in -8°, Paris, 1870; librairie inter-
nationale.
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§ 49. — AVÈNEMENT ACCIDENTEL DU PAUPÉRISME 421
commencent à manquer à Paris. Notre capitale
reproduit ainsi peu à peu le type, que le chris-
tianisme semblait avoir détruit, de ces antiques
cités qja l'espèce humaine s'est éteinte dans le
désordre. Je connais des chefs de métier qui,
pour préserver leurs jeunes fils de cette corrup-
tion, sont obligés de se séparer d'eux, et de con-
fier leur apprentissage à des confrères établis
dans les petites villes de l'Allemagne.
En Angleterre, où les bassins houillers abon-
dent, le régime manufacturier s'est développé,
avec le paupérisme, plus que dans le reste de
l'Europe ; mais une révolution sociale n'y a point,
comme en France, compliqué la situation. En
revanche, certaines erreurs s'y sont développées
avec une continuité que n'a point comportée chez
nous l'intermittence des révolutions. Ainsi les
Anglais, poussant la liberté individuelle jusqu'à
ses extrêmes limites, ont admis comme normaux
et réguliers les faits les plus regrettables du nou-
veau régime : ils ont accumulé sans regret les
ouvriers dans des villes composées de fabriques.
Ils ont converti en salariés les chefs de métier,
les petits tenanciers, les artisans et les ouvriers
domestiques, précédemment disséminés dans les
campagnes. Ils ont ainsi favorisé la rupture des
liens qui avait jusque-là maintenu la permanence
des rapports entre les maîtres et les ouvriers.
Guidés par une fausse théorie, ils ont cru amé-
II ir
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;m chapitre vi — les rafpows prives
liorer le travail manufecturier en ifestreîgnant le
cercle des devoirs sociaux. Selon cette théorie,
les ouvriers n'auraient qu'à exélîuter le travail
convenu; les maîtres n'auraient qu'à payer" le
salaire contradictoirement débattu selon les lois
de l'offre et de la demande. La pratique de ce? ré-
gime, continuée pendant un demirsiècle avec wtie
imperturbable logique, a sérieusement ébranlé
la constitution sociale. Souvent même, comm«
l'indiquent des documents officiels, elle a con-
tribué à produire un état d'abjection qui tombe
au-dessous de la barbarie et qui touche presque
à la bestialité.
Partout, au surplus, le paupérisme des manu^
factures de l'Occident offre , à l'intensité près , les
mêmes caractères. Il met, pour ainsi dire, les po-
pulations en dehors de la loi générale de& sociétés,
en annulant pour elles les bienfaits de la reftgion ,
de la propriété et de la famille. L'affaiblissement
des liens de parenté et la désorganisation' du foyer
domestique sont toujours les symptômes les plus
apparents du fléau. L'habitation prise à loyer , et
dénuée des plus indispensables conditions de
bien-être , montre tout d'abord que la famille a
perdu le sentiment de la dignité humaine. Le
père en est presque toujours éloigné par les obli-
gations du travail, ou par la recherche des plaisirs
grossiers. Abaissée à la condition d'ouvrier, la
mère déserte également le logis , soit qu'elle
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§ 49. — AVÈNEMENT ACCIDENTEL DU PAUPÉRISME «3
s*adonne au désordre , soit qu'elle supporte hon-
nêtement te poids d'un rude travail. Les enfants,
pervertis par ces mauvais exemples et privés de
tout enseignement moral, prennent peu à peu les
habitudes de Fimprévoyance et du vice. Affaiblis
prématurément par les privations et l'intempé-
rance, les vieu;x parents meurent dans la misère,
bien avant le terme fixé par le cours régulier de
la vie. iEnûn tous ces maux sont aggravés par une
instabilité qui, jusqu'à présent, ne s'était ren-
contrée que chez les peuples sauvages, tirant
une subsistance précaire de la chasse ou de la
récolte des productions spontanées.
A la vue de ces maux , plusieurs écrivains de
notre temps ont été conduits à condamner le
principe même des sociétés de l'Occident. Les
uns , se bornant à critiquer l'ordre établi , ont fait
naître dans les cœurs le désir des révolutions. Les
autres, cherchant le remède en dehors de l'expé-
rience , sont revenus par diverses voies , directes
ou détournées , à l'ancien régime de contrainte.
En se reportant aux faits qui font l'objet des pré-
cédents chapitres, on constatera aisément que de
telles solutions sont peu judicieuses. Les hommes
ont plus à souffrir de la perte des croyances reli-
gieuses que de l'invasion de la pauvreté, et cepen-
dant on a toujours aggravé le mal en essayant de
propager la pratique de la reUgion par une coer-
cition matérielle ou morale. Il en a été de même
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424 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES
chaque fois que l'autorité a voulu amener , par la
contrainte , les classes inférieures ou dégradées à
la vertu et à la prévoyance. L'histoire des anciens
justifie de tous points la direction que suivent les
modernes. Des chefs vertueux et prévoyants ont
souvent fait la prospérité des peuples, en leur im-
posant par la force les saines pratiques de la vie
privée ; mais Tordre social établi sur ces fonde-
ments a toujours été éphémère. Tôt ou tard, en
effet, le pouvoir de ces hommes éminehts se
transmet à des successeurs indignes ; alors la dé-
cadence surgit, et bientôt l'œuvre est détruite.
L'abrogation des régimes de contrainte adonné,
chez les modernes , une impulsion féconde aux
vertus individuelles. Sous cette influence, les
peuples se sont élevés à un degré de puissance et
de richesse que les anciens n'ont jamais connu.
Cette prospérité extraordinaire frappe aujourd'hui
tous les yeux. Pour y atteindre à leur tour, les
peuples arriérés se montrent enclins à renoncer
aux avantages spéciaux que leur assurait la con-
servation des vieilles traditions. Lorsque nous
voyons les Russes eux-mêmes abroger les institu-
tions qui conjuraient si efficacement la pauvreté,
serait-il judicieux de combattre chez nous le pau-
périsme en restaurant partiellement le régime
qu'ils ont condamné ?
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§ 50. — LE PATRONAGE ET LES CLASSES DIRIGEANTES 425
S 30
LE PATRONAGE VOLONTAIRE EST AUSSI EFFICACE QUE L'ANCIEN
RÉGIME DE CONTRAINTE POUR CONJURER LE PAUPÉRISME
On ne saurait traiter utilement la question du
paupérisme sans signaler le contraste des moyens
employés jusqu'à ce jour. Il fauty distinguer deux
catégories : d'une part, les œuvres tendant à pal-
lier les souffrances journalières ; de l'autre , les
institutions ayant pour effet de guérir radicale-
ment le mal ou d'en prévenir le développement
(§46).
Les aumônes , avec toutes les variétés de se-
cours en nature ou en argent, les asiles ouverts à
l'enfance, à la vieillesse , aux maladies et aux in-
firmités de toutes sortes, et les autres palliatifs
de la pauvreté , se multiplient sans cesse depuis
le moyen âge, c'est-à-dire depuis l'époque mé-
morable où les sociétés de l'Occident, déjà péné-
trées de l'esprit chrétien , ont commencé à se
fonder sur le principe de la liberté individuelle.
Ces œuvres fonctionnent chaque jour sous nos
yeux , et sont décrites dans une multitude d'ou-
vrages. J'ai présenté plus haut (§46) des indica-
tions générales sur les corporations qui s'y dé-
vouent, et je me crois en droit d'affirmer qu'on ne
saurait arriver à l'extinction du paupérisme en
leur donnant un plus grand développement. Plus
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426 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES
je les étudie dans leurs détails, et plus je m'assure
qu'elles propagent indirectement le mal plutôt
qu'elles ne le guérissent. Cette triste conclusion
n'autorisera jamais personne à rester inacUf à la
vue des misères qu'il faut soulager à tout prix :
mais elle doit exciter les gens de bien à chercher
dans une autre direction le» vrais remèdes.
Les sociétés humaines n'ont , jusqu'à ce jour,
employé que trois moyens pour empêcher l'ex-
tension de la pauvreté : l'organisation patriarcale
retenant lep jeunes ménages sous Tautcrité des
vieillards , chefs de famille ; les communautés de
biens et de travaux de certaines familles formant
des tribus de pasteurs nomades ou des communes
d'agrioulteurç^; enfin la haute tutelle d'un maître
ou d'un seigneur protégeant une commune , une
tribu, ou tout autre groupe de familles. Comme
je l'ai expliqué ci-dessus, les sociétés lea plus
stable^ ^erOrient conjurent l'éclosion dea germes
de misèye (ius au vice ou à l'imprévoya^ice des
popuUti^its, en superposant, pour aini^i dire, l'un
à l'autre ees trois préservatifs.
Pls^ç^s en prés^nee des mêmes imperfections
morales, les sociétés modernes n'ont trouvé au-r
cun autr-e moyen d'en conjurer les effets. La
grande erreur des peuples qui , de notre temps ,
repousaeût syBtématiquement l'esprit de tradition,
consi^lje i %«Unettre q^e le kieni^étra âeit elt^^tn
vicieuses et imprévoyantes aura pour basa, à
%
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§ 50. — LE PATRONAGE ET LES CLASSES DIRIGEANTES 427
l'avenir, quelque combinaison encore inconnue ,
véritable pierre philosophale qu'il faudrait trou-
ver pour ouvrir à l'humanité une ère. nouvelle de
prospérité.
Les sociétés modernes ne justifient nullement
cette prévision par leurs tendances actuelles.
Elles l'emportent, pour la plupart, sur les so-
ciétés anciennes , en ce qu'elles contiennent plus
d'individus vertueux et prévoyants ; elles voient
par conséquent s'élever de toutes parts ces indi-
vidualités éminentes , par la suppression de l'an-
cien régime de contrainte qui gênait leur essor.
Mais cette réforme implique l'abolition des classes
fondées §ur l'ancienne hiérarchie sociale. Dès
lors les individualités inférieures restent, au point
de vue légal , privées de la protection que ce clas-
sement leur assurait.
Cependant le changement des principes n'a pas
diminué les difficultés pratiques qui naissent de
l'imp^^évoyance ou des vices de cette partie de
la populatio^i. Loin de là, la liberté, qu'on ne
peut interdire complètement à l'esprit du mal
quand on l'accorde sans réserve à l'esprit du bien,
favorise le développement des germes de misère.
Le besoin de protection que la nécessité fait sur^
gir au milieu des classes pauvres, l'esprit de
charité que féconde , dans les âmes religieuses, la
possession de la richesse , et enfin l'intérêt géné-
ral qui s'attache au maintien de la paix publique ,
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428 CHAPITRE VJ — LES RAPPORTS PRIVÉS
amènent toutes les classes de la société à conser-
ver, autant qu'il dépend d'elles, le bienfait des
trois moyens préventifs du régime antérieur. En
présence des mêmes maux, les remèdes restent
les mêmes. Seulement, au lieu de subir la hiérar-
chie sous l'empire de la contrainte, les intéressés
l'établissent maintenant par un effort intelligent
de leur volonté.
Cette transformation apparaît avec évidence à
l'observateur qui traverse d'Orient en Occident
les localités où le paupérisme n'a point pénétré.
La famille patriarcale joue encore un certain rôle
dans quelques-unes de ces localités : et c'est ainsi,
par exemple, que, dans plusieurs provinces d'Ita-
Ue , d'Espagne et de France , les ménages de mé-
tayers ruraux ^ trouvent dans ce genre d'associa-
tion , sous la haute direction du chef de famille ,
une sécurité et une dignité auxquelles ils n'at-
teindraient pas s'ils restaient isolés. Cependant
ce régime se montre plus propre à conjurer l'in-
vasion du paupérisme qu'à y porter remède,
lorsque s'est déjà propagé l'esprit nouveau d'in-
dépendance individuelle : aussi ne persiste-t-i!
guère en dehors des contrées qui ont conservé les
habitudes de travail et les sentiments du moyen
âge.
Le régime patriarcal relève assurément la con-
1 Les Ouvriers des deux mondes , t. 1"', p. 221.
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§ 50. — LE PATRONAGE ET LES CLASSES DIRIGEANTES 429
dition physique et morale des individus de tout
rang. Il excite tout d'abord la sympathie de ceux
qui considèrent le bien-être des classes inférieures
comme un des symptômes les plus sûrs d'une
civiUsation estimable. Mais je vois mieux chaque
jour qu'il ne saurait contribuer pour une part im-
portante à l'accomplissement des réformes dont
se préoccupe l'Occident. Malgré de persévérantes
recherches, je n'aperçois pas une seule localité où
cette forme sociale se reconstitue après être tom-
bée en désuétude; et je m'explique pourquoi la
réaction contre les désordres du régime actuel ne
se produit point dans cette direction. Les indivi-
dus capables de prospérer par l'effort individuel ,
ont intérêt à quitter de bonne heure les parents
dépourvus de cette aptitude. Les communautés
patriarcales n'associeraient guère , dans ces con-
ditions, que l'incapacité avec l'imprévoyance; et
ces éléments d'insuccès seraient , sous l'inspira-
tion de l'esprit nouveau, habituellement aggravés
par les dissensions intestines.
Les mêmes considérations s'appliquent aux
anciens régimes sociaux qui étabUssent une com-
munauté de biens ou de travaux entre les groupes
de familles de la classe inférieure. Des faits que
j'observe depuis trente ans , et dont j'ai donné un
précis dans le chapitre précédent (§ 42), il résulte
que les institutions de ce genre qui subsistent
encore sont les derniers vestiges d'un ordre de
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430 CHAPlTftE VI — LES RAPPORTS PRIVÉS
choses qui disparaît peu à peu. A ce niveau de la
société, \% propriété individuelle remplace de plus
en plus la propriété collective; et les communautés
de travailleurs, débordées de tous côtés parles
ouvriers libres , ne se présentent plus qu'à l'état
d'exception dans les contrées où elles ont pu se
maintenir Jusqu'à ce Jour.
D^s ces derniers temps, d'ailleurs, cette ques-
tion a été soumise en France à une épreuve déci-
sive. LorTsque la Révolution de 1848 eut posé avec
retenl,iss<^ment le problème du paupérisme , les
hommes d'État qui assumèrent sur eux la tâche
d'improviser une solution , furent naturellement
conduits à préférer la communauté aux deux au-
tres moyens préventifs. Ce régime, en effet, flattait
mieux les passions qui inspiraient alors les masses
populiires, moins soucieuses d'arriver au bien-
être qu^ d'échapper à toute dépendance. Paris est
aujourd'hui le lieu du monde où l'on peut le
mieux constater que des communautés de travail-
leurs ne sauraient constituer à l'avenir un moyen
général d'organisation sociale (§ 45). Il est évident
que ces communautés reproduisent , et même
exagèrent les défauts propres aux associations
patriarcales. Elles froissent les individus, en éta^
blissant entre eux des contacts difficiles, et en ré-
tribuant également des mérite^ inégaux. Par ces
deux motifs , elles sont antipathiques , et à l'im-
mense majorité qui n'est pas suffisamment animée
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5 50. — LE PATRONAGE ET LES CLASSBS DIRIGEANTES 431
des sentiments de devoir et de déVonetoent , et à
cette minorité habile et prévoyante qui trouve ,
dans le régime individuel , toujours des* salaires
plus élevés ^ et souvent le moyen dé s'élever aux
rangs supérieurs.
Il en est autrement du troisième préservatif,
fondé sua? l'entente mutu^tedës populations ou-
vrières et des personnes qui dirigssnt les entre-
prise» de l'agriculture y de l'industrie manufactu-
rière et du eoïnmerce. Lorsque l'eiiichérissement
du sol* et l'amélioration dés mcÈuf^ ont feit tom-
ber en déstiétude le régin^ô féodal, et ré^ïdiu aux
diversesclasses leur liberté d'awAfefô'^ chacun reste,
comme sou» le i^égiifâfe antérieur , obligé de prati-
quer les anciens rapports sociâiaix , sauf à en mo-
difier les tormes-. Ces rapports, m effet, dont le
fondement de tomates les exfateïKîeSr Ils^ s'imposent
à diacun par uae néeessité impérieuse, plu&forte
que 1^ évériement^^t les passions qui, à certaines
époques, troublent l'éqmlibre soci^. Les familles
qui posi^èdent lé sol ^ les immeubles, les capitaux
et les autres moyens- de production: , ont intérêt
à grouper autour d'elles divers genres- dé collabo-
rateurs, et notamment ceux qui fournissent le
travail ltta»i!iuel. Ces derniers onit également besoin
d'échanger leurs services contre èés gages et des:
2 Voir le document ayant pour titre : Définition des qUatre or-
ganisations principales à distinguer chez les peuples européens.
(Les Ouvriers européens, p. 17.) ^
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432 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES
salaires. Or , rexpérience nous l'enseigne , ces
rapports deviennent plus féconds, lorsque, au
lieu de pourvoir seulement à ces intérêts, ils pro-
curent en outre les satisfactions morales qui nais-
sent naturellement du rapprochement des deux
classes.
Tel est l'état de choses qui se produit quand
les chefs jouissent du respect et du dévouement
de leurs ouvriers, et quand ceux-ci peuvent
compter qu'une protection affectueuse conjurera
en toute éventualité l'effet de leurs vices et de
leur imprévoyance. Ces liens volontaires rem-
placent naturellement les rapprochements forcés
de l'ancien régime, lorsque la transition est spon-
tanée, comme celle qui s'est produite au moyen
âge dans la plupart des provinces de l'Occident.
Ils peuvent être considérés comme le trait carac-
téristique du régime nouveau : en premier lieu,
parce qu'ils sont fort répandus dans les contrées
libres et prospères ; en second lieu, parce qu'on
y revient journellement dans celles où le chan-
gement brusque des méthodes de travail a
ébranlé l'ancienne société et développé le pau-
périsme (§§ 38 et 49). Le nom de patronage vo-
lontaire me paraît s'appliquer avec toute con-
venance à cette organisation des sociétés. Le
principe de la hiérarchie y est maintenu ; seule-
ment l'autorité militaire des seigneurs qui défen-
daient le sol, ser§i remplacée par l'ascendant
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§ 50. — LE PATRONAGE ET LES CLASSES DIRIGEANTES 433
moral des patrons qui dirigent les ateliers de tra-
vail.
Le régime du patronage se reconnaît surtout
à une permanence de rapports maintenue par
un ferme sentiment d'intérêts et de devoirs réci-
•proques. L'ouvrier est convaincu que le bien-
être dont il jouit est lié à la prospérité du patron ;
et celui-ci, de son côté, se croit toujours tenu de
pourvoir, conformément à la tradition locale, aux
besoins matériels et moraux de ses subordonnés.
Pour rester en mesure de remplir cette obli-
gation, le patron se garde, aux époques de pro-
spérité de l'industrie, d'accroître à tout prix sa
production, en appelant à lui de nouveaux ou-
vriers. Lorsque les débouchés se resserrent, il se
ménage ainsi le moyen de conserver du travail
aux ouvriers qu'il s'est une fois attachés. Il ne
sépare jamais les combinaisons ayant pour but
d'augmenter les bénéfices, de celles qui tendent
à assurer aux populations des moyens d'exis-
tence.
Les chefs d'industrie pénétrés de ces principes
y subordonnent tous les détails de leur adminis-
tration. Leur préoccupation principale est d'ex-
citer les ouvriers à acquérir, au moyen de l'é-
pargne, la propriété du foyer domestique, et d'y
retenir en tout temps la mère de famille (§ 26).
Pour réaliser plus sûrement ces deux conditions
essentielles, et pour ménager aux ouvriers une
II 13
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434 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVÉS
vie plus facile, ils s'établissent, autant que pos-
sible, dans les campagnes. Ils s'efforcent de com-
pléter les ressources attribuées aux familles sous
forme de salaires, par celles qui résultent des
revenus de petites propriétés, des produits de
subventions variées, et de l'exercice d'une multi.- '
tude d'industries domestiques ^ La continuité des
rapports du patron et de l'ouvrier a, sous ce ré-
gime, un caractère tellement dominant que plu-
sieurs savants le nomment aujourd'hui, confor-
mément à la proposition que j'en ai faite. Régime
des engagements volontaires permanents *.
La fécondité de ce régime a été récemment
signalée par une enquête concluante. Des hommes
d'une compétence reconnue ont été invités à si-
gnaler, dans chaque département de l'empire,
les localités qui se distinguent, soit par la per-
manence, soit par l'instabilité du bien-être des
ouvriers. Les faits ainsi constatés , sans concert
préalable, par quatre-vingt-six observateurs,
aboutissent à cette conclusion , que les engage-
ments momentanés, le paupérisme et l'antago-
nisme social se groupent dans certaines localités ,
aussi invariablement que, dans d'autres, les en-
gagements permanents, le bien-être et l'harmo-
nie.
Les patrons les plus intelligents comprennent
3 Définition des quatre sources de recette des ouvriers. ( Les Ou-
vriei^s européens ^ p. '23.) = * Ibidem, p. 16 et 17.
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§ 50. — LE PATRONAGE ET LES CLASSES DIRIGEANTES 435
que le meilleur moyen d'assurer cette perma-
nence des engagements, est de propager chez
leurs ouvriers la connaissance de l'ordre moral
et le respect des lois de la famille. Pour réussir
dans cettepartie de leur tâche, ils se croient tenus,
avant tout, de donner le bon exemple à leurs su-
bordonnés, et ils ont recours , en outre, à diverses
combinaisons dont l'expérience révèle l'efficacité.
En ce qui concerne l'établissement de l'ordre
moral , les patrons , secondés par le ministre du
culte , par l'instituteur et par divers auxiliaires ,
s'appliquent à inculquer aux âmes le respect de
la religion ; et j'ai souvent entendu dire aux plus
éminents que le devoir de guider les populations
dans la bonne voie avait été pour eux la réfutation
pratique du scepticisme. Ils cultivent les cœurs et
les intelligences, à l'aide d'un système complet
d'enseignement (§ 47) approprié aux aptitudes et
aux besoins des enfants, des jeunes gens et des
adultes; enfin, par un judicieux système dé ré-
création ^ , ils substituent les jouissances dérivant
des lettres, de la science et de l'art à celles qui
se fondent sur la satisfaction des appétits phy-
siques. En faisant tous ces efforts, ils se pré-
occupent surtout de développer la prévoyance,
c'est-à-dire la vertu qui conduit le mieux les
classes inférieures à l'indépendance.
5 Les Ouvriers européens , p. 42.
^ DigitizedbyV^OOQlC
436 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES
En ce qui concerne l'organisation de la famille,
les patrons dignes de ce nom s'appliquent à ré-
pandre les meilleures pratiques signalées au
chapitre m. Ils ont sans cesse en vue de grouper
les populations en familles fécondes. Sous leur
bienfaisante influence, ces familles tirent, du
concours continu de leurs jeunes gens laborieux
et dociles, le moyen de se perpétuer , tout en éta-
blissant au dehors leurs membres les plus entre-
prenants.
Le principal résultat que les patrons recher-
chent est de multipUer autant que possible , par
leurs conseils ou leur intervention , les fonctions
lucratives que la mère de famille peut exercer au
foyer domestique. Ayant constaté à cet égard
l'impuissance des familles instables, ils provo-
quent la fondation de familles -souches, où la
mère ne descend jamais à la condition d'ouvrier,
parce qu'elle trouve, au foyer même, pour ses
plus précieuses facultés , un emploi sans limites.
Les personnes qui n'ont point eu occasion de
voir pratiquer ce principe fondamental d'éco-
nomie sociale en apercevront la justesse, si
elles veulent bien fixer leur attention sur les mo-
nographies de familles, publiées dans les deux
ouvrages que j'ai souvent cités. Les travaux
essentiels au ménage, et notamment les soins
de propreté , la préparation des aliments , la con-
fection, l'entretien et le blanchissage du Unge et
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§ 50. — LE PATRONAGE ET LES CLASSES DIRIGEANTES 437
deâ vêtements, l'acquisition et radministration
des petites propriétés ^, l'exploitation des ani-
maux, des subventions ^ et des petites industries
domestiques, enfin l'éducation des enfants sous
les influences morales émanant de la mère , cette
providence du foyer (§ 26), sont pour chaque
famille , comme pour la population entière , une
source de bien-être à laquelle ne suppléeront ja-
mais les nouveaux systèmes sociaux qui s'éla-
borent sous nos yeux. Les patrons s'ingénient
encore à offrir un travail lucratif à tous les autres
membres de la famille ; mais , en organisant dans
ce but leurs travaux , ils ne perdent jamais de vue
le devoir d'instruire et de moraliser les enfants ,
et surtout de défendre contre toute atteinte la
pureté des jeunes filles \
Les chefs d'industrie qui réussissent ainsi à
placer dans de bonnes conditions physiques et
morales les populations soumises à leur influence,
se préoccupent naturellement de les soustraire
6 Cette salutaire pratique , pour des propriétés intimement liées
au travail domestique, ne contredit nullement le principe qui
confère exclusivement an mari le soin des propriétés étrangères
aux industries de la famille et au travail de ses serviteurs. La
convenance de ces deux fonctions de la mère de famille est expres-
sément signalée dans le passage de la Bible où se trouve le par-
fait tableau des devoirs de la femme : a Elle a apprécié un champ
a et l'a acheté; elle y a planté une vigne avec le produit du
« travail de ses mains. » (Proverbes de Salomon , xxxi, 16.) =
7 Considérations sur les trois catégories de subventions et sur
leurs produits. (Les Ouvriers européens, p. 26.) ^^^^ ^ Ibidem,
p, 253.
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438 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES
aux causes de désorganisation qui menacent in-
cessamment les sociétés humaines. Ils redoutent
surtout les mariages imprudents , et ils s'appli-
quent à les empêcher en s' assurant le concours
de l'opinion publique.
Une population qui s'est élevée au sentiment
de l'ordre matériel et moral, se montre parti-
culièrement ombrageuse , en ce qui concerne la
fondation de nouvelles maisons. Elle n'admet pas
qu'un homme imprévoyant, paresseux ou adonné
au vice, puisse recevoir la dignité du mariage.
Autant qu'elle en a le pouvoir, elle condamne au
célibat ceux qui ne créeraient une famille que
pour la vouer au dénûment. Sous cette inspira-
tion, les jeunes filles, conseillées par les parents,
repoussent les prétendants dépourvus du mobi-
lier et des instruments de travail, sans lesquels
un nouveau ménage ne saurait se concilier la
considération publique. Les populations douées
des mœurs les plus fermes exigent même que
les futurs époux se préparent au mariage par
l'acquisition préalable de l'habitation. Les jeunes
gens qui n'ont point eu la vertu nécessaire pour
conquérir une dot par le travail, et pour s'im-
poser les privations de l'épargne, n'ont pas le
pouvoir de troubler la société en y usurpant la
haute fonction qu'ils sont indignes de remplir. Ils
doivent rester célibataires dans la maison pater-
nelle, se faire admettre dans d'autres familles en
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§ 50. — LE PATRONAGE ET LES CLASSES DIRIGEANTES 439
qualité d'auxiliaires ou de domestiques , chercher
une situation dans l'armée, la flotte ou l'admi-
nistration, émigrer aux colonies. Quant à ceux
qui ne peuvent se plier aux devoirs imposés dans
ces diverses situations, ils vont s'établir au milieu
de populations européennes qui, sous ce rapport,
se montrent moins exigeantes.
Au nombre des traits caractéristiques du pa-
tronage, je signale encore, et les combinaisons
pratiques qui provoquent cette émigration des
types pervers qu'aucune influence locale n'a pu
corriger, et celles qui repoussent l'invasion des
nomades de l'industrie, ces redoutables agents de
la propagande du mal. Je citerai entre autres une
classe de coutumes qui constituent en quelque
sorte la pohce privée des habitations. Dans beau-
coup de localités, les propriétaires du sol se con-
certent tacitement pour refuser la cession d'un
terrain ou d'une maison à tout individu , indigène
ou étranger, qui n'ofire pas les garanties dési-
rables. Celui qui viole cette règle d'intérêt public
est condamné par l'opinion, comme le serait,
dans des localités moins difficiles sur les condi-
tions de l'ordre , celui qui céderait son immeuble
aux exploitants d'un commerce scandaleux. On
ne se rend guère compte des dangers que pro-
voque chez nous l'oubli habituel de ce principe.
La construction des chemins de fer, confiée sur-
tout à ces nomades, organise de proche en proche,
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440 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVÉS
sur tous les points du territoire, renseignement
du désordre et du vice. A Paris, depuis que l'ère
des grands travaux publics a été inaugurée, en
1841, par la construction de l'enceinte fortifiée,
on voit affluer, chaque année, des milliers d'in-
dividus que la police du patronage et l'opinion
repoussent des provinces de France, d'Italie,
d'Allemagne et de Belgique. Notre indifférence
pour l'ordre moral et notre fièvre d'améliorations
matérielles, en nous cachant les dangers aux-
quels nous expose cette accumulation de vices,
font, en quelque sorte, de notre capitale le dé-
versoir de toutes les corruptions de l'Occident ^.
Les propriétaires résidant sur leurs domaines
(§ 34), ayant charge de faire régner l'ordre dans
les campagnes (§57), ne partagent point, à cet
égard , l'insouciance de nos administrations ur-
baines. Ils sentent tous le besoin de surveiller de
près ces populations imprévoyantes , nomades et
dégradées. Ils comprennent que la conservation
de la paix publique se lie intimement au maintien
de ces vieilles traditions de gouvernement local
(§66).
Le patronage volontaire et librement accepté ,
caractérisé, dans son état de perfection, par toutes
les habitudes que je viens de décrire, se substitue
9 Ce jugement a été plusieurs fois considéré comme empreint
d'exagération ; mais il à été confirmé par les catastrophes qui ont
éclaté du 18 mars au 31 mai 1871 .
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§ 50. — LE PATRONAGE ET LES CLASSES DIRIGEANTES 441
donc directement aux institutions féodales, par-
tout où la paix publique se maintient avec le bien-
être des classes inférieures. Il remplace égale-
ment le régime des engagements momentanés ,
dès que se fait sentir le besoin de remédier au
paupérisme et à l'antagonisme social développés
dans rOccident par le nouveau régime manufac-
turier. Les individus assez prévoyants pour con-
quérir une situation complètement indépendante
se multiplient visiblement de nos jours, à Taide
d'une meilleure culture intellectuelle et morale ,
sous l'influence bienfaisante des familles-souches.
Jusqu'à ce jour , cependant , ils restent en mino-
rité , même che^ les peuples que l'opinion publi-
que place au premier rang. On est donc fondé à
conclure que les institutions tendant à garantir
les masses contre les effets de leurs vices et de
leur imprévoyance , restent encore le caractère
distinctif des meilleures constitution^ sociales.
Malgré les inégalités organiques imposées par
la Providence, les maux qui résultent de l'impré-
voyance humaine peuvent toujours être restreints,
et beaucoup de cœurs généreux s'emploient avec
zèle à cette tâche. Mais en a,ttendant le succès de
ces efforts , les peuples les plus avancés trouvent
seulement dans le patronage volontaire la paix
publique que les peuples de l'Orient demandent
encore à la féodalité et à la communauté patriar-
cale. Dans notre ère d'indépendance légale, c'est
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442 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES
le refuge ouvert à tous ceux qui ne peuvent pro-
spérer, ni par l'initiative individuelle, ni par
l'affiliation aux communautés (§ 45).
Il ne faut pas se dissimuler cependant que le
remède fondé sur l'harmonie des classes extrê-
mes est d'un emploi difficile, lorsque les anciens
rapports sociaux ont été rompus , soit par la cor-
ruption des classes dirigeantes , soit par l'avéne-
ment brusque du nouveau régime manufacturier.
Je suis loin de croire que , dans les pays désolés
par le paupérisme , tous les patrons soient dès à
présent disposés à établir un tel état de choses, et
tous* les ouvriers à l'accepter.
En France, les ateliers sont moins désorganisés
qu'ils ne le sont en Angleterre par les exagéra-
tions du principe de l'offre et de la demande. En
revanche , ils sont singulièrement troublés par
l'antagonisme qu'ont créé les abus de l'ancien ré-
gime et les révolutions du régime nouveau. Ce-
pendant cette partie du problème sera à moitié
résolue, lorsque nous serons revenus à la con-
naissance des principes sociaux, par l'élude
méthodique du patronage européen et de ses
admirables résultats. Nous comprendrons alors
que le devoir et l'intérêt nous commandent de
renoncer à nos stériles dissensions, et de travailler
sans relâche au rétablissement de l'harmonie,
Toutes les classes y doivent également concourir :
les riches, en se dévouant au bien public; lea
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§ 50. — LE PATRONAGE ET LES CLASSES DIRIGEANTES 443
pauvres , en cessant de haïr, et en respectant les
autorités sociales qui remplissent dignement leurs
fonctions. La combinaison de ces deux senti-
ments a déjà amené, au moyen âge, l'abolition en
quelque sorte spontanée du servage : elle ne sera
pas moins féconde de notre temps pour éteindre
le paupérisme. Il suffira que les gens de bien ,
après avoir aperçu le principe de la réforme , se
dévouent à le propager : d'abord en se réformant
eux-mêmes ; puis en exerçant autour d'eux une
sorte d'apostolat, avec le concours des bienfai-
santes associations (§ 46) qui accomplissent sous
nos yeux tant d'améliorations matérielles et mo-
rales. Quant à la pratique de cette même réforme,
la voie est tracée par une multitude de bons
exemples. La science ne saurait trop propager
ces utiles enseignements; mais elle doit soi-
gneusement distinguer les palliatifs des vrais
remèdes.
Les exemples fournis par les bons régimes de
patronage du Continent seront souvent plus fruc-
tueux que ceux de l'Angleterre. Dans leur sollici-
tude pour le bien-être de la classe imprévoyante,
les Anglais visent surtout à lui donner le comfort
de la nourriture et de l'habitation. Les peuples
du Continent se préoccupent, au contraire, de lui
assurer d'abord l'indépendance à l'aide de l'é-
pargne et de la propriété. En comparant, chez
beaucoup de familles , l'effet des deux systèmes ,
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444 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES
j'ai toujours constaté que le second est le plus
judicieux.
Les philanthropes , qui se dévouent au bien-
être matériel des classes ouvrières , ne gardent
pas toujours dans leurs efforts la mesure la plus
utile à leurs clients; et souvent, dans remploi des
ressources, ils devraient réserver une plus grande
part à l'avenir. Après avoir observé dans ses
moindres détails la vie domestique des popula-
tions européennes, je reste convaincu que le cercle
des vrais besoins matériels est moins étendu que
ne semblerait l'indiquer la pratique des Anglais.
J'ai vécu, pendant de longs voyages , au milieu de
races qui joignent à l'énergie physique une haute
intelligence , et qui cependant ne prennent guère
pour nourriture que des céréales assaisonnées de
lait ou d'un autre corps gras. Peut-être , dans la
première moitié de leur vie, ces races ont- elles
une force musculaire moindre que les. ouvriers
anglais gorgés de viandes et de spiritueux ; mais ,
en revanche, elles la conservent plus longtemps.
Elles possèdent, en outre, des aptitudes morales
qui sont, au contraire, singulièrement atrophiées
chez les populations ayant contracté le besoin
d'une nourriture complexe et succulente. Les pa-
trons qui augmentent spontanément le salaire de
leurs ouvriers pour leur procurer un accroisse-
ment de nourriture , en vue d'obtenir un surcroît
de travail , font peut-être , comme ils l'assurent ,
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§ 50. — LE PATRONAGE ET LES CLASSES DIRIGEANTES 445
une spéculation profitable ; mais il s'en faut de
beaucoup qu'ils fassent une œuvre de bienfaisance.
Ce brusque changement d'habitudes, en rendant
les ouvriers plus sensibles aux événements qui
tarissent leurs ressources , aggrave les difficultés
de leur condition. Il les plonge périodiquement
dans le dénûment et dans l'inquiétude, au lieu de
leur donner le nécessaire et la sécurité.
Plus j'étudie le problème social, et plus je m'as-
sure que le premier degré du bien-être ne con-
siste pas à étendre les satisfactions physiques ,
mais bien à créer les jouissances morales que
donne la propriété. Le vrai patron des ouvriers
n'a donc pas pour mission essentielle d'améliorer
la nourriture, l'habitation et le vêtement, ou même
d'augmenter le salaire en argent. Il doit d'abord
chercher les* combinaisons qui, suffisant stricte-
ment à maintenir en santé la famille , permettent
de réaliser la plus grande épargne pour accroître
d'autant la propriété personnelle. Or ce résultat ,
commun dans le régime de sobriété du Continent,
est fort rare dans le régime d'alimentation à ou-
trance des Anglais.
On éloigne également les populations du vrai
but à atteindre , en provoquant dans le vêtement
et l'habitation cette recherche , devenue usuelle
en Angleterre , qui , au premier aperçu , semble
témoigner d'un sentiment délicat de respect pour
la dignité humaine. J'ai d'abord admiré, avec
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446 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVÉS
tous les voyageurs, ces charmants cottages que
les ouvriers ruraux doivent décorer de tapis et de
rideaux, et qu'ils reçoivent à loyer de grands pro-
priétaires, fiers de les montrer comme le principal
ornement de leurs terres. Après mûre réflexion ,
je préfère cependant la condition des journaliers
ruraux*^ de France, d'Espagne et d'Allemagne
qui, à force de sobriété et d'épargne, s'assurent
avant toute autre satisfaction la propriété d'un
lambeau de terre et d'une humble cabane. J'ai
souvent constaté que les ouvriers, élevés à ce pre-
mier degré par un patronage intelligent, montent
ensuite plus haut par leur propre initiative, et que
les enfants émancipés par l'épargne des parents
parviennent à leur tour à un bien-être plus com-
plet *^ J'ai toujours reconnu, au contraire, que le
besoin préalable du comfort ferme à l'ouvrier an-
glais ^^ et à ses descendants le chemin qui conduit
à la propriété et à l'indépendance.
La pratique même de l'Angleterre justifie le
principe que je viens d'établir touchant l'intime
connexion qui se présente toujours, chezles classes
inférieures , entre la simplicité de l'existence et
l'acheminement vers la propriété. C'est ainsi, par
exemple , que certains ouvriers formant la clien-
tèle des Land Societies (§46) m'ont offert parfois
dans leur régime alimentaire un contraste frappant
10 Les Ouvriers européens, p. 146, 176, 182, 230, 236, 242, 248,
260. = ti Ibidem, p. 177, 183, 237. = 12 Ibidem, p. 188 et 189.
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§ î)0. — LE PATRONAGE ET LES CLASSES DIRIGEANTES 447
avec la majorité, qui ne songe qu'à jouir présen-
tement de la plus grande somme de bien-être.
Les écrivains qui se plaisent à réclamer en
toutes choses la tutelle de l'État (§ 63) y ont sou-
vent fait appel pour guérir la plaie du paupérisme.
Tout ce que j'ai observé, loin de justifier ce genre
d'intervention, en démontre au contraire le dan-
ger. L'État a contribué autrefois , par son esprit
d'envahissement, puis par ses mesures révolu-
tionnaires, à désorganiser chez nous le patro-
nage et à créer l'antagonisme. Aujourd'hui il ne
ferait qu'aggraver le mal en s'immisçant dans les
rapports privés, en vue d'y rétablir l'harmonie.
La haine qui s'attache au patronage , comme à la
religion, prendra fin naturellement par l'observa-
tion des désordres de notre époque, ou par l'apai-
sement des passions qui fermentent chez les deux
classes intéressées. Mais toute influence tendant
à imposer un meilleur régime produirait le résultat
inverse.
Cette réserve est particulièrement opportune
en présence de populations qui sont portées à
l'orgueil par d'imprudentes théories, et qui se
trouvent d'ailleurs trop souvent obligées par l'an-
tagonisme actuel de chercher seulement en elles-
mêmes les éléments d'un meilleur avenir.
On a singulièrement égaré les ouvriers de nos
agglomérations urbaines et manufacturières , en
leur répétant sans cesse qu'ils sont placés aujour-
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448 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES
d'hui, devant les classes supérieures de la société,
dans la situation où se trouvait, sous Fancien ré-
gime, le tiers état devant la noblesse. Sous l'in-
fluence de cet enseignement , les ouvriers ont cru
pendant longtemps qu'une révolution nouvelle
leur assurerait la prépondérance conférée par la
Révolution de 1789 à l'ancienne bourgeoisie. Les
plus intelligents, désabusés à ce sujet par la dure
expérience de 1848 , se persuadent maintenant
que l'amélioration de leur sort se «trouvera surtout
dans une complète liberté d'association, égale-
ment acquise à toutes les classes, et n'ayant
d'autres bornes que les nécessités dérivant du
maintien de la paix publique.
On ne saurait trop applaudir à cette heureuse
évolution des esprits. A la vérité , la concession
des rares libertés*^ qui manquent spécialement
aux classes ouvrières contribuera peu à l'amélio-
ration de leur sort; mais elle satisfera de légitimes
exigences; elle dissipera de regrettables illusions,
et elle aidera ainsi tous les intéressés , patrons et
ouvriers , à reconnaître enfin que leur entente
mutuelle est la vraie condition de la réforme.
A ce même point de vue, il importe que nos
lois n'imposent à l'avenir aucun obstacle aux in-
<3 La révision de Tancienne loi des coalitions offre un exemple
de ce genre de réformes. Au point de vue des principes, elle peut
donner certaines satisfactions. En fait, elle n'aura pas d'inconvé-
nients si on n'en fausse pas l'esprit pour troubler la paix publique.
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§ 50. — LE PATRONAGE ET LES CLASSES DIRIGEANTES 449
novations , non contraires a l'intérêt public , qui
sont proposées journellement pour créer, en de-
hors du patronage , les moyens de soustraire les
classes inférieures aux effets de leurs imperfec-
tions intellectuelles et morales. Il faut que les ou-
vriers puissent expérimenter librement toutes les
théories qui proclament l'égalité des intelligences
ou des aptitudes , et tous les mécanismes sociaux
au moyen desquels on prétend rendre libres et
prospères des populations adonnées au vice et à
l'imprévoyance. A une époque où les bons prin-
cipes ont été discrédités par la corruption des
classes dirigeantes , la dure expérience de l'er-
reur peut seule ramener les hommes au sentiment
de la vérité. La liberté des rapports sociaux est, à
cet égard, aussi féconde que la liberté religieuse.
En religion comme en économie sociale , on ne
saurait désormais recourir à la contrainte pour
empêcher les peuples de s'égarer : l'exemple de
ceux qui tombent ou qui s'élèvent est le plus sûr
moyen de les faire rentrer dans la bonne voie.
La pratique comparée de l'erreur et de la vérité
nous reportera sûrement, en cette éternelle diffi-
culté des rapports privés, aux principes consacrés
par l'expérience du genre humain. L'avenir nous
est révélé par les résultats du passé et par l'in-
succès des utopies contemporaines. La guérison
du paupérisme se trouvera : en partie , dans la
prévoyance et dans les autres forces morales qui
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450 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES
créent la propriété individuelle et la famille -
souche : en partie , dans le patronage volontaire
exercé au profit des classes imprévoyantes. Sous
sa forme parfaite , ce patronage vise moins à se
perpétuer en excitant le besoin du bien-être ma-
tériel au milieu des masses, qu'à se rendre inutile
en les acheminant par l'épargne à l'indépendance.
Après avoir constaté que le paupérisme manu-
facturier est dû, en partie, à l'imprudente création
d'une multitude d'établissements qui n'ont point
les ressources nécessaires pour maintenir le travail
en cas de chômage, j'avais été conduit àme deman-
deT(Ouv. europ.y p. 292) si l'on devrait, dans l'in-
térêt public, exiger à ce sujet quelques garanties.
Sans me prononcer sur cette question , je propo-
sais de rechercher si on ne devrait pas assimiler
aux établissements dangereux du décret de 1810,
les usines dont les fondateurs ne pourraient offrir
quelques garanties à la population. Depuis cette
époque, de nouvelles fonctions m'ont donné le
devoir de prendre une part directe à l'exercice de
la réglementation de 1810; et cette expérience ,
loin de me conseiller l'extension du système, m'a,
au contraire, montré la convenance de le res-
treindre. J'ai mieux compris, depuis lors , pour-
quoi l'Europe occidentale , tout en souffrant des
maux qu'entraîne l'instabilité des manufactures ,
semble repousser définitivement, par sa pratique,
toute réglementation de ce genre. Sous le régime
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§ 30. — LE PATRONAGE ET LES CLASSES DIRIGEANTES 451
moderne, Tautorité a de moins en moins pour
mission de prescrire impérativement le bien ou
d'interdire le mal. Il est assurément dangereux
pour la sécurité publique que des spéculateurs
imprudents arrachent des ouvriers à la vie rurale,
pour les accumuler dans les villes, et les y laisser
bientôt dans le dénûment. Mais il est beaucoup
d'autres faits non moins regrettables , qu'il faut
pourtant se garder d'interdire, parce que ce re-
mède serait pire que le mal. Ainsi on doit déplo-
rer qu'il y ait tant de mauvais mariages ; mais les
choses iraient elles mieux si l'autorité se chargeait
d'assortir les époux ?
De nouvelles observations me portent donc à
penser que l'autorité doit renoncer, en cette ma-
tière délicate, à toute intervention réglementaire.
Toutefois les gouvernants qui , à défaut de l'ac-
tion individuelle, voudraient donner une pre-
mière impulsion aux esprits, devraient faire dé-
crire les meilleurs exemples de patronage qui
abondent encore en Europe. Ils pourraient aussi
décerner de préférence aux bons patrons et à
leurs ouvriers les distinctions honorifiques des-
tinées à récompenser le travail et la vertu.
Les expositions universelles offriraient un ter-
rain tout préparé pour cette innovation; et si
une fois on essayait de la mettre en pratique ,
on ne manquerait pas de continuer. Les récom-
penses actuelles, qui encouragent la propagation
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452 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES
des meilleurs procédés techniques, s'inspirent
d'une préoccupation trop exclusive. On peut con-
tester, en effet, que la création d'une fabrique
soit un fait méritoire , si elle fournit une nouvelle
occasion de développer l'antagonisme social et le
paupérisme. Au contraire, lors même qu'on lais-
serait stationnaires les conditions techniques de
la production, on accomplirait un grand progrès
en améUorant la condition physique, intellec-
tuelle et morale des populations, et en assurant
ainsi à chaque localité et à chaque établissement
l'harmonie et le bien-être. Le gouvernement fran-
çais est déjà entré dans cette voie en accordant
des récompenses aux serviteurs ayant vieilli dans
la même exploitation rurale. Il serait toutefois
peu judicieux de se tenir à ce seul détail : car la
permanence des rapports sociaux n'est pas moins
désirable en industrie qu'en agriculture ; et, d'un
autre côté, pour accomplir la réforme, il est
aussi utile d'encourager l'initiative du maître que
celle de l'ouvrier. Il semblerait donc opportun
de compléter en ce sens l'institution des récom-
penses internationales décernées à l'industrie
manufacturière ou plus généralement au régime
du travail. La science sociale, cultivée avec tant
de dévouement depuis quelques années, en
théorie comme en pratique, fournirait aisément
un personnel illustre pour le nouveau jury. Les
expositions universelles , qui doivent leur succès
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s 50. — LE PATRONAGE ET LES CLASSES DIRIGEANTES 453
à une préoccupation exagérée pour Tordre ma-
tériel, contribueraient ainsi au rétablissement
de l'ordre moral. Elles restaureraient, dans les
agglomérations manufacturières de l'Occident,
les sages pratiques qui sont décrites ci- dessus,
qui constituent encore, dans la majeure partie
de l'Europe, la Coutume des ateliers, qui enfin
conservent, parmi les patrons et les ouvriers,
le bien-être et l'harmonie ^\
Les classes dirigeantes remplissent aujour-
d'hui, chez les peuples libres et prospères, un
rôle aussi important que celui qui leur fut attri-
bué anciennement dans les meilleurs régimes
sociaux. La corruption peut, à certaines époques,
faire perdre à ces classes le sentiment du devoir,
et détruire leur influence. Des révolutions peu-
vent consacrer cette déchéance, en dépouillant
les générations corrompues des avantages confé-
rés aux ancêtres pour prix de leurs services. Mais
la déchéance s'étend bientôt au peuple entier, si
l'on ne s'empresse d'exciter d'autres hommes à
donner l'exemple de la vertu , et à reprendre la
haute tutelle de la vie privée. Or les sentiments
et les intérêts concourent spontanément à ce ré-
sultat. Chez toutes les populations adonnées au
14 La commission impériale de l'Exposition universelle de 1867,
à Paris, a réalisé ce plan de récompenses internationales avec
le succès le plus complet. Voir l'Organisation du travail y ch. ii et
document Q.
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454 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES
travail, il existe deux classes d'hommes fort tran-
chées : la majorité, qui veut employer exclusive-
ment à son profit son temps et ses ressources ; la
minorité, qui, pourvue du pain quotidien, recher-
che surtout la considération et Tautorité que con-
quiert, à la longue, le dévouement au bien public.
Pour affermir la paix publique ébranlée par la
corruption, il suffira d'abandonner la vie privée
à ses instincts , et de laisser les rapports naturels
de direction et d'obéissance se rétablir en toute
liberté. La nation qui, méconnaissant ce grand
besoin social, soumettrait la population entière
à l'égalité forcée que l'ancien régime imposait
seulement aux classes inférieures (§48), tom-
berait par cela même dans une irrémédiable dé-
cadence. Elle n'aurait, en effet, d'autre perspec-
tive que des révolutions sans fin, tempérées par
la lourde domination de la bureaucratie (§ 63).
La France a souffert, plus que toute autre na-
tion moderne, des maux engendrés par la cor-
ruption des anciennes classes dirigeantes. A la
vue des recrudescences de luxe et de débauche
qui se produisent aujourd'hui (§ 26), on peut
craindre que de nouvelles classes, capables de
diriger la réforme, ne tardent longtemps à se
constituer *^ A notre époque d'initiative indivi-
duelle, il y a donc lieu de faire à tous les Français
15 Cette crainte n'a été que trop conûrmée par les catastrophes
de 1870 et de 1871.
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§ 51. — L'HARMONIE SOCIALE ET LA CONCURRENCE 455
ayant les loisirs de la richesse ^^, l'appel que Mon-
taigne, à une époque de pouvoir absolu, adres-
sait en ces termes aux derniers souverains de la
dynastie des Valois : a La façon de quoy nos loix
(( essayent à régler les folles et vaines despenses
« des tables et vestemens semble être contraire
(( à sa fin... Que les roys commencent à quitter
« ces despenses, ce sera faict en un mois sans
« édicl et sans ordonnance : nous irons tous
(( aprez. »
S 51
DANS I.A FAMILLE OU l'ATELIER, L'hARMONIE n'EST JAMAIS TROP
COMPLÈTE ; DANS LES RAPPORTS DES CLASSES DIRIGEANTES ET '
DES NATIONS, ELLE DOIT ÊTRE TOUJOURS FÉCONDÉE PAR LA
CONCURRENCE.
En jetant un dernier coup d'œil d'ensemble
sur les meilleurs rapports privés que nous offre
16 Toutefois, il est juste de rappeler que nos familles riches
ne sauraient combattre efficacement la corruption présente sans
le secours de la Liberté testamentaire. Privées aujourd'hui de
cette liberté , elles n'ont point l'autorité nécessaire pour impo-
ser à leurs enfants la pratique du devoir; ou, du moins, elles
ne trouvent aucune sanction pour cette autorité, quand celle-ci
est méconnue. Ainsi, par exemple, elles ne peuvent appliquer
le principe suivant, qui est joint par Montaigne à son appel
aux rois , et qui n'est pas moins vrai de notre temps qu'aux époques
brillantes de Platon et de François !«' : « Platon , en ses loix ,
« n'estime peste au monde plus dommageable à sa cité, que de
« laisser prendre liberté à la ieunesse {sic) de changer en ac-
« coustrements , en gestes, en danses, en exercices et en chan-
« sons, d'une forme à une aultre. » (Montaigne, Essais, 1. 1", XLiii.)
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456 CHAPITHE VI — LES RAPPORTS PRIVÉS
aujourd'hui l'Europe, on reconnaît qu'ils ont
pour fin un régime d'harmonie sociale. Ce ré-
gime est fondé lui-même, selon le précepte rap-
pelé en tête de ce chapitre, sur le sentiment du
devoir et sur l'amour du prochain. A ce point de
vue, toutefois, on peut grouper ces rapports en
deux catégories distinctes.
Les intérêts des membres de chaque famille
et de chaque atelier de travail tendent à à'iden-
tifier, quand l'ordre règne dans, un État; car la
prospérité de chacun est d'autant plus grande
que les efforts privés se contrarient moins. Sans
doute les chefs de ces petits groupes sociaux n'y
conservent l'activité avec l'harmonie qu'en s' ap-
pliquant sans cesse à prévenir l'effet de certaines
défaillances individuelles. Dans la famille, par
exemple, un père prudent stimule parfois le zèle
des enfants et des domestiques en les intéres-
sant, par des éloges et des récompenses, à se
surpasser mutuellement en science et en vertu.
Dans l'atelier, un chef expérimenté excite avec
moins de réserve l'activité de ses collaborateurs
en leur offrant comme appât l'accroissement du
salaire, ou un meilleur classement dans la hié-
rarchie. Mais ces divers genres d'encouragements
ne compromettent jamais, dans ces deux cas,
les rapports affectueux ou bienveillants qui doi-
vent être maintenus entre les membres de chaque
groupe. Ils ne s'élèvent pas, dans la famille, jus-
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§ 51. — L'HARMONIE SOCIALE ET LA CONCURRENCE 457
qu'à rémulation proprement dite ; dans Tatelier,
ils ne vont jamais au delà.
Pour donner satisfaction à ce besoin d'harmo-
nie, les gouvernements d'ancien régime ont, en
général, conféré une autorité absolue aux chefs
de famille ou d'atelier. Il les ont rendus seuls
arbitres de ces rapports délicats, que la révolu-
tion française a brisés , en 1793, dans l'intérêt de
ses passions. C'est ainsi que la Convention a éta-
bli le Partage forcé des successions , dans le but
avoué (§ 20) de porter les enfants à la rébellion
contre les traditions de leurs pères. Les gou-
vernements que l'opinion prend volontiers pour
modèles ne cherchent point leurs moyens d'ac-
tion dans cette classe de rapports privés. Ils se
croient encore moins autorisés à les diriger pour
assurer le bonheur des individus. Ils pensent
qu'en cette matière leur droit et leur devoir con-
sistent à seconder les citoyens, quand ce con-
cours est indispensable à la conservation de la
paix pubUque. En ce qui concerne la famille, ils
repoussent fermement le Partage forcé et les lé-
gitimes qui confèrent aux officiers ministériels
et aux gens d'affaires un droit formel d'interven-
tion. Dans le même but, ils restreignent autant
que possible le régime dotal (§ 21). En ce qui
concerne l'atelier, les gouvernements modernes
se montrent encore plus réservés, et ils s'ap^
pliquent surtout à concilier l'harmonie sociale
II 13*
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458 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVÉS
avec la liberté individuelle. C'est ainsi, par exem-
ple, qu'ils évitent à la fois d'encourager ou d'in-
terdire les coalitions qui organisent le débat con-
tradictoire du salaire, quand les patrons et les
ouvriers ont commis la faute d'oublier la Cou-
tume (§ 50, note 21).
Il en est autrement des rapports privés qui,
sortant du domaine de chaque famille et de chaque
atelier, mettent en présence ceux qu'on peut nom-
mer les membres de la classe dirigeante, c'est-à-
dire les personnes chargées de la direction des
arts usuels et des professions libérales. Ici les in-
dividus , lorsqu'ils sont abandonnés à leur libre
impulsion, sont moins retenus dans la bonne voie
par les sentiments ^e devoir et d'affection. L'é-
goîsme ou la passion se donnent plus librement
carrière, et tendent, suivant deux sens opposés,
à blesser les intérêts généraux du pays. Tantôt
l'esprit d'antagonisme se développe au point de
troubler la paix publique; tantôt, au contraire,
le besoin d'harmonie est poussé jusqu'au mono-
pole. Par un funeste concours de circonstances,
ces deux maux sévissent maintenant en France
plus que dans tout autre État européen.
L'antagonisme qui, depuis 1789, divise si
malheureusement notre société, nous offre dans
l'ordre politique une perturbation analogue à
celle qui s'est produite trois siècles plus tôt,
dans l'ordre religieux, depuis l'avènement du
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§ 51. ^ L'HARMONIE SOCIALE ET LA CONCURRENCE 459
protestantisme jusqu'à la promulgation de l'édit
de Nantes. Il est dû à la même cause, à la cor-
ruption des autorités qui gouvernèrent notre
pays pendant la décadence du régime antérieur.
Il présente les mêmes caractères, les haines et
les luttes des partis rivaux. Enfin, comme je le-
prouverai au chapitre suivant (§61), nos maux
céderont à l'influence des mêmes remèdes. Chez
nous, ainsi qu'il arriva chez nos ancêtres (§§6
et 9)\ la guérison sera fort avancée lorsque,
sous l'impulsion de quelques hommes éminents,
nous aurons compris que l'esprit de réforme et
de tolérance doit se substituer aux habitudes de
violence et à la méthode des révolutions.
L'esprit de monopole n'a jamais un caractère
aussi dangereux que l'esprit d'antagonisme. Le
monopole n'est point, comme l'antagonisme, un
mal aigu et intermittent : c'est un mal chronique
qui se maintient depuis longtemps, en France,
sous de fâcheuses influences que nous n'avons
pu encore écarter.
Les classes prépondérantes ont toujours voulu
se soustraire aux inconvénients de la lutte que
provoque naturellement l'exercice des profes-
sions. En poursuivant ce but, elles se sont prin-
cipalement inspirées de deux tendances.
La première est celle qui porta, en général,
1 VOrganisation du travail ^ %% 15 et 16.
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460 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES
les communes de l'ancien régime (§ 65) à sou-
mettre tous les chefs de famille à une égalité for-
cée, soit en fournissant aux individualités in-
férieures le moyen de ne pas tomber, soit en
empêchant les hommes supérieurs de s'élever à
la hauteur que comportaient leurs talents. C'est
ainsi que se formèrent les nombreuses corpora-
tions d'arts et métiers (§ 46) qui continuent à ré-
gler le régime du travail dans beaucoup de villes
de l'Allemagne méridionale, et qui se main-
tiennent encore chez nous pour certaines pro-
fessions.
La seconde tendance, éclose sous les Valois,
développée par Colbert, et conservée jusqu'à ce
joui* dans plusieurs cas, s'inspire, au contraire,
d'un besoin d'inégalité. C'est ainsi qu'on a con-
féré une valeur factice aux charges vénales, en
en attribuant l'investiture au souverain et en re-
haussant, comme dans le cas précédent, le prix
des services par la limitation du nombre des
maîtres.
Dans les deux cas, les maîtres privilégiés ont
poursuivi le même but, la hausse forcée du prix
de leur travail. Ils ont employé le même moyen,
l'organisation d'un monopole. Ces tendances se
retrouvent, au moins à l'état latent, chez toutes
les classes vouées au travail. Comme le vice ori-
ginel , elles se reproduisent sous quelque forme
nouvelle, dès que la société se relâche de sa vigi-
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§ 51. — L'HARMONIE SOCIALE ET LA CONCURRENCE 461
lance ou perd de vue le grand intérêt qui conseille
de les combattre. C'est ainsi que, de nos jours,
l'esprit du monopole, n'osant plus réclamer la
limitation du nombre des maîtres dans toutes les
branches d'activité, s'était procuré une satis-
faction équivalente en soumettant le commerce
international au régime protecteur. Cette pro-
pension est loin d'être détruite par la réforme
commerciale que nous devons au second Empire.
Elle sera sans cesse ramenée par l'amour du gain,
l'un des mobiles permanents de l'humanité. Elle
prendra un nouvel essor , avec son cortège habi-
tuel de corruption et d'abus, chaque fois que,
sous prétexte d'intérêt public, on voudra tem-
pérer la lutte des ateliers. Jamais, dans cette
classe de rapports privés, les contraintes de la
loi ne produiront l'harmonie que conservent,
dans la majeure partie de l'Europe, les libertés de
la Coutume (§50, note 21).
Ces pratiques et ces principes sont justifiés par
l'exemple des peuples qui prospèrent aujour-
d'hui, en repoussant tous les monopoles. La libre
concurrence des travailleurs est l'une de ces lois
éternelles que l'on peut oublier quelquefois quand
s'affaiblit le sentiment du vrai et du juste , mais
que la réforme ramène toujours quand les dé-
sordres produits par les privilèges ont envahi la
société. Les peuples anciens que le commerce a
rendus célèbres ont prospéré à la faveur de ce
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462 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVÉS
principe. Les peuples commerçants que les con-
temporains se plaisent à prendre pour modèles ,
prospèrent encore dans ces mêmes conditions.
La concurrence, en résumé, conjure, chez les
classes commerçantes, Texagération de l'utile
tendance qui porte les Kommes à l'harmonie.
Elle féconde cette vertu ; car elle l'empêche de
dégénérer en paresse ou en routine.
Il convient à quelques égards d'étendre cette
conclusion à l'ensemble des classes dirigeantes.
Le genre d'infirmité sociale que je viens de metire
en relief, pour les arts usuels , étant inhérent à
la nature humaine, produit partout les mêmes
effets, et il exige partout le même remède. Les
personnes adonnées aux professions libérales
(§ 40) ne sont pas moins portées à obtenir d'un
effort donné la plus grande somme d'avantages.
Elles sont donc invinciblement conduites, quand
le sentiment du devoir s'affaiblit, à désirer le
genre de monopole qui s'adapte à la nature spé-
ciale de leur activité. Cette propension est d'au-
tant plus redoutable que la classe où elle se ma-
nifeste, ayant plus d'influence, est mieux en
mesure de triompher des résistances du corps
social. Le monopole, organisé au sein des pro-
fessions les plus influentes, produit tôt ou tard
des maux incalculables. Il aboutit toujours aux
guerres civiles, aux révolutions sociales et aux
changements de dynasties.
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§ 51. — L'HARMONIE SOCIALE ET LA CONCURRENCE 463
Telle fut, par exemple , au xvi® siècle , la source
de nos guerres religieuses. Et, en effet, lorsque
le clergé, plongé dans la corruption, prétendit,
sans se réformer, conserver sa richesse et sa
puissance , il voulut au fond se dispenser des ef-
forts pénibles qu'exigent la culture de la science
et la pratique de la vertu. Il préféra la lutte vio-
lente et le schisme à la discussion pacifique des
réformes qui tendaient à se propager dans le sein
de l'Église (§ 44). Le même esprit de monopole
contribua plus tard à la révocation de l'édit de
Nantes, et il provoqua la corruption qui s'aggrava
sans relâche jusqu'à la Révolution de 1789. Si
le clergé catholique se retrouve aujourd'hui chez
nous à la hauteur de sa mission, c'est que la ré-
forme religieuse du Consulat l'a exposé à la con-
currence des dissidents et des sceptiques. L'es-
prit de monopole n'a pas été moins fréquent, et
il a été parfois aussi funeste chez les savants ou
les hommes de lettres, parmi les corps ensei-
gnants ou chez les hommes d'État. Trop souvent
il s'est révélé par des privilèges injustes, par des
règlements coercitifs et par des persécutions
cruelles.
Quelle que soit l'extension donnée aux mono-
poles, les privilégiés qui se flattent d'en tirer pro-
fit ne forment jamais qu'une faible minorité. Les
masses ne supportent donc qu'avec répugnance
un régime qui leur fait subir, sans compensation,
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464 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVÉS
d'intolérables abus; et lorsque pendant long-
temps elles ne trouvent aucun moyen d'y échap-
per, il s'amasse dans les cœurs, contre les classes
dirigeantes, des rancunes qui trouvent tôt ou
tard l'occasion de se satisfaire. Si la révolution
française a montré tant de violence, c'est que la
noblesse , le clergé et les corporations de l'ancien
régime n'avaient pas su se réformer; c'est que
les institutions placées sous leur garde s'étaient
écartées de la tradition ; c'est enfin que, pendant
un siècle , la nation avait dû subir le poids de pri-
vilèges qui n'étaient plus justifiés, ni par le talent,
ni par la vertu des privilégiés.
Il en est de plusieurs nations contiguês comme
des classes dirigeantes d'une même nation : elles
s'égarent et s'exposent à de redoutables épreuves,
lorsque les influences fondées sur les rapports
privés s'y emploient à exagérer la concurrence
ou l'harmonie.
.le n'ai pas besoin d'insister sur les maux
qu'engendre la guerre, cette manifestation ex-
trême de l'antagonisme international. C'est peut-
être le sujet que traitent avec le plus de prédi-
lection les écrivains de notre époque; et tous
les développements que je pourrais donner ne
feraient que reproduire ce qui est connu de la
plupart des lecteurs. Ainsi que le démontrent
beaucoup d'événements contemporains, les per-
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§ 51. — L'HARMONIE SOCIALE ET LA CONCURRENCE 465
fectionnements dont les modernes se glorifient
ont peu adouci les ravages du fléau. Sans doute,
la guerre est conduite maintenant avec plus de
respect pour la propriété et pour les personnes ^ ;
et, sous ce rapport, elle est moins désastreuse
pour les contrées où elle sévit. Mais, d'un autre
côté , le choc des batailles est plus meurtrier que
jamais; et la paix armée, qui est devenue Tétat
habituel de l'Europe, impose aujourd'hui des
charges plus lourdes que celles qui résultaient
autrefois des guerres les plus acharnées. Le mal
est arrivé à ce point que le capital absorbé im-
productivement par l'entretien des forces de terre
et de mer, dépasse celui qui est consacré aux
améliorations matérielles et morales.
Le danger de la guerre provient surtout au-
jourd'hui de la doctrine qui, proclamant l'abo-
lition des droits fondés sur la tradition j croit avoir
découvert un nouveau moyen d'harmonie, et
prétend régler les limites des États d'après la si-
militude des langages. A cet égard, l'Europe
presque entière semble céder à un entraînement
dont on ne saurait étudier avec trop de soin l'ori-
gine et les conséquences. Le règne de la force,
propagé par les longues guerres de la révolution
française, est la principale cause de cet entraîne -
2 Plusieurs traits de la guerre qui a pris fin en février 1871
montrent que ce perfectionnement est moins prononcé que je ne
le suppose dans ce passage écrit en 1864.
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466 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PÏJIVÉS
ment. Le régime de contrainte consolidé, nonob-
stant la répugnance des populations, par les trai-
tés de 1845, a singulièrement désorganisé les
relations internationales que les classes diri-
geantes du XVII® et du xviii® siècle avaient fon-
dées, à la faveur de l'unité de langue (§9), sur
d'admirables rapports privés. Dans cette nou-
velle direction de l'esprit public, le classement
relatif des nations s'est moins établi sur la valeur
intellectuelle et morale des citoyens que sur l'é-
tendue des territoires et le nombre des soldats. Il
est donc naturel qu'on se préoccupe partout de
réunir en un seul corps des nations qui auraient
tout intérêt à conserver l'autonomie créée par les
mœurs et par la tradition.
En cherchant ainsi à se grouper d'après une
commune loi, les Européens cèdent d'ailleurs à
des propensions différentes. Les Allemands veu-
lent, en général, accroître leur force devant les
nations rivales, l^es Italiens et les Scandinaves
désirent être mieux en mesure de se défendre
contre un peuple étranger. Chez les Slaves , une
grande nation déjà prépondérante prétend absor-
ber les populations contiguës ou exercer sur elles
un haut patronage. Chez les Grecs, enfin, une
petite nation s'efforce de grandir en attirant à elle
des peuples de même race , depuis longtemps
réunis , dans un vaste empire , à des peuples fort
divers.
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§ 51. — L'HARMONIE SOCIALE ET LA CONCURRENCE *67
Plusieurs de ces tendances offriront peut-être ,
on se réalisant, certains avantages; mais ce succès
sera contre -balancé par Tinconvénient de dé-
truire , avec l'indépendance des petites nations ,
des forces morales dont les sociétés européennes
ne sauraient être impunément privées. Il est donc
à désirer que Topinion publique , éclairée sur les
véritables intérêts de FEurope, réagisse prompte-
ment contre un engouement irréfléchi.
Les peuples resserrés dans d'étroites limites
apportent, en effet, à leurs voisins un contingent de
forces qu'on ne saurait demander aussi sûrement
aux nations prépondérantes. Les individualités
éminentes y trouvent rarement l'occasion de
s'élever aux plus hauts degrés de la richesse. Elles
sont moins accessibles à l'orgueil, et, en consé-
quence , elles sont plus capables de résister à la
corruption ou de se réformer par l'exemple. Les
familles dirigeantes y sont moins portées que
celles des grandes nations à l'absentéisme et à
l'oisiveté , par l'attrait des capitales : elles sont
contrôlées de plus près par l'opinion publique ;
elles gèrent mieux leurs maisons, leurs domaines
ou leurs ateliers ; elles exercent plus utilement le
patronage en faveur des classes imprévoyantes ;
enfin, mêlées plus intimement au corps même de
la nation , elles y introduisent mieux , par leur
exemple , les bonnes pratiques du travail et de la
vertu. Les nations s'affaiblissent quand elles pré-
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468 CHAPITKE M — LES RAPPORTS PRIVES
tendent s'agrandir sans mesure; car elles perdent
alors , en force morale , plus qu'elles ne gagnent
en force matérielle. Ainsi les capitales cessent
d'exercer l'influence bienfaisante qui leur est pro-
pre, quand elles agissent sur un cercle trop étendu.
Au contraire, les capitales des petites nations con-
tinuent à stimuler l'ensemble des intelligences ,
et à propager dans les masses la culture des
sciences, des lettres et des arts.
Ce rôle civilisateur des petites nations s'est ré-
vélé d'une manière brillante en Italie , à l'époque
de la Renaissance. Il a été manifesté durant ce
siècle dans les États allemands. On retrouve la
trace d'une influence analogue chez les peuples
parlant notre langue. Les érudits qui suivent de
près le mouvement scientifique et littéraire dé-
clarent, en effet, que BruxeUes, Genève et Lau-
sanne ^ y prennent une part plus importante que
les villes de même rang comprises dans l'empire
français. L'opinion publique est depuis longtemps
fixée sur les éléments de grandeur fournis aux
3 M. Saint -René Taillandier, dans un article remarquable sur
les travaux d'Alexandre Vinet , établit que cet éminent professeur
de Lausanne a, le premier^ introduit dans notre littérature mo-
derne les principes de liberté religieuse qui depuis longtemps
étaient gravés, aux États-Unis et au Canada, dans tous les cœurs.
A ce point de vue , une petite ville de la Suisse française aurait
aidé, dans cette région, à la conservation des croyances. Elle
aurait ainsi provoqué le mouvement d'idées qui amènera, tôt ou
tard, la réforme sociale de la France (§15). Voir la Revue des
Deux Mondes j 15 janvier 1864, p. 37i.
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§ 51. — L^HARMONIE SOCIALE ET LA.CONCURRENCE 469
sociétés européennes par quelques États prépon-
dérants ; mais elle devrait être plus soucieuse de
conserver les sources de vertu qui jaillissent des
petits États. On est fondé à dire que l'Europe
trouve dans ces derniers, contre la décadence
naissant de la corruption, des garanties analogues
à celles que chaque peuple trouve dans la petite
propriété et dans la petite industrie (§ 33).
Les petites nations ne sont nullement portées
par une tendance naturelle à se grouper en grandes
unités; elles ne renoncent à leur individualité que.
pour échapper à des maux plus redoutables , et
surtout pour se soustraire aux agressions injustes
de trop puissants voisins*. Les classes dirigeantes
conjureraient donc une cause imminente de dq-
sorganisation , et elles conserveraient à l'Europe
une de ses forces les plus précieuses , si elles pro-
pageaient, parleurs préceptes etpar leur pratique,
les égards envers les égaux, le respect des faibles,
Tamour de la paix et la haine des conquêtes. En
créant dans cette direction, à l'aide de la presse,
de la parole et de l'association , une opinion irré-
sistible , elles pourraient conjurer la guerre entre
les grandes nations , et mettre les petites nations
à l'abri d'injustes convoitises. Elles développe-
4 Cette vérité a été démontrée une fois de plus par les change-
ments qui se sont accomplis, dès le début de la guerre de 1870,
dans la constitution politique des petits États allemands du Midi.
(Note de 1871.)
II 14
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470 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVÉS
raient ainsi, dans les rapports internationaux, les
habitudes d'équité qui prévalent de plus en plus
dans les rapports privés ^.
Sans doute, les classes dirigeantes, agissant
ainsi à titre privé , n'ont point qualité pour fixer
définitivement les rapports internationaux ; car
cette tâche est partout une des fonctions essen-
tielles aux pouvoirs publics (§67). Cependant
c'est leur influence qui doit surtout remédier aux
maux que déchaîne maintenant sur l'Europe le
prétendu principe des nationalités. Leur mission
est de créer dans le monde civilisé un état d'équi-
& Depuis que ces lignes ont été écrites , la Prusse a eotttquis par
la violence le Hanovre et plusieurs petits États que j- ai cités (§ 30)
comme des réserves de vertu et des modèles d'organisation sociale.
Lorsque l'on songe aux calamités que peut déchaîner sur l'Europe
l'ambition des deux grands peuples qui occupent le nord de l'ancien
et du nouveau Continent (§ 12), on éprouve un sentiment de
consternation en voyant détruire , avec l'autonomie des petits États
du nord-est de l'Allemagne, une précieuse force des peuples civi-
lisés. Ce désordre est la conséquence des erreurs que la France,
après d'autres grandes nations , a propagées sous les régimes de
Louis XIV, de la Révolution et du premier Empire. Il s'explique en
partie par le légitime ascendant que s'est acquis la Prusse , depuis
ses malheurs d'Iéna , en accomplissant de mémorables réformes.
Mais les petits États allemands auraient été plus disposés à main-
tenir leur autonomie , si l'état de l'opinion en France ne leur avait
souvent fait concevoir des craintes sur la conservation de leur na-
tionalité. Us s'arrêteraient, autant qu'il dépend d'eux, sur une
pente funeste , si la France condamnait hautement , par ses prin-
cipes et par sa pratique , les annexions et les conquêtes; si , repre-
nant le généreux esprit de Henri IV et des honnêtes gens de 1789,
elle donnait satisfaction au besoin de prépondérance morale qui
l'anime en faisant respecter le droit des faibles et l'indépendance
des petites nations. (Note publiée inutilement en 1867.)
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§ 51. — L'HARMONIE SOCIALE ET LA CONCURRENCE 471
libre conforme aux vœux des populations. Leur
moyen d'action consiste à assurer le concours de
l'opinion publique iaux gouvernements qui, se-
couant les passions d'un autre âge, subordonnent,
dans les rapports internationaux , la force à la
justice.
Les classes dirigeantes conjureraient, par cette
intelligente conduite , les deux exagérations qu'il
faut redouter dans tous les rapports sociaux. En
évitant à la fois l'antagonisme et la routine , elles
créeraient entre les communes , les provinces et
les nations une concurrence non moins utile que
celle qui s'exerce entre les familles et les ateliers
de travail. Elles leur assureraient toutes les liber-
tés d'action, sauf celle de la violence. Ces luttes
pacifiques, provoquées par un honorable désir de
prééminence, sont certainement celles qui portent
le plus les nations aux perfectionnements. Elles
ont donné aux petits États de la Grèce ancienne
un éclat incomparable ; et elles ont grandi les Ro-
mains , tant que ceux-ci ont conservé des rivaux.
La concurrence internationale a déjà élevé l'Eu-
rope moderne à une grande hauteur; elle devien-
drait encore plus féconde si elle était exclusive-
ment pratiquée au sein de la paix.
Dans cette ère nouvelle , la prépondérance ne
serait pas acquise seulement aux nations les plus
puissantes : elle serait dévolue de préférence par
l'opinion à celles qui , renonçant à abuser de leur
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472 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVÉS
force et mettant leur gloire à assister les faibles ,
feraient appel à la conscience et à la raison de
tous pour satisfaire les légitimes aspirations des
peuples.
Les rapports privés des Européens établis
dans les deux mondes sont de moins en moins
soumis au contrôle des gouvernements. Ceux-ci ,
comme je l'expliquerai au chapitre suivant (§ 67),
laissant aux particuliers le soin de régler leurs
intérêts mutuels, se bornent de plus en plus à
assurer le maintien de la paix publique. Il en est
autrement , quand les Européens se trouvent ^n
contact avec les peuples inférieurs ® qui n'ont ,
pour moyens d'existence, que l'exploitation de
pâturages naturels , la récolte de produits spon-
tanés , la chasse et la pêche , complétées parfois
par quelques pratiques d'une agriculture rudi-
mentaire. Poussant l'imprévoyance et l'oisiveté
jusqu'à leurs extrêmes limites , plusieurs de ces
peuples subordonnent leur existence aux libé-
ralités de la nature , et ils sont incapables d'un
effort réguUer tendant à accroître leur bien-être
par une production directe ou par l'échange des
produits du travail.
6 Cette expression est employée ici avec le même sens que je
lui attribue dans le cours de cet ouvrage pour désigner les classes
placées, chez les Européens, aux derniers rangs de la hiérarchie
sociale. Elle constate une infériorité actuelle (§ 48); elle ne pro-
clame nullement une infériorité permanente , que la science si-
gnalerait comme fondée sur la nature des hommes et des choses.
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§ 51. — L'HARMONIE SOCIALE ET LA CONCURRENCE 473
Les Européens, voulant commercer à tout prix
avec ces peuples, sans pouvoir faire appel à aucun
besoin régulier, ont usé habituellement du même
procédé. Ils ont excité quelques passions vio-
lentes pour les spiritueux, les narcotiques ou les
objets de parure. Ils ont réclamé , en échange
de ces objets, des esclaves et des prostituées , et
provoqué ainsi , parmi ces races infortunées, une
dégradation physique et morale aboutissant fatale-
ment à une rapide destruction. Les officiers de
marine, les missionnaires et les voyageurs qui
ont observé les populations de TOcéanie et de
l'Afrique méridionale, s'accordent à signaler,
chez les commerçants qui fréquentent ces régions,
une cupidité implacable et une cruauté réfléchie
qui sembleraient ne pouvoir émaner des sociétés
chrétiennes. La liberté , si féconde dans les rap-
ports mutuels des Européens , devient donc un
scandale dans leurs rapports avec ces races,
comme le serait, dans nos sociétés civilisées, le
libre commerce avec les enfants \
Les gouvernements qui ont le sentiment de leur
devoir commencent à comprendre que ces dé-
sordres engagent leur responsabilité. Déjà l'An-
7 Ce genre de désordre n*est même pas complètement réprimé
par nos magistrats. On peut observer, par exemple , aux abords
des lycées de Paris, les manœuvres de commerçants fort dange-
reux qui , par la vente de narcotiques, de spiritueux et de mauvais
livres , ou par l'offre de prêts d'argent , excitent les vices et l'im-
prévoyance des élèves.
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474 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES
gleterre et la Fraace se concertent pour réprimer,
au »ioyen d'une surveillance sévère, le com-
merce des esclaves. Toutes les classes dirigeantes
de l'Europe devraient se dévouer à la défense des
peuples inférieurs, en organisant elles-mêmes
une propagande morale , et en réclamant de leurs
gouvernements une répression ^ plus complète.
Elles n'ont pas seulement à remplir un devoir
d'humanité envers ces peuples : elles sont , en
outre, intéressées à conjurer la corruption qu'ac-
climatent chez elles-mêmes de telles entreprises.
Les Européens ont d'ailleurs un intérêt plus
direct à respecter les races inférieures , et même
à développer, par de bons exemples , leurs apti-
tudes physiques et morales. Privés de leur con-
cours , ils ne sauraient défricher le sol des trois
grandes régions équatoriales ^. Ils ne pourraient
8 Cette catégorie de rapports privés est l'une de celles qui m'ont
fait comprendre ime vérité essentielle, déjà signalée (§48), sa-
voir : que la liberté n'est pas un de ces principes fondamentaux
qui, comme la religion, la propriété et la famille, élèvent, par une
force qui leur est propre , les peuples à la vertu. Chez les Euro-
péens de natre temps , la liberté est un moyen habituel de pro-
grès ; mais il y faut renoncer dans les cas où elle trouble l'ordre
moral , vrai critérium du bien. = » Tel est le cas notamment
pour le bassin de l'Amazone, qui n'est guère maintenant qu'un
fertile désert, et qui ne peut être défriché que sous la haute
direction des Européens. Ceui:-ci, dans leurs essais isolés de co-
lonisation, ont toujours été repoussés par des fléaux naturels
dont ils auraient certainement triomphé en s'associant honmè-
tement les Indiens. A la vérité , les émigrants , amenés de l'Eu-
rope dans la zone tropicale , y perdent la fécondité de leur race ;
mais ils trouvent des moyens illimités de succès dans l'ascen-
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§ 51. — L'HARMONIE SOCIALE ET LA CONCURBENCE 475
donc, sans s'aider de ralliance de ces peuples,
conserver ou restaurer le régime de familles-
souches, de fécondité et d'émigration (§ 39),
c'est-à-dire l'un des élément^ essentiels à une
civilisation perfectionnée. Les Européens peuvent
trouver encore des avantages d'un ordre plus
élevé chez ceux de ces peuples qui ont atteint,
sans l'appui du travail agricole, un certain degré
de perfection morale. L'observation de aes races
à existence simple révèle , en effet , des principes
fondamentaux qui sont en quelque sorte mas-
qués, dans l'occident de l'Europe , par une mul-
titude de phénomènes secondaires ; et ma propre
expérience m'a appris que cette étude métho-
dique est un des meilleurs éléments de la science
sociale.
Ces considérations sont surtout applicables aux
pasteurs nomades qui se perpétuent, depuis l'ori-
gine des sociétés humaines, sur les plateaux de
la haute Asie. Cette organisation sociale constitue
une des formes les plus curieuses de l'humanité.
Elle se manifeste par trois traits principaux : par
la famille patriarcale ; par la possession de steppes
fertiles donnant chaque printemps , pour la nour-
dant qu'ils exercent 3ur les mdigèi)^s. Plusieurs économistes s'in-
quiètent dfi sayjDir copament ^'éXMk^ Téquilibre ^ la popiïlai^on
après des milliers d'années de progr^ès physiques et mprai^ : ijbs
peuvent prendre confiance en l'avenir en constatant que la région
chaude offre un débouché indéfini aux rejetons des familUs-
souches de la région tempérée.
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47ft CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES
riture des troupeaux, une abondante récolte
d'herbes; enfin par les migrations et les travaux
que commande l'épuisement périodique des
herbes et des eaux. L'ordre moral et intellec-
tuel se produit spontanément au milieu des
loisirs réguliers de la vie pastorale; tandis que,
dans la vie agricole, il se développe seulement
quand la richesse s'accumule sans donner prise
à la corruption. J'attribue à ces conditions pre-
mières les deux principales forces des peuples
pasteurs : leurs fermes croyances religieuses, et
leur hiérarchie de familles ou de tribus , assise
à la fois sur la tradition et le mérite.
Les populations, dans ce Pays des herbes *^, con-
stituent pour l'humanité une permanente réserve
des travaux simultanés du corps et de l'esprit.
Elles se distinguent entre toutes par leur fruga-
lité et leur énergie physique, par la simphcité
de leurs idées et par la justesse de leurs prin-
cipes. Elles ont réformé par la conquête les
nations agricoles de l'ancien monde , chaque fois
que les classes dirigeantes y ont été envahies par
l'antagonisme social, la corrup'tion des mœurs,
la décadence physique et la confusion des idées.
10 La science sociale , dès qu'elle sera constituée , cherchera tout
d abord ses principes élémentaires dans la connaissance de ces in-
téressantes populations. Pour désigner Timmense territoire qu*elles
habitent , eue adoptera sans doute une dénomination que les Chi-
nois appliquent, depuis un temps immémorial , à la partie de cette
contrée qui confme à leurs frontières.
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§ 51. — L'HABMONIE SOCIALE ET LA CONCURRENCE 477
Les nomades des steppes asiatiques ont, dans
tous les temps , rempli cet office pour l'empire
chinois , et ils en assurent encore la durée. Ils
sont prêts à reprendre ce rôle devant les râpes
européennes, si, ce qu'à Dieu ne plaise , celles-
ci, dominées par un conquérant et ne trouvant
plus dans leur concurrence mutuelle un moyen
permanent de réforme , devaient retomber dans
la corruption de Babylone, de Thèbes, de Rome
ou de Constantinople.
La nature de mon sujet ne comporte pas de
plus amples développements sur les rapports qui
devraient être établis entre les Européens et les
peuples inférieurs. J'en ai assez « dit pour faire
comprendre que le perfectionnement et l'exten-
sion de ces rapports seraient un grand bienfait
pour l'humanité. Nos classes dirigeantes , en par-
ticulier, se créeraient des collaborateurs pour la
colonisation des plus fertiles contrées du globe.
Elles trouveraient, chez les pasteurs nomades,
un enseignement fécond; elles s'assureraient de
salutaires préservatifs contre l'esprit de vertige
et d'erreur que suscite périodiquement l'abus du
loisir et de la richesse.
En résumé, les rapports privés des familles
et des nations, considérés dans leur ensemble,
confirment et complètent les principes que j'ai
déduits, aux précédents chapitres, de l'étude
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478 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES
Spéciale de la religion, de la propriété, de la fa-
mille , des professions usuelles ou libérales , des
communautés et des corporations.
Les peuples modernes ne voient point dans
l'égalité un principe fondamental ; ils se préoccu-
pent même moins que ne Font fait la plupart des
peuples anciens de créer Tégalité des conditions.
A la vérité, ils restreignent ou détruisent les iné-
galités factices fondées sur les privilèges et les
monopoles ; mais ils laissent un libre développe-
ment à celles qui, résultant de la diversité des
hommes, sont, à vrai dire, d'institution divine.
En supprimant ainsi les privilèges, les mo-
dernes donnent un grand développement à la
liberté. Ils se gardent cependant de l'ériger en
principe absolu , et ils maintiennent fermement,
dans certains rapports privés, les régimes d'au-
torité et de contrainte.
Chez les modernes, les imperfections intellec-
tuelles ou morales, et parmi celles-ci l'impré-
voyance, restent, cotnme elles l'ont été chez les
anciens, une cause formelle d'infériorité et de
dépendance. Sous tous les régimes, en eflfej;, les
familles incapables de se soutenir elles-mêmes
ont dû ou doivent encore demander assistance
aux autres. Cependant les rapports sociaux que
cette nécessité fait naître tendent de plus en plus
à se modifier. Chez les anciens, la subordination
d'une famille à une autre était établie par l'auto-
Digitized by CjOOQIC
s 51. — L'HARMONIE SOCIALE ET LA CONCURRENCE 479
rite ; tandis qtie, chez les lûôderfies , elle résulte
des liens volontaires de protection et d'obéis-
sance.
L'interruption brusque de ces rapports, sous
diverses influences accidentelles, a créé de nos
jours dans l'Occident le paupérisme : le remède
à ce fléau ne se trouve guère, au milieu des ten-
tatives qui se font de toutes parts, que dans la
réorganisation du patronage.
Les patrons volontaires du nouveau régime
s'appuient sur le travail plus que sur la force.
Sous ce rapport, ils ont plus de droits que les
anciens seigneurs féodaux à la considération pu-
blique. Exposés à la concurrence de toutes les
familles, ils doivent se garder de la corruption
qui amènerait leur perte. Ils évitent cet écueil
quand ils demandent au talent et à la vertu le
moyen de conserver ou d'accroître l'influence
des aïeux. Ils sont alors éminemment propres à
guider les classes vicieuses ou imprévoyantes , à
créer d'utiles relations entre les nations civili-
sées , et à protéger, dans leurs entreprises com-
merciales, les races sauvages.
Les patrons qui dirigent, selon les principes
que je viens d'exposer, les rapports privés des
familles, des associations et des peuples, peuvent,
aussi justement que les patrons des anciens ré-
gimes sociaux, être groupés sous le nom de
classes dirigeantes. Quant aux chefs de famille
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480 CHAPITRE VI — LES RAPPORTS PRIVES
que l'opinion publique distingue particulièrement
au sein de ces classes , ils constituent partout les
vraies Autorités sociales. Tel est le sens attribué,
dans cet ouvrage, à des expressions que j'ai défi-
nies en partie dans la préface et dans les précé-
dents paragraphes. Je les emploie d'ailleurs fré-
quemment, parce qu'elles désignent un élément
essentiel à toute constitution sociale.
Je montrerai dans le chapitre suivant que les
classes dirigeantes , qui s'élèvent à cette hauteur,
manifestent également leur supériorité dans la vie
publique. Je prouverai aussi que, toîit en gardant
leurs situations privées, elles sont fort aptes à
exercer certaines fonctions du gouvernement.
FIN DU TOME DEUXIÈME
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